Histoire de l'Église,  Théologie

Et si nous vivions une nouvelle Réforme ?

L’opinion que je vais développer dans cet article est forcément personnelle et subjective, mais elle est néanmoins le fruit d’une longue méditation sur le futur de notre église, et plus particulièrement le futur de la théologie dans notre église. Commençons par parler d’une autre renaissance qui fut dans l’histoire de l’église, dont peu ont entendu parler (sauf ceux qui se sont intéressés à l’église médiévale): la renaissance carolingienne. Une fois que je vous aurais présenté cette période, vous comprendrez le parallèle avec la notre.

La renaissance carolingienne

Vers l’an 800, la civilisation occidentale avait pour ainsi dire disparu: l’empire romain était du passé, seul les raids barbares et les règnes des roitelets étaient connus par les contemporains. A cause de l’instabilité et de la violence de l’époque, l’éducation même des clergés avait largement disparu, et les prêtres qui devaient conduire les chrétiens vers Dieu étaient bien incapable même de lire le sermon sur la montagne. D’un point de vue théologique, c’était une catastrophe, une grande crise dans la transmission. Arrive alors Charlemagne qui redonne à l’occident de la stabilité et de la paix. Et avec Charlemagne, tout un ensemble de pasteurs et de théologiens dont il fait ses conseillers et ministres: le plus important d’entre eux est Alcuin. Voici un extrait de ce qu’en dit Philipp Schaff:

L’un de ses plus importants services rendus à la religion fut la révision de la Vulgate (vers 802) sur l’ordre de Charlemagne, sur la base de manuscrits plus anciens et correct, car il connaissait probablement peu de grec et pas d’hébreu. Cela a préservé un bon texte de la Vulgate pour quelques temps. Alcuin était d’une disposition aimable, volontaire, patient et humble, et un étudiant infatiguable. Il a amassé tous les trésors de savoir alors accessibles. Il a dirigé son époque, sans la transcender, comme Scot Erigène l’a fait. Il n’était pas un profond penseur, mais a plutôt ramener à sa mémoire les pensées des autres. – History of the christian church, vol IV §159

Ou bien encore Théodulph d’Orléans, le pasteur de cette ville:

Théodulph était un excellent prélat: fidèle, discret et sage. Il se plaignait grandement de l’ignorance de son clergé et a beaucoup travaillé à son éducation. A ce but il a établi beaucoup d’écoles. […] L’école épiscopale d’Orléans était fameuse pour le nombre, la beauté et la précision des manuscrits qu’elle produisait. – ibid §161

Et tous ces carolingiens se sont basés sur le travail fait par Cassiodorus, un patricien romain qui a vécu la chute de l’empire romain bien avant eux, et s’est retiré des affaires publiques pour se consacrer à la vie évangélique:

Il a déménagé sa grande librairie au monastère et l’a étendu à grands frais. Ainsi, Viviers en cette époque confuse et dégénérée est devenue un asile de culture et une fontaine de savoir. L’exemple qu’il a montré a été suivi avec bonheur par d’autres monastère, en particulier les bénédictins, et la copie des manuscrits a été ajoutée à la liste des devoirs monastiques. Par ce moyen la littérature du vieux monde classique est venue jusqu’à nous. Et puisque l’initiation du mouvement a été donnée par Cassiodorus, il mérite d’être honoré comme le lien entre la pensée ancienne et la nouvelle. – ibid §153

Aucune de ces figures n’est un grand penseur. Aucune n’est citée aujourd’hui comme un phare de la théologie, ou bien celui qui a défini un point critique de la doctrine chrétienne. Mais ils sont pourtant indispensable, parce que s’il y a eu des Thomas d’Aquin, des Bernard de Clairvaux, et même des Luther des Calvin et des Vermigli… c’est parce que des petits carolingiens ont à un moment réédité les œuvres antique, rassemblé les écrits des pères de l’église, et exposé l’héritage chrétien sans y rajouter quoi que ce soit de personnel. Ils ont été des transmetteurs fidèles, et quand est venue la mort, ils n’avaient plus qu’à dire « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire ». (Luc 17.10) En apparence, ils ont été oubliés et inutiles.

Mais pour quiconque s’intéresse à la théologie médiévale: ils ont été le maillon vital du christianisme occidental: s’ils n’avaient pas existé, s’ils n’avaient pas fait ce qu’ils ont fait, il n’y aurait plus ni réforme ni évangile en occident! Nous ne retenons que les grands noms, mais ces grands noms n’ont existé que grâce à la renaissance carolingienne. Nous pouvons remercier le Seigneur pour tous ces enseignants, tous ces scribes qui ont transmis fidèlement ce qu’ils ont reçu sans rechercher la gloire.

