La cessation des "dons extraordinaires" (4) : cessation de la prophétie – Richard B. Gaffin
30 juin 2018

Ephésiens 2:20 comme règle d’interprétation

Nous devons reconnaître la portée décisive de la signification de ce passage comme règle d’interprétation. Il a un poids prédominant, sur le plan exégétique, que d’autres passages traitant de la prophétie, par exemple 1 Corinthiens 14, n’ont pas forcément. Même si 1 Corinthiens 14 évoque des circonstances susceptibles de se produire en d’autres Églises, les détails de ce passage limitent son application précise à la situation de Corinthe. L’Epitre aux Ephésiens, par contre, était destinée à circuler dans d’autres Eglises que celle d’Ephèse. Plus important encore est le fait que le verset 2:20 fasse partie d’un passage qui analyse la nature de l’Eglise en tant qu’unité, de façon large et globale. Ephésiens 2:20 considère, de l’extérieur, l’édifice de l’Eglise dans son ensemble et marque la place qui y est réservée à la prophétie comme élément fondateur ; 1 Corinthiens 14 ainsi que d’autres passages considèrent la prophétie de l’intérieur de l’Eglise, comme l’un de ses aspects.

Ainsi, Ephésiens 2:20, avec sa perspective large et englobante, occupe une place centrale et doit avoir un rôle directeur dans la compréhension des autres textes du Nouveau Testament, aux perspectives plus étroites, concernant la prophétie; tous se réfèrent au même phénomène. Le texte d’Ephésiens 2:20 recouvre toutes les affirmations du Nouveau Testament relatives à la prophétie.

Des prophètes aujourd’hui ?

Une position opposée à la nôtre, tout en admettant la disparition des prophètes en tant que témoins/porteurs de la révélation fondatrice de l’Eglise, maintient que la prophétie devait continuer et, en fait, continue, dans l’Eglise actuelle sous d’autres formes, à l’image de 1 Corinthiens 14.

La réponse à cet argument nous conduit à souligner l’importance de ce que nous avons déjà dit au sujet d’Ephésiens 2:20 et de son “poids” herméneutique. Ce verset a un caractère général qui recouvre tous les aspects de la prophétie qui est appelée à disparaître. De plus, compte tenu de son caractère de révélation, la prophétie ne peut pas faire l’objet d’une compréhension dualiste, une partie ayant un caractère canonique pour toute l’Eglise (révélation collective, inscripturée, détaillant ce qui est nécessaire au salut) et une autre étant réservée à des croyants individuels ou à des groupes particuliers (étant “au-delà” de la Bible et traitant de situations, besoins, ou soucis particuliers).

Une telle compréhension de la révélation contredit fondamentalement ce que la Bible affirme au sujet du caractère historique, alliance et rédemption de toute révélation. Dieu ne se révèle pas sur deux plans, public et privé. Tant que la révélation est considérée de façon subjective, comme étant parole de Dieu pour moi en tant qu’individu, avec toutes les réponses et les éclaircissements dont j’ai besoin, elle sera l’objet d’un incompréhension fondamentale, et considérée comme inadéquate pour être l’unique guide de la vie.

Selon le témoignage global de l’Ecriture, toute révélation a au moins deux caractéristiques :

  1. La révélation est liée à la notion d’alliance. Dieu se révèle en tant que Dieu de l’alliance. Il ne se révèle pas à n’importe quel groupe d’individus, mais à son peuple, celui de l’alliance, dans le but de l’édifier et de le compléter. Sa révélation est toujours destinée au peuple de l’alliance, même si sa portée exacte peut varier selon les individus et leurs circonstances ;
  2. La révélation est de nature historico-rédemptive. A l’exception de la courte période qui a précédé la Chute, Dieu se révèle toujours en tant que Rédempteur de son peuple et Sauveur du monde. La révélation est donnée comme un élément composant de l’oeuvre que Dieu a accomplie, une fois pour toutes, dans l’histoire en vue du salut de son peuple, le peuple de l’alliance. La révélation appartient donc, à part entière, à l’histoire de l’alliance qui atteint son sommet avec les souffrances, la mort et l’exaltation de Jésus-Christ. Elle rapporte cette histoire et présente, en particulier, Christ comme étant l’accomplissement des promesses. Elle l’interprète en en faisant ressortir les implications pour que le peuple racheté de l’alliance vive dans l’obéissance.

Puisque la rédemption est un fait totalement achevé de l’histoire, et puisque – depuis la Pentecôte – ses implications sont retardées jusqu’au retour de Christ, de nouvelles révélations n’était plus nécessaires, il n’y en a plus. La révélation est donc intimement liée à la notion d’alliance et à la rédemption comme fait historique.

