Somme Théologique

L’Infinité de Dieu – Thomas D’Aquin

Nous continuons notre exploration de l’essence de Dieu. Nous avons vu sa simplicité, sa bonté. Une dernière chose à considérer avant qu’on ne passe à Dieu-par-rapport-aux choses est son infinité. Nous concevons souvent l’infini de Dieu comme une gigantesque accumulation de propriétés divines, mais nous allons voir ensemble que la notion est plus riche qu’il n’y paraît, surtout quand on la contraste avec l’infini matériel ou mathématique.

Article 1: Dieu est-il infini?

Bah hé! Si jamais ce n’était pas le cas, pourquoi nous embêter à sonder son infinité? Il est rare que je cite les objections, parce que souvent elles portent sur des points très techniques de métaphysique, et les exposer ne convient pas à des articles introductoires à Thomas d’Aquin. Mais cette fois-ci, il est bon de les citer, car elles sont très claires:

  1. Il ne semble pas. En effet, tout infini est imparfait parce qu’il a raison de partie et de matière, selon Aristote . Mais Dieu est absolument parfait. Il n’est donc pas infini.
  2. Selon le Philosophe, le fini et l’infini se rapportent à la quantité. Mais en Dieu il n’y a pas de quantité puisqu’il n’est pas corporel, comme on l’a montré précédemment.
  3. Ce qui est ici et n’est pas ailleurs est fini quant au lieu, donc ce qui est ceci et n’est pas autre chose est fini selon sa substance. Or, Dieu est ce qu’il est et n’est pas autre chose ; il n’est pas pierre ni bois. – Summa Ia, Q7 a1

Au moyen-âge, les universités balbutiantes avaient une façon particulière d’enseigner la théologie, qui n’est probablement pas sans valeur: une emphase très importante était mise sur le dialogue, où le professeur commençait par faire une lecture sur un sujet particulier, puis les étudiants étaient encouragés à penser « contre » la thèse soutenue, et à formuler des objections. Pourquoi Dieu ne serait-il pas infini par exemple? Puis, le professeur ou d’autres étudiants défendaient la thèse, et l’on retrouve cette dialectique dans la Summa, qui contribue à son immense clarté.

Donc… Dieu est-il infini?

S. Jean Damascène nous dit : “ Dieu est infini, éternel, sans frontières de son être. ” -Idem

Certes, mais en même temps, nous disons aussi que l’univers est infini… Il est temps de rentrer dans les détails de ce que veut dire: « infini » en métaphysique, qui n’est pas tout à fait le même sens qu’en mathématiques.

Il faut donc considérer qu’on appelle infini ce qui n’est pas limité. Or, sont limitées, chacune à sa manière, la matière par la forme, et la forme par la matière. La matière est limitée par la forme en tant que, avant de recevoir la forme, elle est en puissance à une multitude de formes ; mais, dès qu’elle en reçoit une elle est limitée à elle. La forme, elle, est limitée par la matière, car, considérée en elle-même, elle est commune à beaucoup de choses ; mais par le fait qu’elle est reçue dans une matière, elle devient déterminément la forme de telle chose.

La différence est que la matière reçoit sa perfection de la forme, qui la limite, de sorte que l’infini qui provient de la matière est imparfait par nature : c’est comme une matière sans forme. Au contraire la forme ne reçoit pas de la matière sa perfection, mais, bien plutôt, son amplitude naturelle est restreinte par elle. Il suit de là que l’infini, qui résulte de ce que la forme n’est pas déterminée par la matière, ressortit au parfait.

Voilà le genre d’infini que vous pouvez trouver dans les êtres-petit e: l’univers est peut être infini en étendue (quoiqu’il ne soit pas réellement infini). Mais malgré cette infinité, il reste une forme(=idée) limitée par sa matière, et une matière délimitée par sa forme. Ce n’est pas la même infinité que celle de Dieu.

Or ce qui, dans tous les êtres, est le plus formel, c’est l’être même, comme on l’a vu clairement plus haut. Puisque l’être divin ne peut être reçu dans un sujet autre que lui, Dieu étant son propre être subsistant, ainsi qu’on l’a montré, il est manifeste que Dieu est à la fois infini et parfait.