La renaissance du XXIe siècle

Voici le parallèle que nous pouvons tirer désormais: comme à l’époque de Charlemagne, nous vivons une immense crise de la transmission. Je ne souhaite pas accuser les générations qui m’ont précédé (au contraire si je suis chrétien c’est grâce à elle), mais dans l’ensemble nous avons oublié bien des doctrines bibliques qui auraient dû nous être transmises, et nous avons presque complètement déserté l’enseignement et la transmission sous des prétextes futiles comme par exemple qu’il fallait mettre l’accent sur le vécu et le personnel, alors que nos enfants deviennent athées à des taux jamais vu… Cette crise de la transmission est mondiale, et n’est pas unique aux évangéliques: chez les catholiques elle est encore plus grande, au point où l’on peut dire que le catholicisme du début XXe siècle a littéralement disparu. Les barbares de notre époque ne sont plus des vandales ou autres germaniques, mais des philosophes sophistiqués qui cherchent à dissoudre tout ce qui est humain et brûler tout ce qui est digne d’intérêt. Comme au Xe siècle, notre système d’éducation théologique est presque par terre, et il est difficile d’avoir accès à une formation solide théologiquement, d’où la prolifération de toutes sortes de doctrines bizarres et de pratiques étranges n’ayant rien à voir avec la gloire de Dieu.

Du moins était-ce le cas. Parce que justement en ce début de XXIe siècle nous vivons une forme de renaissance carolingienne. Non seulement tous sont convaincus de la nécessité d’une bonne formation théologique, mais des écoles et des facultés en donnent de plus en plus largement, et de plus en plus sérieusement. L’esprit d’Alcuin semble s’être emparée de l’église occidentale, alors que l’on recherche avec curiosité les écrits des pères de l’église et que l’on fouille davantage l’histoire de l’église et que l’on a de plus en plus d’admiration pour eux.  L’esprit de Cassiodorus s’est emparé de beaucoup de maisons d’éditions, qui se mettent à republier des oeuvres des réformateurs qui, pour certaines, n’avaient jamais même été traduites en vernaculaire! En anglais cela est particulièrement visible: outre les rééditions massives de tous les écrits des puritains, on doit signaler la traduction et la publication des oeuvres de Vermigli dont la clarté de pensée et la profondeur peut nous aider immensément. Même en français, on se met à traduire en français pour la toute première fois le chef d’oeuvre de Turretin ou bien le très utile commentaire du catéchisme de Heidelberg par Zacharias Ursinus. Dans le futur on peut imaginer qu’on parlera beaucoup de Vermigli, Turretin, Ursinus. Mais leurs traducteurs et éditeurs n’auront eux qu’à dire: « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire ». La gloire sera pour nos pères et pour nos fils, mais nos noms ne seront pas si important que cela.

Nous sommes la renaissance carolingienne des post-modernes.

Et c’est une gloire!

Ce que je dis n’est pas négatif. Au contraire. C’est glorieux. Moins nous recevons de louanges de la part des hommes, plus nous en recevrons de la part de Dieu. Ma gloire à moi, ce sera de voir une église occidentale en pleine forme, qui n’a pas honte d’elle même et qui conquerra le monde au nom de Christ. Une église dont pourrait être fier le Christ et tous nos pères dans la foi. Je veux pouvoir pointer le doigt et me dire: c’est grâce à moi, même si je n’y participe pas.

Je vois ma génération comme celle de mes arrières grands parents: Nos arrières grands parents sont ceux qui étaient adultes lors de la deuxième guerre mondiale. Ce sont eux qui ont eu à faire les choix difficiles, les dilemmes moraux, pourvoir aux besoins de leurs enfants (nos grands-parents) alors qu’il n’y avait rien à manger, et de manière générale être en première ligne de toutes les difficultés. Puis est venu la paix, et ils n’ont participé qu’à une partie de la prospérité qui en a suivi. Ce sont leurs enfants qui ont profité pleinement de la prospérité d’après guerre, qui se sont enrichis. De même, sur le plan intellectuel, ma génération est celle qui connaît toutes les crises, tous les dilemmes, toutes les difficultés. Mais je travaille et travaillerai dur pour que mes enfants, mes descendants, et tous ceux qui viendront après moi aient accès à leur héritage, et qu’ils prospèrent et ne connaissent jamais l’athéisme que j’ai connu.

Alors, mon Seigneur, donne moi encore de traduire, d’éditer et d’exposer. Donne moi encore plus d’occasions de transmettre. Je veux que mes descendants soient riches, et je veux pouvoir dire: « je suis un esclave inutile, j’ai fait ce que je devais faire. »

 
 

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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