Note : Certes, les Ecritures fournissent de multiples exemples où la révélation s’adresse de façon personnelle à des individus. De même, celle-ci vise nos circonstances individuelles, car elle est “une lampe à nos pieds et une lumière sur notre sentier” (Ps 119:105). Mais elle n’est cela que parce qu’elle est liée au déroulement de l’histoire de l’alliance jusqu’à son point culminant en Christ, lorsque “les temps furent accomplis” (Ga 4:4). Elle est la révélation donnée aux pères par les prophètes et finalement, “en ces jours qui sont les derniers”, à nous par le Fils avec les apôtres et les autres (“ceux qui l’ont entendu” Hé 1:1 ; 2:3). La révélation n’est l’autorité et le guide pour nos vies que dans la mesure où elle n’est rien de moins que “toutes choses”, “toute la vérité” révélée aux apôtres et aux autres pour nous (Jn 14:26 ; 15:15 ; 16:13). Elle nous parle de “vérité” : des choses de Christ (Jn 16:14) ; de la vérité qu’il est, parole de Dieu (1:1), dite une fois pour toutes.

De même, le salut, sujet central de la révélation, n’est pas limité à un aspect particulier de la vie, ni même au coeur de notre existence ; il affecte tout. Il n’y a pas de place dans la vie du chrétien pour une révélation qui ne serait pas liée avec, ou qui irait “au-delà” de ce qui est nécessaire pour le salut dans toute sa plénitude selon l’alliance.

Des révélations privées

L’Ecriture Sainte ne laisse aucune place à des révélations privées pour des besoins ou des circonstances individuelles. Faire appel aux prophéties d’Agabus pour défendre ce point de vue est particulièrement mal à propos. En effet, celles-ci entrent manifestement dans le cadre de l’histoire de l’alliance. En Actes 11:28, la prophétie a pour objet la consolidation des liens de communion fraternelle entre Juifs et Gentils dans l’Eglise. La prophétie sert à persuader les Grecs à Antioche (v.27, cf v.20) de faire une collecte pour les frères Juifs en proie à la famine en Judée (v.29). Autrement dit, elle est directement liée à un aspect important du mystère révélé en Christ. En Actes 21:10s, la prophétie a trait au déploiement du ministère apostolique de Paul auprès des Gentils. D’une façon générale, la prophétie se rapporte à des “mystères” qui, chez Paul, sont toujours de nature historico-rédemptive (Ep 3:6 ; Ac 20:23 ; 1 Co 13:2).

La prophétie et le Canon

Etroitement lié à ce qui précède, se trouve le problème de la relation entre la prophétie et le Canon du Nouveau Testament. La période apostolique, fondatrice de l’Eglise, est une époque où le Canon est ouvert, c’est-à-dire au cours de laquelle le Canon de la nouvelle alliance est en formation. La prophétie est un des principaux éléments de la révélation verbale donnée pendant cette période. Et ceci de deux manières :

  • en offrant ce qui sera éventuellement reconnu comme canonique (par exemple, le livre de l’Apocalypse) ;
  • en répondant aux besoins de l’Eglise liés à sa situation spéciale, celle d’une Eglise ne disposant que d’un Canon incomplet.

Cette même distinction s’applique au ministère des apôtres. Certes, plusieurs d’entre eux, notamment Paul, ont écrit des textes, qui ont le statut de révélation en vue de l’édification de l’Église, et qui constituent une partie du Canon nouveau. Mais la majorité des apôtres, comme les prophètes, ne formulent que des révélations destinées à l’Eglise de leur temps, celui de sa fondation. A ce sujet, deux remarques s’imposent :

