Pères de l'Église,  Sacrements

Que signifiait le baptême de Jean ?

Cet article est en fait un extrait de mon travail sur le baptême adaptant les travaux de Meredith Kline.

Je le publie ici car il éclaire un grand nombre de question, si on le luit à la suite de mon article sur la circoncision. Il répond aux questions « pourquoi Pierre et Paul font un parallèle entre Déluge, traversée de la Mer Rouge et baptême ? », « pourquoi Jésus s’est-il fait baptisé ? », « comment comprendre le langage des pères sur la régénération et le baptême ? », « quel est le sens du Psaume 69 ? », « qu’est-ce que le Léviathan dont parle la Bible ? », etc.

Je vous recommande donc vraiment de lire l’article sur la circoncision mentionné pour pouvoir comprendre celui-là.


Nous proposons donc ici, non pas de faire un survol complet de la question du baptême, mais de s’arrêter à cet aspect négligé de la question : le baptême comme signe de jugement.

Quelle que soit la relation entre le baptême de Jean et le baptême chrétien, Jean compare explicitement le ministère de Christ et le sien en termes de baptême (Mat 3 :11,12). Pour bien comprendre la mission de Jean, il convient de considérer certaines procédures dans l’administration des alliances anciennes. Quand un vassal ne satisfaisait pas aux exigences du traité, le suzerain intentait un procès contre lui. Ce procédé légal était mené par des messagers. Dans la première des deux phases distinctes de la procédure, les messagers apportaient un ou plusieurs messages d’avertissement. Ces avertissements étaient écrits sous une forme reprenant le traité. On rappelait au vassal les bénéfices du traité, on demandait une explication pour son offense et on l’admonestait d’amender sa conduite. Il était aussi confronté à nouveau avec les malédictions de l’alliance, sous forme d’ultimatum et rappelé de ne pas chercher un secours vain chez un tiers. Souvent l’interrogation était utilisée. Dans la deuxième phase de cette procédure, la guerre était déclarée et les saintes sanctions étaient exécutées.

Le ministère des prophètes de l’Ancienne Alliance doit être compris à la lumière de ce procédé légal et avait pour but de faire appliquer l’alliance médiée par Moïse. Il en est de même de la mission de Jean-Baptiste. Jean était le messager de l’ultimatum au vassal désobéissant, Israël.

N’était-ce pas précisément ce processus que Jésus avait en tête dans sa parabole de la vigne (Mat 21 :33ss, Mc 12 :1ss, Lc 20 :9) ? Les serviteurs dont il est question sont envoyés par le « maître de la vigne » afin de demander son dû. Mais les employés méprisent leurs obligations et les messagers. Le fait que le rejet de Jean soit particulièrement en vue ici est indiqué par le fait que cette parabole se trouve immédiatement après la confrontation entre Jésus et les autorités juives au sujet de l’origine du baptême de Jean (Matt 21 :23-32 ; Mc 11 :27-33 ; Lc 20 :1- 8). Jésus, bien-sûr, était le fils du maitre de la vigne. Et puisqu’Israël a répudié sa seigneurie et méprisé son ultimatum, Dieu leur ferait subir le jugement de l’alliance. Jésus, en tant que messager final de l’alliance, était en fait en train de leur déclarer le verdict final contre Israël par cette parabole.

Cette parabole cadre tout-à-fait avec les procès d’alliance. La parabole rappelle les bénéfices de l’alliance : une vigne plantée, une tour construite, etc. Elle rappelle les exigences de l’alliance et l’infidélité des Israélites. L’interrogation est aussi présente, c’est par une question que Jésus révèle le verdict : « lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » (Mat 21 :40). Le discours se conclue par une annonce du jugement.

De même, Malachie annonce la venue du Seigneur et de son Précurseur en tant que porteurs d’un ultimatum. Malachie parle de deux Messagers. Le premier est « mon messager » et l’autre « le messager de l’alliance » (Mal 3 :1). Le premier prépare le chemin. Malachie parle de la venue de l’Élie (Jean) comme un précurseur du « grand et terrible jour de l’Éternel ». Sa mission était une d’avertissement que le Seigneur d’Israël les frapperait d’une « malédiction » (Mal 3 :23, 24). Car lors de sa venue le Seigneur éprouvera son peuple par le jugement (3 :2).

