Dieu est-il resté silencieux entre les deux Testaments ? – Silentium Deo.
6 décembre 2017

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Article de Etienne Omnès. Cet article reproduit la réponse que Etienne avait donné à un catholique afin de lui expliquer les raisons qui le poussent à croire qu’il y eut 400 ans de silence prophétique entre les deux Testaments. Etienne est auteur pour le blog Phileo-sophia où il tâche de “trouver la pensée de Dieu pour l’amener dans celle de l’homme”. Nous recommandons vivement ce blog et en particulier les articles du Best-of. Etienne intervient aussi avec Timothée Davi dans le podcast Les Fils d’Issacar où ils analysent l’actualité à partir d’une vision du monde chrétienne.


L’histoire du canon, et particulièrement celui de l’ancien testament, n’est pas faite de certitudes bien ancrées et de consensus généraux. Tu avais raison de dire encore avant que c’était une erreur de parler de « canon catholique » et de « canon protestant » comme s’il n’y avait jamais eu que deux options.

Je disais donc que cela m’a permis de clarifier mes idées : pour moi établir le Canon n’est pas qu’une démarche purement historique : On y fait aussi appel à la théologie. En effet, il s’agit de savoir quels livres Dieu a inspiré. La démarche historique nous permet de savoir quels livres les communautés de croyants ont reconnu comme inspirés et à quel moment, et à statuer sur l’authenticité de tel ou tel livre. Cependant, je suis persuadé que la théologie aussi à son mot à dire dans le processus : après tout, il s’agit de savoir ce que Dieu a fait. Un des motifs théologiques à partir duquel nous avons élaboré notre canon est ce que nous appelons le « silence intertestamentaire » ou bien les « 400 ans de silence ». Il s’agit de la croyance selon laquelle Dieu n’a inspiré aucun livre entre Malachie et l’évangile de Matthieu. Je n’aurais jamais été amené à la questionner si cette discussion n’avait pas eu lieu, elle « fait partie des meubles » dans notre milieu. Cela dit, même après examen des données et faits historiques, je pense que cette idée d’un silence intertestamentaire est fondée, et je défendrais cela.

Je défendrais selon trois parties : premièrement, je présenterai et défendrai les traditions en faveur du silence intertestamentaire, deuxièmement je m’intéresserai aux traditions contraire, et enfin je tâcherai de tirer une conclusion de tout ceci.

1.  En faveur du Silence Intertestamentaire

Joe Heschmeyer a raison : c’est en grande partie à cause de la tradition juive que nous acceptons l’idée d’un silence intertestamentaire, d’une période « d’inactivité » au cours de laquelle aucun nouveau livre n’aurait été divinement inspiré comme ceux de Moïse ou d’Esaïe. Il cite alors lui-même le Talmud (babylonien) : « « Car c’est ce que nos Maîtres ont enseignée : quand Aggée, Zacharie et Malachie sont morts, le Saint Esprit est parti d’Israël » – Tractate Sorah. Cela fait donc un témoignage en faveur du silence intertestamentaire. Il a raison de souligner que dans le Talmud même on cite le Siracide comme inspiré, mais je reviendrais sur cette contradiction après.

Un deuxième témoignage indépendant, est celui de Flavius Josèphe, que j’ai déjà eu l’occasion de citer plusieurs fois dans notre correspondance : « Depuis Artaxerxés jusqu’à nos jours tous les événements ont été racontés, mais on n’accorde pas à ces écrits la même créance qu’aux précédents, parce que les prophètes ne se sont plus exactement succédé.  Les faits montrent avec quel respect nous approchons nos propres livres. Après tant de siècles écoulés, personne ne s’y est permis aucune addition, aucune coupure, aucun changement. » Contre Apion I, §8

Enfin, je citerai un troisième témoignage indépendant : celui de 1 Maccabées lui-même : 1 Maccabées 9.27 « «Il y avait donc une grande détresse en Israël, le pire depuis les prophètes cessèrent d’apparaître en Israël » et 1 Maccabées 14.41 «  Les juifs et leurs prêtres résolurent que Simon soit leur chef et grand-prêtre pour toujours, jusqu’à ce qu’un prophète digne de confiance advienne » Dans ces deux versets, on voit admise l’idée même que le St Esprit s’était retiré d’Israël, pour suivre la formulation donnée par le Tractate Sorah. Ce qui est intéressant en plus, c’est qu’elle est mentionnée en passant, comme si c’était quelque chose de facilement admis qui n’a pas besoin d’être défendu, tout juste rappelé.

Et puis enfin, et c’est très important, il y a le témoignage des évangiles. J’ai cité Matthieu 23.35 « Afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassinés entre le sanctuaire et l’autel. » que l’on retrouve aussi dans Luc chapitre 11. Comme je le disais précédemment, Abel est le premier martyr de la bible, dans la Genèse et Zacharie fils de Barachie le dernier martyr de la bible, dans 2 Chroniques. Du moins il est le dernier martyr si le canon retenu est bien le canon « palestinien ». Cette phrase de Jésus devient une erreur littéraire avec d’autres canons. Nous avons donc ici quelque chose qui est au minimum un témoignage indépendant, au maximum un aveu divin quant à l’étendue du canon de l’AT.

