Sommes-nous coupables, si notre nature est pécheresse et si Dieu a tout prédestiné ?
22 janvier 2018

Les Canons de Dordrecht, sur lesquels nous aurons certainement l’occasion de revenir afin, comme pour le Catéchisme de Heidelberg, d’exposer leur histoire et leur but, sont un document exceptionnel, voire unique, de l’histoire de l’Église Réformée. Disons simplement pour l’instant qu’ils exposent les doctrines bibliques de la souveraineté divine dans le salut et de la corruption de l’homme, en réponse aux contestations soulevées à l’époque par les Remonstrants.

Nature, nécessité et liberté.

Une des sources de contestation vient du fait que les Remonstrants n’arrivaient pas à concevoir que l’on puisse être à la fois libre et responsable d’un acte tout en étant totalement corrompu et incliné uniquement vers le mal. Avant de présenter la réponse que Pierre Marcel fait à ces personnes, il nous faut définir un terme philosophique qu’il utilise : la nécessité. Ce terme désigne ici une action qui ne peut que se produire ou qui n’aurait pas pu ne pas se produire. L’exemple donné est celui de la bonté de Dieu : Dieu manifeste nécessairement sa bonté. Pourtant, il ne le fait pas sous une contrainte extérieure mais il le fait volontairement. Pourquoi ? Car Dieu, comme nous les hommes, ne désire que ce qui est conforme à sa nature. Ainsi, les hommes pécheurs ne désirent que le péché :

Toute la discussion de Dordrecht a pour cause première l’impossibilité pour les Remonstrants – pour le positivisme, le scientisme, le rationalisme aujourd’hui – de concevoir chez l’homme une relation équilibrée entre liberté, contrainte et nécessité ; ils lui imposent la nécessité intérieure des lois de la nature. À l’opposé, l’anthropologie biblique révèle, au cœur de l’homme, une nécessité morale et mystique de la volonté, qui n’en appelle pas à la contrainte, n’annihile pas sa liberté, mais l’affranchit de tout asservissement aux dogmes philosophiques et scientifiques, comme à l’Écriture récuse tout déterminisme interne à notre vie consciente, de même que tout déterminisme externe ou tout prédéterminisme. C’est un postulat de notre logique chrétienne de prendre en considération les principes révélés quant à la liberté, la contrainte et la nécessité.

De quelle manière, par exemple, Dieu agit-il ? Si l’on pose la question : “Dieu est-il nécessairement bon?” – Oui. Mais pourquoi? Parce que sa bonté est si essentiellement jointe à sa divinité, qu’il ne lui est pas moins nécessaire d’être bon que d’être Dieu. Objectera-t-on : “Dieu ne mérite donc guère d’être loué pour sa bonté, puisqu’il se voit contraint de la garder !” – Nous répondons : “Cela vient de sa bonté qu’il ne puisse mal faire, non d’une contrainte violente. Ainsi, rien n’empêche la volonté de Dieu d’être libre, bien qu’il soit nécessaire qu’il fasse bien.” Autrement dit : C’est une nécessité que Dieu fasse ce qu’il fait comme il le fait, mais il le fait avec une totale liberté, exempte de toute contrainte.

Ainsi, Dieu agit librement et pourtant il agit nécessairement avec bonté. De même, les pécheurs pèchent volontairement et librement, mais ils ne peuvent pourtant pas s’empêcher de pécher. Leur péché est nécessaire (au sens philosophique). Nous le voyons, si nous sommes coupables de notre péché, ce n’est pas parce que nous pécherions sans aucune inclinaison et avec une volonté isolée de la nature humaine (aucune volonté n’existe sans nature, puisque la volonté est une propriété de la nature). Nous sommes coupable parce que nous agissons volontairement, et ce, même si notre volonté est nécessairement inclinée au mal en raison de notre nature corrompue (si la volonté est propriété de la nature, il s’ensuit qu’une nature corrompue est accompagnée d’une volonté corrompue).

Nous avons répondu à la première partie de la question : notre responsabilité morale et notre culpabilité ne viennent pas d’une hypothétique volonté totalement libre des inclinaisons de notre nature. Une telle volonté n’existe pas, même en Dieu. Et c’est précisément pour cela que Dieu “ne peut pas être tenté par le mal”, “mentir” ou, en d’autres termes “se renier lui-même”, comme dit l’Écriture. C’est aussi précisément pour cela que l’homme naturel, pécheur et irrégénéré ne peut pas croire et se tourner vers Dieu à moins que ce dernier agisse puissamment par son Saint-Esprit en régénérant l’individu, en renouvelant sa nature. Si Dieu laissait l’homme le choisir de sa volonté, laissée “libre” de l’influence du Saint-Esprit, cette volonté manifesterait en fait qu’elle est esclave de sa nature pécheresse et ne choisirait jamais Dieu. Dieu doit faire tout le travail, car s’il nous laisse une infime partie de celui-ci, nous agirons selon notre nature c’est-à-dire en le rejetant. La grâce invincible de Dieu est la seule solution.