Dieu est l’Être même. Pas un être particulier, avec une définition qui pose des limites à son être. Il est l’Être par définition, et ne peut recevoir de limitations d’aucune autre chose métaphysiquement précédente. C’est Dieu qui pose des limites, lui-même n’en a aucune et ne peut en recevoir aucune.

Article 2: Y-a-t-il d’autres êtres infinis que Dieu?

La formulation thomiste est: « Y-a-t-il en dehors de Dieu un autre être infini en son essence? »

L’infini ne peut procéder d’un principe, dit Aristote. Or, tout ce qui est et qui n’est pas Dieu, procède de Dieu comme de son premier principe. Donc rien, en dehors de Dieu, ne peut être infini. – Ia, Q7, a2

Une chose ne peut pas être sans limites si elle tire son existence d’autre chose. En effet, elle aurait une limite en elle: celle d’être issue d’un autre principe. Pour l’univers créé, il en est ainsi. Il peut être infini en étendue corporelle, il reste un objet particulier défini par un ensemble de lois physiques, limité par elles et donc métaphysiquement fini. Ce point est clarifié dans l’article 3.

Article 3: Quelque chose peut-il être infini en étendue?

L’univers! L’univers! Sauf que non, pour des raisons scientifiques pour commencer: l’univers a un début à son existence, et il s’étend: cela signifie qu’aujourd’hui encore, il a une étendue finie. Incommensurablement grande, bien sûre, mais finie. En métaphysique médiévale, on dira cependant:

tout corps a une surface ; or, tout corps ayant une surface est limité, fini, car une surface est la limite d’un corps fini. Donc tout corps est fini, est limité, et ce que l’on dit de la surface, on peut le dire de la ligne. Donc, rien n’est infini en grandeur. -Ia, Q7, a3

Cela demande sûrement quelques explications. Tout corps a une limite, c’est même ainsi que l’on distingue et définit ce corps. Si l’univers n’a pas de limite, il n’est plus définissable. Donc rien n’est infini en grandeur

Conséquences pour notre vie chrétienne

Les derniers article de la question 7 sont plus techniques, encore, et font référence à des notions qui ne diront rien à personne en plus de ne pas nous aider beaucoup plus à connaître Dieu. Aussi je propose maintenant de réfléchir à ce que peut bien vouloir dire, pour notre vie chrétienne, que Dieu n’a pas de limites:

Dieu n’a pas de limites à sa puissance: il peut tout faire.
Dieu n’a pas de limites à sa compassion: nous ne serons jamais trop répugnant pour être hors de son salut.
Dieu n’a pas de limite à sa justice: il n’y aura aucun passe-droit ni aucune exception pour personne au jugement dernier
Dieu n’a pas de limite à sa connaissance: il peut entendre et connaître toutes nos prières en même temps que celles de tout le monde.
Dieu n’a pas de limite à sa fidélité: Nous n’atteindrons jamais le point où Dieu dira: « J’ai fait ma part, ca suffit »
Dieu n’a pas de limite à sa patience: Nous ne nous retrouverons jamais dans la situation où il nous dira: « Tu en as trop fait, j’en peux plus ».
Dieu n’a pas de limite à sa beauté: il n’y aura rien d’ennuyeux, ni rien de monotone à contempler son visage pour l’éternité.
Dieu n’a pas de limite à son intelligence: Nous aurons toujours quelque chose à savoir et à apprendr de lui, éternellement.
Dieu n’a pas de limites à sa jalousie: Il n’y a pas d’arrangements trop petits pour être traité de « véniel » ou « sans gravité »

Synthèse

Dieu est-il infini?

Oui, il n’a aucune limite en son être.

Y-a-t-il en dehors de lui un être qui soit infini en son essence?

Non, car ce qui sort de Dieu ne peut pas être plus infini que Dieu.

Quelque chose peut-il être infini en étendue?

Non, car sinon ce corps n’en serait pas un.

Y-a-t-il de l’infini dans les choses?

Non, car cela est inutile et même contraire à leur but.

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