Tu me reprochais de présupposer l’infaillibilité des évangiles, comme un accroc à la méthode purement historique. C’est un accroc que je fais joyeusement, car comme je le disais l’établissement du canon n’est pas une démarche purement historique, elle fait aussi intervenir forcément de la théologie. Je me permets d’autant plus de le faire que l’établissement du canon est un débat interne au christianisme où nous n’avons aucune raison de laisser les considérations d’autorité de l’Ecriture dehors. Evidemment que le point que tu soulèves serait problématique si j’interagissais avec un historien séculier, qui est régi dans ses méthodes à des standards rigides. Cependant, je ne vois aucune raison entre nous de rester fixé à ces standards-là. Au contraire, pour savoir si Dieu a écrit ou non tel livre, la réponse a nécessairement une facette théologique. De plus, s’il y a bien des livres qui ont été unanimement acceptés comme Parole de Dieu quasiment dès leur rédaction, ce sont les quatre évangiles. Pour nous chrétiens, Matthieu 23.35 est donc bien plus qu’une tradition de plus comme le Tractate Sorah du Talmud, mais bien une forme d’aveu divin sur l’étendue du canon.

Cela nous donne donc quatre témoignages indépendants, dont le troisième est assez ironique quand on considère qu’il est devenu plus tard « canonique malgré lui » et le quatrième vient de Jésus lui-même. Pour cela, je pense que nous avons quelques raisons d’affirmer le silence de 400 ans entre les deux testaments, et donc de rejeter la canonicité de tout ouvrage rédigé entre les deux.  Dans le pire des cas, je peux au minimum dire qu’il y a une tradition multiplement attestée qui déclare un silence définitif après Malachie.

2.  Contre le Silence Intertestamentaire

Contre ces témoignages, Joe Heschmeyer dans son article Was Christ’s birth preceded by 400 years of divine silence? – (Shameless Popery) développe 4 arguments contre le silence intertestamentaire : Un ce n’est pas scripturaire, deux ce serait contraire à toute la logique de la révélation qu’elle se soit arrêtée pendant une période aussi longue, trois Jésus réfute le silence de 400 ans, quatre il y avait des prophètes pendant cette période. J’aimerais interagir avec ses arguments avant de revenir à la question des témoignages contraires.

D’une, le silence intertestamentaire est-t-il vraiment non scripturaire ? Outre Matthieu 23.35, je peux citer Malachie 3.1 « Voici, j’envoie mon messager il fraiera un chemin devant moi. Il arrivera dans son temple à l’improviste, le Seigneur que vous cherchez ; le messager de l’alliance que vous désirez, il arrive. » associé à Malachie 3.23 « Je vous envoie Elie, le prophète, avant que n’arrive le jour du Seigneur, jour grand et redoutable ». En Matthieu 17, Jésus confirmera que cet « Elie » était Jean le Baptiste. Ces versets sont plus cohérents si vraiment il n’y a eu aucun grand prophète entre Jean le Baptiste et Malachie. Si d’autres messagers divins ont écrits dans les siècles qui précèdent la venue de Jésus, alors la portée de ces versets de Malachie est réduite. Ce ne sont pas des arguments directs et en béton, mais les versets invoqués par Joe Heschmeyer ne sont pas très clairs non plus.

De deux, ce n’était pas la première fois que Dieu restait « silencieux » pendant 400 ans, que le Saint Esprit n’inspirait aucun livre nouveau. Entre le Pentateuque de Moïse, le livre de Josué et les livres écrits par Samuel (Juges, Ruth, 1 et 2 Samuel), il s’est passé la période des Juges, soit… 400 ans. Pourtant, la logique de la révélation progressive est sauve, et le fait que Jésus soit le focus de toute l’Ecriture ne nous oblige aucunement à croire qu’il est nécessaire que cette révélation soit continue ou régulière.

De trois, je crois que Matthieu 11.23 et l’interprétation de Joe Heschmeyer n’a de force… que pour des catholiques qui admettent déjà une continuité dans l’inspiration des livres saints. En tant que protestant, je ne vois pas du tout ce qu’il y a de convaincant dedans. Pourquoi donc ? Parce que comme je le disais au paragraphe précédent, une « pause » dans l’inspiration n’est pas contre la logique de l’Ecriture à laquelle fait référence Jésus dans Matthieu 11.23. La loi et les prophètes désignent avant tout les livres canoniques, pourquoi désigneraient-t-il en plus les deutérocanoniques ? En tant que protestant je ne me sens pas du tout obligé de souscrire à la conclusion de Joe Heschmeyer, tout en étant d’accord avec son raisonnement ! La deuxième raison a à voir avec le point suivant :

