Sacrements,  Théologie

Le témoignage des sens contre la transsubstantiation – François Turretin (1623-87)

Comme nous le disions dans des articles précédents, les réformés n’ont pas tellement reproché aux catholiques romains d’affirmer la présence du Christ lors de la Cène mais (1) d’en faire une présence locale « enfermer le Christ dans le pain » comme dit Calvin, (2) de rendre le pain absent (ce que Turretin combattra aussi dans cet article) et (3) d’être, non pas trop proche de la philosophie d’Aristote mais pas assez, d’être coupable d’incohérence philosophique. Laissons aujourd’hui la parole à Turretin, qui affirme que le témoignage des sens peut être invoqué contre la transsubstantiation (Note : le but de Turretin ici n’est pas de réfuter la transsubstantiation, il le fera dans d’autres sections, mais de savoir si le témoignage des sens doit être reçu dans les mystères de la foi) :

Le témoignage des sens peut-il être utilisé dans les mystères de la foi ou doit-il être rejeté? Nous affirmons ce premier point et nions le second.

I. Cette question nous est posée par des papistes qui (pour affaiblir l’argument que nous tirons du témoignage des sens pour renverser la fiction de la transsubstantiation et de la présence corporelle du Christ dans l’Eucharistie et établir la réalité de la substance du pain et du vin parce que les sens voient, touchent et ne goûtent que du pain et du vin) sont allés jusqu’à dire que le témoignage des sens ne doit pas être considéré dans les mystères de la foi parce que les mystères sont au-dessus des sens, et la foi doit consister à croire ce que nous ne voyons pas.

II. Bien que les orthodoxes ne veuillent pas que le témoignage des sens soit présent dans tous les mystères, ils soutiennent néanmoins qu’il faut tenir dûment compte de leur témoignage lorsque la discussion porte sur des choses sensibles et corporelles qui relèvent de leur sphère d’activité.

III. En ce qui concerne l’état de la question, il faut noter que, comme il y a trois sortes de choses qui peuvent être connues (celles connues par la foi, par les sens et par l’intellect), il y a trois facultés qui leur répondent (les sens, la raison et la foi); et que les sens perçoivent des choses sensibles, la raison des choses intelligibles, et la foi des choses spirituelles et surnaturelles. Mais comme les sens ne prétendent pas pour eux-mêmes juger des choses qui sont les objets de la raison, encore moins la raison et les sens ne peuvent juger des choses de la foi; mais chaque faculté est préoccupée par ses propres objets, et comme ils ne doivent pas être confondus, ils ne doivent pas s’opposer mutuellement.

IV. La question n’est donc pas de savoir si le témoignage des sens doit être considéré dans tous les cas, de sorte que nous ne devrions rien concéder hormis ce que les sens peuvent saisir. Car nous reconnaissons qu’il y a beaucoup de mystères auxquels la raison et encore moins les sens ne peuvent s’élever, comme les mystères de la Trinité, de l’incarnation, etc. La question est plutôt, quand les sens jugent d’un objet qui leur appartient et n’excèdent pas leur sphère propre, faut-il rejeter ou admettre leur témoignage? La question est de savoir si la foi peut s’opposer à un jugement bien dirigé des sens et le renverser. Nous le nions.

V. Certains mystères sont entièrement spirituels et placés bien au-delà de notre compréhension; tels que les mystères de la Trinité, de l’incarnation, etc. Mais d’autres sont placés dans des choses sensibles et corporelles (c’est-à-dire, ceux que Dieu utilise comme instruments et moyens pour accomplir ses desseins, ou ceux par lesquels Dieu veut nous conduire à une connaissance plus claire de mystères plus sublimes, tels que les miracles du Christ, les types et figures de l’Ancien Testament et les sacrements du Nouveau). Les premiers sont proprement les objets de notre foi et ne touchent aucunement les sens. Mais pour ce qui est de ces derniers (où un spirituel est joint à une chose corporelle), la chose spirituelle demeure toujours un objet de foi, mais la chose corporelle un objet des sens. La question est donc de savoir si la foi peut utiliser le témoignage des sens dans les choses corporelles. Par exemple, quand il juge de la substance du pain et du vin dans l’Eucharistie, et de l’absence du corps du Christ, faut-il le rejeter?

