Théologie

Arrêtons d'opposer physique et spirituel !

Platon, le philosophe antique, a dit beaucoup de bonnes choses. Mais il a aussi eu pour centre de sa philosophie une idée très peu biblique : la matière est mauvaise, le corps est une prison dont il faut s’échapper et le « salut » consiste à en être libéré, la mort est donc une bonne chose.

Cette idée a profondément influencé certains parmi les premiers chrétiens et a engendré des sectes dites gnostiques aux idées blasphématrices : ils niaient que Christ soit devenu homme avec un corps physique puisque la matière est mauvaise et niaient que Dieu ait créé le monde matériel.

Les gnostiques ont plus ou moins disparu mais leur pensée se retrouve encore en de nombreux endroits (New Age, franc-maçonnerie, transhumanisme, etc.). Toutefois, j’aimerai parler ici d’une erreur similaire qui n’est pas présente au sein de ses sectes mais de nos propres milieux. Cette erreur consiste à opposer le monde matériel créé avec le monde spirituel, immatériel. Pour que cela soit plus concret, j’aimerai donner des exemples.

En eschatologie

Cette pensée se retrouve en eschatologie. L’eschatologie est l’étude de la fin des temps. C’est l’étude de l’espérance des chrétiens. Cette opposition physique/spirituel semble avoir eu comme effet d’avoir une espérance désincarné, « un jour j’irai au ciel » dit-on. Mais ce n’est pas ainsi que parle la Bible. La Parole ne nous dit pas que nous habiterons éternellement au ciel mais sur de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Dieu n’en a pas fini avec la terre.

Tout comme notre corps va probablement pourrir dans la tombe et néanmoins être relevé et glorifié et ressuscité; de même la terre va passer par le feu pour être renouvelée. Paul nous dit explicitement en Romains 8:20-22 que la création sur laquelle nous vivons aura part, participera à notre gloire éternelle. Nous ne vivrons pas sur les nuages mais sur cette terre. Enfin, pas tout-à-fait car cette terre sera renouvelée en passant par le feu, dépouillée du péché, de la mort et de la souffrance.

L’espérance du chrétien ce n’est pas de pouvoir enfin fuir ce monde, d’être libéré de la prison comme dirait Platon. Non, notre espérance ne consiste pas à partir d’ici mais à ce que Christ revienne ici ! La terre appartient au Seigneur (Psaume 24) et il ne la délaissera pas. Nous n’allons pas fuir dans un autre monde mais Christ va revenir régner ici, soumettre tous ses ennemis et unir enfin les cieux avec la terre en renouvelant toutes choses.

En éthique

La contraception est un sujet controversé. Et je ne l’ai pas étudié assez sérieusement pour dire quoi que ce soit ici à ce sujet. Mais je tiens à réagir au raisonnement qui consisterai à dire que puisque nous avons reçu le commandement de faire des disciples (mandat missionnaire), alors le mandat « multipliez-vous » donné en Genèse ne serait plus valable. Bien que je n’aie pas tranché la question dans l’absolu, je pense que le raisonnement est mauvais : le mandat créationnel est précisément un moyen d’accomplir le mandat missionnaire. La nouvelle création ne s’oppose pas à l’ancienne. Non, elle consiste en une rédemption de l’ancienne. Faites des enfants ! Oui. Et, faites-en des disciples ! Les deux ne s’opposent pas.

Dans la vie chrétienne

Celui qui a pour espérance de partir dans un autre monde plutôt que de voir Christ revenir et transformer celui-ci aura tendance à vivre sa vie dans dans une forme de repli, de fuite, de piétisme. Tandis que celui qui attend le retour du Roi de ce monde vivra comme un ambassadeur sur cette terre.

En fait, il s’agit de deux conceptions radicalement différentes de la citoyenneté céleste. Nous sommes citoyens des cieux. Certains entendent cette phrase en pensant « vivement que l’on rentre à la maison ». D’autres en ayant en tête ce que la citoyenneté en pays étranger signifiait au temps du Nouveau Testament. Un citoyen romain dans un pays dit « barbare » était vu comme ambassadeur, représentant de la culture civilisée romaine. Les romains s’organisaient en colonie qui vivaient comme à Rome. De même, si nous sommes citoyens du ciel, nous devons vivre comme le peuple du ciel en étant sur terre une image de l’éthique, de la culture et de la vie céleste en attendant que le Roi revienne.