Décret, contingence et causes secondes.

La Parole de Dieu enseigne, sans aucune ambiguïté et avec une clarté immanquable, que Dieu a déterminé (ou décrété) tout ce qui se produit dans notre monde. Elle nous l’enseigne en disant qu’il “fait toutes choses selon le conseil de sa volonté” (Eph 1:11), qu’il n’arrive pas un malheur dans une ville sans que l’Éternel en soit l’auteur (Amos 3:6) ou que rien n’arrive sans que l’Éternel l’ait ordonné (Lam 3:37,38).

Tout comme le fait que nous ayons une nature pécheresse, le fait que Dieu décrète toutes choses troublent certaines personnes qui ont l’impression que cela ôterait toute responsabilité à l’homme. Toutefois, quand nous disons que Dieu décrète et décide de tout ce qui se passe, nous ne voulons pas dire que Dieu doit agir activement pour nous mettre à chaque seconde les pensées que nous avons dans nos têtes, nous faire lever notre bras à tel moment, etc. Dieu a décidé que nous penserons telle chose et ferons telle chose, mais pour que cette décision s’accomplisse, Dieu utilise souvent des moyens naturels et ordinaires que nous appelons causes secondes (Dieu étant la cause première de tout ce qui est).

Ces causes secondes peuvent être très variées. Il peut s’agir des lois biologiques et physiques de la nature. Il peut s’agir d’anges, d’hommes, de désirs créés par l’Esprit en nous ou de notre nature humaine. Quand Dieu endurcit un homme par exemple, il n’a pas besoin de “fabriquer” du mal dans le cœur de cet homme, il a juste à laisser cet homme à son cœur mauvais, à le livrer à ses penchants dépravés (Rom 1:28).

Ainsi, il faut distinguer les décisions de Dieu par lesquelles il détermine tout ce qui se passe (que l’on appelle décrets divins) et les moyens dont il se sert pour que ses décrets s’accomplissent (que l’on appellent Providence divine). La Providence divine elle-même peut-être comprise de deux manières : au sens large ce sont tous les moyens dont Dieu se sert pour accomplir son plan (décrets), au sens strict ce sont les actions de Dieu particulières comme la conversion d’un pécheur par l’intervention active du Saint-Esprit (cette Providence au sens strict est en fait un acte créateur ou re-créateur). Les deux sens du mot providence fonctionnent en fait ensemble : quand Dieu veut convertir un pécheur, il le met en contact avec son Évangile par des hommes, des moyens particuliers et les utilise par son Esprit pour sauver la personne.

Nous le voyons, le fait que Dieu ait tout déterminé ne fait pas de nous des robots ni des esclaves. Ce qui fait de nous des esclaves, c’est notre nature pécheresse. Et nous ne sommes pas des robots car quand Dieu détermine que nous allons pécher, il a juste à nous laisser à nos mauvais désirs. Et quand il détermine que nous allons croire en son Évangile, il doit faire un acte créateur par son Saint-Esprit (Providence au sens strict), mais sans violer notre volonté. Comment peut-il nous faire croire et choisir librement le Christ sans violer notre volonté ? En changeant notre nature ! C’est ce que nous appelons la régénération. Impossible de croire sans régénération, c’est pourquoi l’Écriture place la régénération avant la foi (1 Jean 5:1 : en grec, le verbe traduit par “est né de Dieu” est, selon la concordance des temps, antérieur à celui traduit par “croit”).

Les décrets de Dieu n’annulent donc pas les causes secondes, au contraire. Mais ils n’annulent pas non plus la contingence. La contingence, c’est l’inverse de la nécessité. Par exemple, bien que je crois que Dieu ait décrété que j’écrive la phrase que je suis en train d’écrire, je ne pense pas pour autant que mon cerveau a été fait captif pour que je l’écrive, autrement dit, j’étais biologiquement et métaphysiquement libre d’écrire autre chose. Mais du point de vue des décrets de Dieu, il était décidé que je fasse ce que j’ai fait. La Bible enseigne que les décrets de Dieu englobent tout ce qui se passe, mais aussi que les actions contingentes existent. Par exemple, 1 Samuel 23 nous présente un cas de contingence :

“Les habitants de Keïla me livreront-ils entre ses mains ? Saül descendra-t-il, comme ton serviteur l’a appris ? Éternel, Dieu d’Israël, daigne le révéler à ton serviteur !” Et l’Éternel répondit : “Il descendra”. David dit encore : “Les habitants de Keïla me livreront-ils, moi et mes gens, entre les mains de Saül ?” Et l’Eternel répondit : “Ils te livreront”. Alors David se leva avec ses gens au nombre d’environ six cents hommes ; ils sortirent de Keïla, et s’en allèrent où ils purent.