Ce que l’Evangile nous dit sur Jean est cohérent avec cela. Il annonce dans le désert un message de repentance. Il annonce la « colère à venir », c’est-à-dire le jugement de l’alliance. Il dit qu’être enfant d’Abraham ne leur fera pas échapper au jugement, bien au contraire. Il annonce que le Seigneur est prêt à couper l’arbre. Le jugement symbolisé par la circoncision allait tomber.

On peut donc légitimement s’attendre à ce que le baptême de Jean puisse être le signe d’une telle mission d’ultimatum. Bien-sûr, les antécédents du baptême de Jean (baptême de prosélyte, bains lévitiques, etc.) et le fait que ce baptême soit un « baptême de repentance pour le pardon des péchés » (Lc 3 :3) nous indique qu’il a été justement compris comme une purification symbolique des péchés. Mais les faits que nous avons soulignés nous invitent à nous demander si le message central de la prédication de Jean, le jugement de l’alliance, n’est pas lui aussi symbolisé dans le baptême.

Faire appel aux dieux dans un procès était chose courante dans les procédures antiques. Le dieu auquel on avait prêté allégeance pouvait être invoqué. L’exemple biblique le plus clair est la prescription de Nombres 5 en cas de jalousie. Une autre pratique commune était le jet de dés. Mais en dehors de ces procédures, chaque intervention de Dieu dans l’histoire était vue comme une mise à l’épreuve judiciaire.

Les deux éléments les plus courants dans ces mises à l’épreuve étaient l’eau et le feu. Il en est de même, nous dit Pierre, dans l’histoire du cosmos. Le jugement du monde passé s’est fait par l’eau, le jugement de notre monde se fera par le feu (2 Pi 3 :5-7).

Dans la seconde loi du Code d’Hammurapi, l’accusé devait se jeter dans la rivière (qui était désignée comme une divinité). Symboliquement, cela signifiait qu’il se jetait dans les mains de cette divinité et s’en remettait à elle pour son sort. Si il ressortait sauf de la rivière, dit le Code, alors il est innocent ; sinon, son accusateur a raison.

Le déluge est l’archétype de ce genre de mise à l’épreuve. Les principaux éléments qui constitueront les autres mises à l’épreuve divines par l’eau s’y retrouvent : une révélation directe du verdict, l’utilisation de l’eau, la destruction du condamné et la délivrance du justifié, l’accès de ceux qui sont sauvés par l’arche aux propriétés et aux biens autrefois possédés par les impies (ici, la terre).

Les autres mises à l’épreuve comme la traversée de la Mer Rouge ont encore mis en lumière le caractère à double tranchant de ces procédés : le peuple d’Israël justifié en ressort délivré, les Egyptiens en ressortent détruits, ou plutôt n’en ressortent pas ! Pour ce qui est de la traversée du Jourdain, elle a certes résulté en l’entrée dans le pays des Israélites mais cela signait aussi la condamnation des Cananéens. Au travers de la mise à l’épreuve du Jourdain, tout comme lors du déluge, certains en ressortent héritiers de la terre, d’autres reçoivent la condamnation. Tout cela pointe évidemment vers la mise à l’épreuve ultime, le Jugement Dernier, où les justifiés « hériteront la terre » (Mat 5 :5) tandis que les condamnés subiront une ruine éternelle. C’est par ce verdict prononcé au Jourdain que la guerre d’Israël est devenue une sainte guerre, puisque Dieu avait prononcé son jugement. Les Cananéens ont été terrifiés par les épisodes du Jourdain et de la Mer Rouge, non pas uniquement parce que la puissance de Dieu s’y manifeste, mais parce que leur arrière-plan culturel leur permettait de comprendre clairement que Dieu les avait déclaré condamnés par ces mises à l’épreuve (cf. Jos 5 :1, Ps 37 :9ss, 22, 33s).