Dans le ministère

C’est peut-être ici que les conséquences d’une telle vision sont les plus tragiques et visibles. Cela rejoint ce que je disais sur la contraception. Voilà ce qu’un ami me rapportait il y a peu :

D’où la terrible tension dans ces milieux entre s’occuper de ses affaires familiales ou des « ministères » de l’église. Lourd fardeau légaliste à porter pour ces mères débordées qui voudraient travailler à l' »oeuvre du Seigneur », mais qui sont « prises » avec leur enfants…

Il a vu juste. Cette opposition entre spirituel et terrestre conduit à voir les tâches terrestres comme inférieures. Et si, parfois, l’oeuvre de Dieu était précisément d’élever ses enfants ? Après tout, la famille est comme la première église de laquelle nous sommes responsables. Certes, le célibat est une vocation très noble pour se consacrer à la mission sans être pris par d’autres préoccupations. Je pense en particulier aux terrains pionniers où se trouve la persécution. Il devient tout de suite plus compliqué de s’occuper proprement d’une famille dans un contexte de persécution. Mais cela ne fait pas de la famille une tâche moindre ou un lieu moins spirituel.

Dans notre lecture de l’Ancien Testament

L’Ancien Testament parle d’un peuple, d’une terre, d’une promesse de descendance. Tout ça est bien trop terrestre, aujourd’hui nous sommes dans le spirituel dira-t-on. Et pourtant, le Nouveau Testament nous parle de ces gens comme des personnes qui marchaient par la foi (Hébreux 11), comme ayant l’Esprit (1 Pierre 1:10-12), il se base sur leur exemple pour la discipline dans l’Église (1 Cor 5:13, Dt 17:7) et l’avertissement des croyants (1 Cor 10:12), il nous dit qu’ils buvaient au même rocher spirituel que nous (1 Cor 10:4).

Mieux, le Nouveau Testament ressemble parfois étrangement à l’Ancien : manger indignement la Cène peut conduire à la mort (1 Cor 11:30), Ananias et Saphira en Actes 5 reçoivent un jugement digne de Ouzza (2 Sam 6:8). L’Église est appelée « race élue, prêtrise royale, peuple racheté, nation sainte » (1 Pi 2:9, Ex 19:6), « Israël de Dieu » (Gal 6:16).

Avec la vision décrite dans l’article, il devient difficile de comprendre comment Dieu peut faire venir une bénédiction spirituelle au monde en formant un peuple terrestre, Israël, avec toutes ces histoires de descendances, ces généalogies. Aujourd’hui nous sommes « célestes » dira-t-on, ça ne nous intéresse plus.

Dans notre perception de la relation Israël/Église

Cette opposition physique/spirituel se rencontre évidemment dans certaines conceptions de la relation entre Israël et l’Église. Israël dira-t-on, est le peuple terrestre de Dieu, l’Église le peuple spirituel. Chacun a son destin, Israël a un destin terrestre qui s’accomplira lors du millenium, l’Eglise un destin spirituel qui s’accomplira dans « le ciel ».

La Bible ne parle jamais ainsi. Dieu a un seul peuple. Il a toujours eu un seul peuple. Ephésiens 2 et 3 nous disent que depuis la venue du Messie et l’abolissement des lois cérémonielles, le peuple de Dieu s’est étendu aux nations. Le mur est tombé entre juifs et païens.

Mais Dieu a toujours eu un peuple à la fois spirituel et terrestre. Israël était déjà spirituel car ses membres attendaient déjà une patrie céleste (Hébreux 11:13-16). Déjà la circoncision était le signe de la justice reçue par la foi (Rom 4:11, Jer 4:4, Col 2:11,12). Déjà, comme nous l’avons dit, ils buvaient à un rocher spirituel (1 Cor 10:4). Saviez-vous que l’Ancien Testament en grec utilise des dizaines de fois le mot Ekklésia, traduit par Église, pour parler de l’assemblée du peuple de Dieu dans l’Ancien Testament ? Saviez-vous qu’Etienne utilise ce même mot, traduit partout ailleurs par Église, pour parler d’Israël dans le désert (Actes 7:38) ? Dieu a un seul peuple, spirituel et terrestre. Dans un premier temps son « Église » était composée des Juifs puis, selon la promesse, l’entrée s’est ouverte largement aux nations. La différence entre Ancien et Nouveau Testament n’est pas que nous serions passé d’un peuple terrestre à un spirituel mais que la barrière et le cadre nationaux sont véritablement tombés.

Quel que soit notre point de vue sur l’avenir d’Israël, Romains 11 nous parle d’un avenir spirituel, de salut. Il ne considère pas qu’Israël est un autre peuple terrestre mais que nous sommes tous branchés au même arbre et que les juifs y seront éventuellement rétablis.

De façon extrême dans le dispensationnalisme

Le dispensationnalisme c’est cette idée poussée à l’extrême. Opposition entre les deux Testaments, les deux peuples, les deux destinées, les deux (voire sept !) moyens de salut, les deux Lois même. Nous aurons l’occasion d’y revenir sur le blog.

Dans nos liturgies

Ce point est un détail, mais j’ai remarqué en lisant les pères de l’Église que les premières célébrations de la Cène étaient sous forme de repas et que celui qui présidait remerciait Dieu… pour la nourriture ! Quoi de plus terrestre ? Pendant la Cène remercier pour le pain que nous mangeons et la nourriture pour nos corps !

Deux sources de confusion

Il y a deux types de discours dans la Bible qui sont souvent lu de façon à opposer le physique au spirituel. La première source de confusion c’est l’opposition chair/Esprit, terrestre/céleste dans les épitres de Paul. Ici, Paul n’oppose pas physique à spirituel : il oppose deux principes spirituels (et physiques !). Marcher selon la chair c’est marcher comme ennemi de Dieu et marcher selon l’Esprit c’est marcher selon Dieu (Romain 8 en parle longuement).

L’autre source de confusion vient de la façon dont le Nouveau Testament parle de la Loi et de l’Ancien Testament. Paul écrivait dans un contexte polémique face aux Juifs et bien souvent, en critiquant « la Loi » il s’attaque en fait à ce que les Juifs en avaient fait. Ce n’est pas la Loi qui n’est pas spirituelle, c’est les Juifs qui l’avaient rendu toute charnelle. Dieu n’a pas donné une alliance terrestre à Israël mais c’est eux qui l’ont ainsi tordu. Ainsi, quand Paul parle de la Loi telle qu’elle doit être comprise et non pas telle qu’elle a été tordue par les Juifs, il dit « la Loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon. » et « nous savons, en effet, que la Loi est spirituelle » (Rom 7:12,14) !

Une vision renouvelée

Mais si l’opposition entre ancien et nouveau, entre création et rédemption n’est pas une opposition entre physique/visible/matériel et spirituel/invisible/immatériel, quel est le contraste entre les deux ? Le contraste est celui entre création et re-création. La rédemption ce n’est pas laisser tomber la création pour faire un monde spirituel. Le problème de la création ce n’est pas qu’elle soit matérielle et physique, le problème c’est le péché et la mort. La rédemption consiste à libérer la création de la servitude (Romains 8:21). De la rétablir, la renouveler et y restaurer la présence de Dieu perdue depuis Eden. Dieu manifeste clairement qu’il veut être présent dans le monde créé et physique. Il a en effet manifesté sa présence dans un tabernacle puis un temple. Finalement, le temple et le tabernacle parfaits sont venus : le Christ lui-même dans la chair humaine. Dieu est avec nous et il habite dans l’Église par son Esprit. Dieu aime tellement la matière que son Fils s’en est revêtu pour nous racheter. Dieu a tant aimé le monde; terre, famille et corps y compris.

Étudiant en médecine, passionné de théologie et marié à la meilleure femme du monde. Vous entendrez souvent dans ma bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique".

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