VI. Que le témoignage du sens ne soit pas rejeté est prouvé: (1) par l’exemple du Christ qui, pour prouver la réalité de son corps après la résurrection, fait appel aux sens : « touchez-moi et voyez » (Lc 24,39). Il ne l’aurait jamais fait si leur témoignage était faux et incertain. L’ange utilise ainsi cet argument : « Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’a dit. Venez, voyez le lieu où le Seigneur gisait » (Mt 28,6). Dans Actes 1:11, les apôtres utilisaient la même preuve lorsqu’ils promettaient que le Christ viendrait de la même manière qu’ils l’avaient vu partir; ainsi dans Jn. l: l, 2 et 2 Pi. l: l7, ils basaient la principale preuve de la vérité et de la divinité de l’évangile sur le témoignage des sens. (2) Dieu se sert de la prédication de la parole et de la contemplation de ses œuvres pour nous conduire à la foi. Or, ces moyens présupposent incontestablement non seulement l’usage des sens (sans lesquels la parole et les œuvres de Dieu seraient inconnues), mais aussi la fidélité et la vérité de leur témoignage. Car si les sens peuvent être trompés, quelle certitude pourrait être produite en nous par la parole ou par les œuvres de Dieu? (3) Le Saint-Esprit utilise le recours au sens pour décrire des actions intellectuelles (comme la vue, l’ouïe, la dégustation, etc.) qui ne pouvaient être faites que si leur témoignage était certain et non faussé. (4) La fidélité de Dieu ne nous laissera pas croire qu’il a voulu se moquer des hommes en les renvoyant à un témoignage qui pourrait tromper et être faux.

VII. Bien que les sens ne soient pas absolument infaillibles, il ne s’ensuit pas que leur témoignage ne vaut rien. Car il y a certaines conditions dans lesquelles ils ne sont pas trompés : (1) que l’objet soit à une distance appropriée; (2) que le médium soit pur et exempt de tout ce qui pourrait déformer l’image; (3) que l’organe soit disposé à juste titre; (4) que tous les sens (au moins ceux qui peuvent prendre connaissance de l’objet particulier) soient consultés et rendent le même jugement; (5) que les sens agissent avec soin et non pas à la hâte, sinon ils pourraient être trompés; (6) que la pensée soit libre et sans fièvres ou délire, autrement nous penserions souvent que nous avons vu et entendu des choses que nous n’avons pas vu ou entendues. Si nous prêtons attention à toutes ces conditions, il sera évident qu’elles concordent tellement dans leur témoignage sur la réalité du pain et du vin dans l’Eucharistie que cela ne peut être ni faux ni douteux.

VIII. Les sens n’ont pas été trompés dans le cas de Marie-Madeleine qui a supposé que le Christ était le jardinier (Jn 20,15) parce qu’elle a été trompée par une précipitation de jugement qu’elle a immédiatement corrigée quand (ses oreilles venant en aide à ses yeux) elle a reconnu le Sauveur par sa voix; ou dans le cas des disciples d’Emmaüs qui ne connaissaient pas le Christ (Lc 24,31). Ce passage témoigne que leur connaissance était imparfaite et obscure, mais pas fausse, puisqu’ils croyaient qu’il était un vrai homme qui marchait avec eux, mais ne pensaient pas qu’il était le Christ. Ou, dans le cas des anges apparaissant sous forme humaine; car, bien qu’ils n’étaient pas de vrais hommes, ils étaient de vrais corps et non des chimères dans lesquels ils apparaissaient, et quelque chose de surnaturel leur était toujours lié. Ainsi, les gens pouvaient dire qu’ils n’étaient pas de simples hommes, mais qu’il y avait quelque chose de surnaturel, comme la lumière qui entourait l’ange annonçant la naissance du Christ, et les vêtements brillants dans lesquels les anges témoins de la résurrection du Christ apparaissaient. Il n’était donc pas difficile pour les sens et la raison d’en juger correctement. Si certains ont été trompés (comme c’est parfois arrivé) l’erreur n’était pas du côté de l’objet qui se montrait clairement, mais du côté du sujet et du jugement des sens.

IX. Le fait pour une personne d’être frappée de cécité par Dieu pour ne pas être capable de voir un objet correctement et clairement est différent du fait que les sens (bien ordonnés) soient trompés dans le témoignage qu’ils rendent au sujet d’un objet dans leur propre sphère. Le premier est dit des Sodomites qui ne trouvaient pas la porte de la maison de Lot (Gen. 19:11) et des soldats syriens qui ne pouvaient pas voir la ville de Samarie (2 Rois. 6:18), mais pas le second.

X. Si le Christ passa au milieu de la foule qui désirait le jeter du haut de la colline (Lc. 4:30), nous ne devons donc pas croire qu’il a rendu son corps invisible et imperceptible aux sens, mais plutôt qu’il s’est caché dans la foule pour échapper à leur fureur, ou les a frappé de cécité, ou soudainement calmé ou réprimé leur excitation, comme Ambroise (Expositio Evangeli). Lucam 4.56[PL 15.1713] sur Lc 4,30) et Bede (In Lucae Evangelium Expositio[PL 92.378] sur Lc 4,30) le pensent.

(François Turretin, Institutes of Elenctic Theology, Topic I, Question 12)

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