  1. Il est important de reconnaître la distinction qui existe entre le Canon et une révélation inspirée, même écrite. L’inspiration est une condition nécessaire, mais non suffisante de la canonicité. Ainsi Paul fait référence, en 1 Corinthiens 5:9, à une lettre antérieure, dans laquelle il ordonnait que sa lettre aux Colossiens soit échangée avec celle qu’il avait adressée sans doute aux Laodiciens (De même Col 4:16 et Ph 3:1 font peut-être allusion à une lettre antérieure adressée aux Philippiens). Ces lettres sont placées au même niveau que les autres écrits canoniques, ayant la même autorité. Ceci montre qu’à l’époque des apôtres, la révélation faisant autorité est plus vaste que ce qui est finalement inclus dans le Canon de l’Eglise. Ceci montre aussi le caractère spécieux des arguments selon lesquels les révélations des prophètes mentionnés en 1 Corinthiens 14 n’ont pas la pleine autorité de Parole de Dieu, puisque justement elles ne sont pas dans le Canon du Nouveau Testament. En fait, il y a eu remplacement d’une situation par une autre : dans un premier temps, le nouveau “Canon” de l’Eglise est l’ensemble de la Parole de Dieu dite et écrite par les apôtres et les prophètes (s’ajoutant à l’Ancien Testament) ; puis, au-delà de l’époque des apôtres, le Canon est constitué définitivement par vingt-sept livres.
  2. Il est également important de bien comprendre que l’Eglise, pendant la période fondatrice des apôtres et des prophètes, ne bénéficie pas d’une Ecriture “suffisante”. Cela est d’autant plus évident si on considère les implication énormes du salut en Christ pour la vie et le comportement de l’Eglise. La comparaison avec l’Eglise d’aujourd’hui est, à cet égard, éclairante. A l’époque où Paul écrit 1 Corinthiens, ses lecteurs n’ont accès ni aux quatre Evangiles, par exemple, avec tout ce qu’ils apportent – dans leur diversité – sur le ministère de Jésus et la formation des disciples, ni à la perspective si éclairante de l’histoire de l’Eglise selon les Actes, ni à l’Epîtres aux Romains avec sa présentation magistrale de l’Evangile, ni aux Epîtres écrites en prison, ni à l’épître aux Hébreux ou à l’Apocalypse. Nous devons nous demander si nous comprenons vraiment l’avantage profond qui est le nôtre de posséder le texte complet de la Parole de Dieu.

Quoi qu’il en soit, l’idée que la prophétie puisse continuer, au-delà de la période fondatrice de l’Eglise, au fil des génération, ne peut que s’inscrire en tension avec celle qui reconnaît le caractère achevé et complet du Canon apostolique. Une telle continuation écarte, en fait, l’idée d’un canon réellement complet. Elle autorise, au mieux, l’existence d’un “canon” dont l’autorité, tout en étant réelle, ne serait que relative, puisque des révélations nouvelles devraient s’y ajouter, ce qui est exclu, comme nous avons essayé de le montrer, étant donné le caractère d’alliance de toute révélation, selon l’enseignement de l’Ecriture.

Les apôtres comme source

Ephésiens 2:20, en associant étroitement prophètes et apôtres, oblige à nuancer quelque peu nos idées sur les apôtres et leur rôle. D’un côté, les apôtres sont des “surdoués”, qui exercent la plupart, sinon l’ensemble, des dons énumérés en Romains 12, 1 Corinthiens 12 et Ephésiens 4 ; ceci justifie que la période de fondation de l’Eglise soit qualifiée d’âge apostolique. De l’autre, il existe des personnes, comme les prophètes, qui sont associées aux apôtres et partagent avec eux un ou plusieurs dons.

Dans l’ensemble, il apparaît que l’apostolat est le centre ou la source, dans l’Eglise, des dons accordés, pendant cette période, par le Christ exalté. Certains dons, apparemment plus frappants ou spectaculaires (comme celui des langues) sont appelés des “signes distinctifs de l’apôtres” (2 Co 12:12). Les dons de l’Esprit distribués par Dieu selon sa volonté corroborent le témoignage rendu au salut qui est en Christ par les témoins-auditifs que sont les apôtres (2 Co 12:12 ; cf. “ceux qui ont entendu” : Hé 2:3s.). Pourtant, chacun de ces dons, à l’exception de l’apostolat, est exercé par d’autres que les apôtres. La raison pour laquelle ces dons peuvent être qualifiés d’apostoliques, même chez ces autres, tient au fait que leur présence est étroitement liée à la présence et à l’exercice vivant de l’apostolat dans l’Église.

Note : Ac 2 ; 8:14-19 ; 10:44 ; 19:6. Ceci dit, il faut éviter d’établir un lien trop formel ou mécanique entre les apôtres et les dons, comme si ceux-ci n’avaient été accordés que sur la décision d’un apôtre ou par l’imposition de mains apostoliques. Le Nouveau Testament n’autorise pas une telle conclusion même si, dans le livre des Actes, du moins, l’octroi de dons manifestes se produit toujours en la présence ou avec l’approbation d’un apôtre. La situation correspond plutôt à une distribution systématique de dons effectuée par le Christ exalté, à la vue des apôtres qui, à cette époque fondatrice, sont les membres qui exercent une fonction centrale et vitale pour l’Eglise.

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Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine en 4ème année (FASM1) à la Faculté de Médecine et Maïeutique de l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde avec laquelle il vit sur Lille.

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  1. Le cessationnisme sans caricature - Par la foi - […] nouvelles, un genre de complément à la Bible, comme si elle n’était pas suffisante. Comme le montre Richard Gaffin…

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