Considérer le baptême de Jean à la lumière de l’histoire biblique et de son message nous permet de comprendre qu’il fonctionnait comme un rite de mise à l’épreuve. La phrase « pour la rémission des péchés » qui est souvent comprise comme symbolisant la purification spirituelle est d’autant plus compatible avec la conception forensique et judiciaire d’une mise à l’épreuve mettant en lumière un verdict.

Le temps était venu pour Yahvé, dans la rivière où il avait déclaré les Israélites dignes du pays, d’annoncer désormais son verdict. Les Israélites devaient confesser leurs échecs à l’alliance et leur soumission à la colère à venir. Mais le message de Jean était une « bonne nouvelle » (Lc 3 :18) car c’était une invitation pour le repentant à anticiper le jugement messianique qui allait tomber par cette mise à l’épreuve symbolique, résultant à l’avance en un verdict de rémission des péchés lors de la colère à venir (Mat 3 :7). Sceller un reste saint par le baptême pour le royaume du Messie était le but de ce messager de l’ultimatum.

Des arguments supplémentaires en faveur de notre interprétation du baptême se trouvent dans la façon dont les autres rites de mise à l’épreuve sont appelés dans la Bible. Paul dit que les Israélites ont été baptisés quand ils sont passé dans la Mer Rouge (1 Cor 10 :2) et Pierre nous dit que le déluge était comme un baptême (1 Pi 3 :21). Je m’arrêterai plus en détail sur ces textes plus tard. Il est pertinent de relever que Jean-Baptiste lui-même utilise le verbe baptiser pour parler de la mise à l’épreuve au cours de laquelle Celui qui est plus fort que lui maniera son van, fera le tri dans son aire, amassera son blé et brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas, il vous baptisera de Saint-Esprit et de feu (Mat 3 :11-12, Lc 3 :16-17, Mc 1 :8). Jean établit une comparaison entre son rite baptismal symbolique et le jugement final qu’opérera le Messie dans le feu et qui n’aura rien de symbolique.

Le baptême que Jésus a connu se comprend mieux à la lumière de notre interprétation. Jésus n’avait pas besoin d’être purifié. Jean a senti qu’il n’était pas digne de mettre à l’épreuve le Messie mais que c’est le Messie qui devrait prononcer son verdict sur Jean. Jésus s’est soumis au jugement divin, annonçant ainsi la Croix dont il parlera plus tard comme d’un « baptême dont je dois être baptisé » (Lc 12 :50), c’est-à-dire qu’il devait y subir le jugement. En sortant des eaux, le verdict est prononcé du ciel : Jésus est déclaré juste, Dieu prend plaisir en lui, il reçoit l’Esprit, cet Esprit qui est le gage de l’héritage que le Messie remporte (Mat 3 :16,17, Mc 1 :10, Lc 3 :22, Jn 1 :32,33, Ps 2 :7,8). Jésus, comme Agneau de Dieu, se soumet au jugement de l’alliance, il subit la malédiction mais en ressort justifié avec un héritage glorieux. Par son baptême, Jésus s’est consacré pour la Croix.