De quatre, il y a la question des prophètes de l’ancienne alliance du Nouveau Testament : le vieux Simon, la vieille Anne et Jean le Baptiste. Ils étaient tous trois prophètes en Israël, ce qui prouve la continuité de la prophétie en Israël, Donc il y a continuité dans l’inspiration des Ecritures. Je dis : Non-Sequitur. A l’intérieur même de notre communauté, la question se pose de temps en temps : est-ce que Dieu est vraiment resté silencieux de chez silencieux ? Non, parce que nous faisons la distinction entre inspiration prophétique et inspiration scripturaire. Dans la Bible nous avons des hommes qui ont eu l’inspiration prophétique et l’inspiration scripturaire : Moïse, Esaïe, Ezéchiel, Samuel… D’autres ont eu l’inspiration prophétique, mais n’ont écrit aucun livre sous l’inspiration du St Esprit : Elie, Elisée, Nathan, Simon et Anne dans l’évangile de Luc. D’autres enfin, ont eu l’inspiration scripturaire sans être prophète : David pour ses psaumes, Salomon, Néhémie… Quand nous parlons de 400 ans de silence, nous ne voulons pas forcément dire qu’il n’y a pas eu un seul petit prophète, ni aucune bénédiction, ni aucune protection de la part de Dieu à l’égard de son peuple (le livre de Macchabée en témoigne). Ce que nous voulons dire, c’est qu’aucune révélation nouvelle n’a eu lieu en 400 ans : une forme de routine a duré tout au long de cette période. Les sacrifices continuaient, ils étaient agrées comme au temps de David et de Salomon, les prophètes prophétisaient, mais… il n’y avait rien de foncièrement nouveau ou éclairant. Les choses étaient maintenues en suspension en attendant le Messie. Voilà pourquoi en tant que protestant je ne vois pas en quoi l’idée d’un silence intertestamentaire serait incompatible avec le charisme prophétique de Simon, Anne ou Jean le Baptiste.

Ce sera tout pour ce que je souhaite dire sur les arguments avancés par Joe Heschmeyer dans son article : « Was Christ’s Birth preceded by 400 years of silence ? » Maintenant parlons véritablement des témoignages contraires :

Il y a effectivement ce que Joe Heschmeyer appelle une contradiction dans le Talmud : le Tractate Baba Kamma, Folio 92b où je reconnais qu’il y a bien une citation du Siracide comme Ecriture inspirée. Joe Heschmeyer extrapole (un peu comme à son habitude) en disant que cela fait tomber par terre tout le témoignage issu de toute la tradition juive, mais je ne serais pas aussi enthousiaste que lui : le Talmud est avant tout une compilation d’œuvre indépendantes, et les contradictions à l’intérieur du recueil ne sont un problème que pour ceux qui pensent que le Talmud est divinement inspiré. A ma connaissance, même les juifs ne vont pas aussi loin. Dans cette affaire, je dirais plutôt que l’on a un témoignage en faveur du silence intertestamentaire dans le Tractate Sorah, et un autre contre dans le Tractate Baba Kamma. Soit, cela n’annule pas le premier témoignage, qui est d’ailleurs plus affirmatif.

Il y a probablement d’autres témoignages juifs anti-silence intertestamentaire, mais je ferais remarquer une chose : tous sont individuels, il n’y aucun témoignage d’un consensus de personnes qui seraient d’accord sur la canonicité de Tobith par exemple avant le IIe ou IIIe siècle. D’ailleurs, on se demande pourquoi ces livres-là ont été inclus dans la Bible Catholique et pas 4 Ezrah, l’Apocalypse d’Enoch ou bien le Psaume 151. Après tout, ne sont-t-ils pas eux aussi dans la Septante, et reconnus par certaines branches de l’Eglise ?

3.  Conclusion sur le silence intertestamentaire

Essayons de peser les témoignages pour et contre. Bien entendu, étant un humain je suis faillible dans cet exercice, mais mon raisonnement clairement exposés : en faveur du « silence de 400 ans » nous avons un témoignage direct dans le talmud, un autre direct dans Flavius Josèphe, un dans le livre même des Maccabées, et de sérieuses raisons de penser que le canon juif « traditionnel » qui assume le silence intertestamentaire était celui de Jésus.

Contre ce silence, nous avons un témoignage dans le Talmud (moins direct cependant), le fait que Philon s’est permis une ou deux citations du Siracide et peut-être un ou deux autres.

Il serait irresponsable de ma part de déclarer avec assurance qu’aucun livre n’a été inspiré par le St Esprit entre Malachie et Matthieu. Oui, c’est une possibilité qu’il y ait eu d’autres livres. Mais au vu des différentes données que j’ai présenté, c’est au minimum peu probable et il me semble raisonnable de croire que le St Esprit a laissé le papyrus et l’encre au repos longtemps avant Jésus.

Recommandations

Nous recommandons à nos lecteurs les livres suivants sur le canon :
Michael Kruger, “The question of the canon”, et “Canon revisited”;
F. F. Bruce, “The Canon of Scripture”;
Bruce Metzger, “The Canon of the New Testament…”
Les articles suivants peuvent vous intéresser :
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Le problème protestant (3) : la question du canon.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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