(1 Samuel 23:11-13)

Ici, David demande à Dieu si les habitants de Keïla le livreront s’il reste dans cette ville. Dieu répond qu’ils le livreront s’il y reste. David leur échappe donc en la quittant. Ainsi, David aurait pu y rester et les habitants l’auraient livré, selon la Parole de l’Éternel. Mais puisque David n’y est pas resté, cela ne s’est pas accompli. Quelque chose qui aurait pu se produire ne s’est pas produit. Et pourtant, cela n’empêche pas l’Écriture d’enseigner que le plan de Dieu s’accomplit en toutes choses. Le fait que David consulte Dieu, reçoive cette réponse et décide de fuir faisait partie du plan de Dieu. Pourtant, Dieu n’a pas ici annulé la contingence. Si David était resté dans la ville, il se serait réellement fait prendre ! Mais Dieu avait décidé qu’il ne se fasse pas prendre et le moyen pour accomplir cela était d’informer David qu’il devait fuir.

Deux exemples exégétiques

Ésaïe 10:5-34 est un texte qui parle avec clarté de ces choses et que je vous invite à lire. On y voit Dieu qui utilise l’Assyrien, il l’appelle “bâton de ma colère”, “dans ma main”. Aucun doute, Dieu est au contrôle par ses décrets et sa Providence. On y voit aussi que l’Assyrien agit selon ses désirs et sa nature (10:12-15). Les deux points que nous avons souligné dans l’article s’y retrouve. Et pourtant, Dieu ne considère pas que l’Assyrien n’est pas responsable. Au contraire, tout le chapitre annonce un jugement sur l’Assyrien.

2 Samuel 24:1/1 Chronique 21. Texte doublement intéressant. Premièrement parce que David est puni par un acte pourtant causé par Dieu (la colère de l’Éternel s’enflamma et elle excita David à…). Nous sommes dans le même cas que l’Assyrien. Mais 1 Chronique 21:1 nous donne une information supplémentaire : Dieu a agit via une cause seconde… Satan lui-même.

Conclusion

L’homme est libre et responsable. Mais cette liberté a un cadre : elle n’échappe ni à sa nature, ni à la souveraineté de Dieu. Ce qui fait qu’un homme est responsable de ses actes n’est pas le fait qu’il les accomplisse indépendamment de sa nature ou en se soustrayant à la Providence de Dieu, mais qu’ils les fassent volontairement et ce, même si cette volonté est inclinée par la nature humaine et déterminée par les décrets divins.
Louons Dieu pour ses divins décrets qui nous ont été favorables en Jésus-Christ, pour son action dans nos cœurs par le Saint-Esprit par laquelle il nous a régénéré et nous a donné un nouveau cœur, accomplissant en nous “le vouloir et le faire” et faisant de nous les enfants du Père céleste.

 
 
 
 

Maxime N. Georgel

Maxime est étudiant en médecine en 4ème année (FASM1) à la Faculté de Médecine et Maïeutique de l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde avec laquelle il vit sur Lille.

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

2 Commentaires

  1. ladangvu

    TU suis Edwards du coup(Freedom of the will) ? Ca peut être utile pour nous, ça coince avec le premier péché (the first sin) (d’Adam et Eve) puisqu’ils n’avaient pas encore d’inclinaison à pécher. Perso j’aime beaucoup la défense de Turretin (peut être formulée de manière embryonnaire dans Calvin) qui distingue les causes de Dieu et les causes des créatures (donc des hommes), (Dieu = cause hyperphysique, les hommes = cause physique, ex : un auteur qui écrit un livre). Selon la première, Dieu cause le péché sans rien faire de mal alors que les hommes à leur niveau causent le mal en étant moralement répréhensibles. Si on pense que Dieu est coupable c’est parce qu’on l’inclut dans notre schéma de pensée de causes à effet humains au sein de la Création alors qu’il est en dehors, donc ça ne s’applique pas à lui.
    Le livre “Calvinism and the problem of evil” est super.Il faudrai lire la thèse de Guillaume Bignon.

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    • Maxime Georgel

      J’ai lu la thèse de Bignon.
      Justement, la nature d’Adam avait la capacité mais non l’obligation de pécher et il a fallu une intervention extérieure (le tentateur).

      Réponse

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