Encore deux éléments d’arrière-plan peuvent éclairer la question. Nous pouvons mentionner premièrement les Psaumes comme le Psaume 69 qui annonce les souffrances du Christ en disant être submergé par les eaux (v. 2). Le Psalmiste est accusé par des adversaires et prie que Dieu le délivre des eaux (v. 4-5). C’est-à-dire, il prie que Dieu prenne son parti et le déclare innocent de toutes ces accusations (v. 14-22). Il prie que cette mise à l’épreuve amène à sa justification. Bref, il plaide son innocence en des termes rappelant les mises à l’épreuve par l’eau du Moyen-Orient. L’autre élément est le fait que les mises à l’épreuve par l’eau sont aussi comparées à une grande bataille entre Dieu et un monstre marin, le Leviathan (Ps 74 :12-15, par exemple où vaincre le Léviathan est mis en parallèle avec « mettre les eaux à sec » c’est-à-dire à la Mer Rouge et au Jourdain). Le Nouveau Testament applique typologiquement ces éléments à la mort du Christ en en parlant comme d’un combat entre lui et le vrai Léviathan, Satan. Après le baptême du Christ, Satan a contesté le verdict divin « Si tu es vraiment le Fils de Dieu… », mais le baptême était déjà le signe que Christ sortirai victorieux de sa mort à la Croix. Le grand dragon allait être écrasé sous ses pieds. Cela nous invite à reconsidérer les liturgies de l’Église ancienne qui parlent de Jésus écrasant la tête du dragon en descendant dans la rivière pour son baptême[1]. Les prières baptismales anciennes rappelaient en effet les œuvres extraordinaires de Dieu dans la création, le déluge, la Mer Rouge et le Jourdain. Ces actes de Dieu était accompagné d’une apparition ensuite de la terre sèche, là où l’homme aurait son héritage tout comme la mort du grand monstre dans les mythologies antiques était le prélude nécessaire pour que l’ordre du monde puisse apparaître. Ces liturgies antiques illustraient bien mieux que les modernes la direction eschatologique du baptême. Bien-sûr, ces éléments éclairent grandement les textes anciens des pères associant nouvelle création, nouvelle naissance et baptême. Il faut relire ces textes, non pas à la lumière de la théologie médiévale, mais des rites de mises à l’épreuve aboutissant à l’émergence de la terre sèche, la nouvelle création, l’héritage. Rappelons-nous que le Saint-Esprit est le gage de notre héritage (Eph 1 :13,14). Je ne m’étends pas sur ce sujet, il pourrait faire l’objet d’un autre travail dédié au baptême chez les pères, mais vous pouvez discerner la direction que je prends.

Le ministère de Jean et son baptême étaient donc les signes du jugement messianique, prévu par l’alliance, qu’Israël connut en 70 quand les troupes romaines ont ravagé Jérusalem comme Christ l’avait prédit. L’alliance mosaïque a été consommée. Ce baptême n’était pas un signe qui devait être observé par les Israélites dans toutes leurs générations mais un signe de l’imminence du jugement. Dans un angle plus positif, le ministère de Jean était une invitation à la repentance et un sceau symbolique du pardon final des péchés. Que Christ se soit soumis au baptême était un signe plein d’espérance : quelqu’un a été trouvé Juste et se soumet au jugement, l’Agneau de Dieu est arrivé. Le rite de Genèse 15 allait trouver son accomplissement, le Dieu de l’alliance lui-même serait maudit pour que son peuple ait le pardon par la foi. Le baptême de Jésus signifiait : « Ainsi parle maintenant l’Éternel, qui t’a créé, ô Jacob ! Celui qui t’a formé, ô Israël ! Sois sans crainte, car je t’ai racheté […] si tu traverses les eux, je serai avec toi, et les fleuves, ils ne te submergeront pas ; si tu marches dans le feu, tu ne te brûleras pas et la flamme ne te consumera pas. » (Es 43 :1,2).

Le baptême de Jean avait donc un double sens : le verdict pouvait être soit une condamnation soit une justification. Israël fut effectivement jugé et seul un reste demeura. Le temple fut détruit comme par un déluge de désolation (Dan 9 :26,27). Jean rappelait aux Israélites le sens de leur circoncision. Elle n’était pas la garantie d’un privilège inviolable, elle était un signe de la divine mise à l’épreuve par la hache posée au pied de l’arbre Israël. Un arbre maudit par le Messie, qu’il coupera (Mat 3 :10, Lc 3 :9). Le baptême de Jean était une re-circoncision d’Israël.

[1]Per Lundverg, La typologie baptismale dans l’ancienne Église, Leipzig and Uppsala, 1942.

Étudiant en médecine, passionné de théologie et marié à la meilleure femme du monde. Vous entendrez souvent dans ma bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique".

3 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *