Somme Théologique

L’unité de Dieu – Thomas D’Aquin

Ok, j’avoue : vous ne trouverez pas « Shema Israël » dans la Summa. Par contre vous trouvez : « Question 11 l’unité de Dieu » et c’est de cela que nous allons parler aujourd’hui.

La question est divisée en quatre articles : les deux premiers portent sur ce que ca veut dire « un » (merci Aristote). Et les deux autres sur ce que veut dire « un » appliqué à Dieu.  Mais avant toute chose, commençons par comprendre l’importance de cette question, et pourquoi elle mérite que vous lisiez cet article.

L’attribut de Dieu le plus important dans le judaïsme, et aussi dans l’islam est cette fameuse unité de Dieu. Ainsi les cultes juifs jusqu’à aujourd’hui incluent ce qu’on appelle « la confession de foi du judaïsme » : Shema Israël, Adonaï Eloheinou, Adonai echad, Shema Israël. Ce qui est traduit dans nos bibles par : « Ecoute Israël, l’Eternel notre Dieu, l’Eternel est un. » Deutéronome 6.4

Idem pour l’islam, considéréz la « confession de foi de l’islam », ou chahadah : Ach ha dou allâ ilâha… il n’y a pas d’autre dieu que Dieu, et leur insistance sur le tahwid  ou l’unicité absolue de Dieu.

Comme le judaïsme, comme l’islam, le christianisme affirme que Dieu est unique. Mais quel est donc cette unité de Dieu ?

Article 1 et 2 : Que veut dire « un » ?

D’abord, il faut comprendre « un » ne rajoute pas à « étant »… Et là je pense que j’ai perdu mon lecteur. Alors clarifions.

Je dis : « Charles Ingalls est vieux ». Dans cette phrase : « Vieux » est ajouté à « Charles Ingalls ». On pourrait faire remarquer que c’est normal, puisque la vieillesse est un accident à sa substance. Autrement dit : qu’il fut un temps où Charles Ingalls était jeune et que plus tard la vieillesse lui fut rajouté.

Mais ca marche aussi pour « Charles Ingalls est américain ». « Américain » est rajouté à « Charles Ingalls » parce qu’il décrit plus profondément qui il est, on rajoute cette information. Et cette fois ce n’est pas un accident de sa substance : en effet, si Charles Ingalls était japonais, ce ne serait tout simplement pas Charles Ingalls !

Est-ce que « un » rajoute à Charles Ingalls ? Je dis « Charles Ingalls est un. »

« Charles Ingalls est un » ne rajoute rien à Charles Ingalls, ca ne le décrit pas plus. « Un » est synonyme en réalité de « Charles Ingalls n’est pas un nom collectif » : je parle bien d’un seul et même être.  Donc « un » ne rajoute pas étant. C’est juste une façon de souligner:

Un signifie uni, sans division.

A l’inverse « Ned Ludd » n’est pas un : en effet c’est une figure de fiction qui rassemble plusieurs ouvriers briseurs de machines de l’angleterre du XIXe siècle. Derrière Ned Ludd, il y a en réalité John Smith, John Doe, Charles Smith… qui sont regroupés sous une seule figure : « Ned Ludd » Donc Ned Ludd n’est pas un, mais multiple.

Et il y a un deuxième sens, qui est celui auquel on pense plus naturellement : « un » veut dire « unique », c’est-à-dire sans équivalent.

A moins que vous ne me contactiez directement, je vous fais grâce de la finasserie métaphysique de l’article 2. Parlons maintenant de celui qui nous intéresse tous : Dieu.

Article 3 : Dieu est-il un ?

Il est dit dans le Deutéronome (6, 4) : “ Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un. ” – Ia, Q11, a3

Justifié avec le shema Israël en plus. Trop la classe. Voyons maintenant les arguments qui soutiennent :

Premièrement, à partir de sa simplicité : on a démontré que Dieu n’était pas une composition d’individu et de divinité. Autrement dit, il n’y a pas de nature divine abstraite qui pourrait avoir plusieurs « exemplaires » ou « modèles ». Le Dieu de la Bible est la Divinité-grand D et petit D à la fois. Donc Dieu est nécessairement unique et uni, à cause de sa simplicité.

Deuxièmement, nous avons montré que Dieu contenait toutes les perfections possibles. Or la seule façon de différencier entre deux « Dieu », ce serait forcément parce que l’un a quelque chose que l’autre n’a pas ou a moins. Mais c’est impossible : s’il manque une perfection à « Dieu-B », il n’est pas Dieu. Donc Dieu est nécessairement unique, à cause de sa perfection.

Troisièmement, à partir de l’unité du monde. Supposons un instant que ce monde soit dirigé par deux Dieu-grand D, comme le pensaient les manichéistes. Vous avez donc Dieu-Alpha, le Dieu du Bien de la Lumière, de l’Esprit et patati. Et vous avez Dieu-Bêta, le Dieu du mal, des Ténèbres, de la Matière et patata. Comment le monde pourrait-il être un tout harmonieux et uni s’il y avait deux créateurs aux commandes ? Comment pourrait-il y avoir une seule création mélangée s’il y a deux créateurs qui en sont l’origine ? Lorsque le jour tombe, cela veut-il dire que Dieu-Alpha perd sa toute-puissance au profit de Dieu-Bêta ? Cela n’a pas de sens. Ce qui a un ordre unifié a une cause unifiée et unique. Donc il est nécessaire à cause de l’unité du monde que la cause première –Dieu- soit unie et unique.

Quelles raisons pourraient on objecter à cela ? Thomas en voyait deux, dont une qui mérite un commentaire. Commençons par la plus facile, qui n’en a pas besoin :

Objection 1 : Il semble que Dieu ne soit pas un, puisqu’il est écrit (1 Co 8, 5) : “ De fait, il y a beaucoup de dieux et beaucoup de seigneurs. ”

Réponse 1 : L’Apôtre parle de plusieurs dieux selon l’erreur des païens, qui adoraient plusieurs dieux, prenant pour des dieux les planètes et les autres astres, ou même chacune des parties de ce monde. Aussi poursuit-il en disant : “ Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu. ” – Ia, Q11 a3

Et la deuxième :

L’unité principe du nombre ne peut être attribuée à Dieu, à qui l’on n’attribue aucune quantité. On ne peut davantage lui attribuer l’un convertible avec l’étant, parce qu’il comporte une privation, et que toute privation en Dieu serait une imperfection incompatible avec sa nature. On ne doit donc pas dire que Dieu est un. –Ia Q11, a3, obj2

Si je dis Dieu est un, il semblerait que j’ai doublement tort : 1. Parce que dire que Dieu est unique c’est déjà supposer qu’il est enfermé dans une case mathématique, que je délimite Dieu en disant « un Dieu » comme je dis « une miette ». 2. Parce que dire que Dieu est uni – c’est-à-dire sans division- c’est lui refuser la perfection d’être composé, ce qui est indigne. Mais bien sûr ce raisonnement est faux.

On a raison de dire que l’un principe du nombre ne peut s’attribuer à Dieu, mais seulement aux êtres qui existent dans la matière. Car l’un, principe du nombre, est du genre des entités mathématiques, qui ne sont réalisées que dans la matière, tandis que, dans la raison, elles sont abstraites de la matière.

Mais l’un, convertible avec l’étant, est un objet métaphysique, dont l’existence ne dépend pas de la matière. Et quoique il n’y ait aucune privation en Dieu, cependant, à cause de notre manière de concevoir, il ne peut être connu de nous autrement que par mode de privation et d’exclusion. Ainsi, rien n’empêche que nous formions à son sujet des propositions privatives, comme celles-ci : il est incorporel, il est infini. Et c’est de la même manière que nous disons : Il est un. – Ia, Q11, a3, rep2

  1. Unique n’est une limite que si l’on parle de la matière. Dans le cas d’un objet immatériel, c’est une simple description. On peut donc dire de Dieu qu’il est unique.
  2. De même, l’indivision est une notion métaphysique qui n’est pas une limite mais une description de ce que Dieu est. Si on a l’air de retirer à Dieu quelque chose, c’est parce qu’il est tellement différent de nous que parfois la façon la plus précise de le qualifier c’est de dire il est « sans corps », il est « sans » limites, il est « sans » égal, il est « sans » division. Cela n’est pas poser une limite, mais simplement une façon de le décrire positivement.

Article 4: Dieu est-il le plus un de tout ce qui existe ?

C’est bien beau, mais Dieu n’est le seul être uni, ni le seul être unique. Cet article aussi est un et unique. Alors quelle est la différence ?

Et bien citons toute la réponse de Thomas :

Boèce dit : “ Entre tous les étants que l’on proclame un, l’unité de la Trinité divine est au point culminant. ”

Puisque l’un est l’étant indivis, pour qu’un étant soit le plus un, il faut, et qu’il soit un au maximum, et qu’il soit indivis au maximum. Or Dieu est l’un et l’autre.

Il est l’étant par excellence, car son être n’est pas limité par une nature, en laquelle il surviendrait ; il est l’être même subsistant, illimité de toutes les manières.

Il est en outre indivis au maximum, n’étant divisé ni en acte, ni en puissance, de quelque mode de division que ce soit, mais étant simple de toutes les manières, ainsi qu’on l’a fait voir. Il est donc manifeste que Dieu est souverainement un. – Ia, Q11, a4

Pour faire simple :

Dieu est l’Être-grand E, c’est sa définition, et il ne peut pas y avoir d’être –woups, pardon : d’Être- plus unique que lui.

Dieu est acte pur et parfaitement simple, et on ne peut pas avoir d’être indivisé plus uni que lui.

Donc Dieu est le plus un de tous les êtres.

Synthèse :

Qu’est ce que veut dire « un » ?

Un a deux sens : unique c’est-à-dire sans autre exemplaire. Uni, c’est-à-dire sans division.

Dieu est-il un ?

Oui, à cause de sa simplicité, de sa toute-perfection, et de l’unité du monde

Dieu est-il le plus un de tout ce qui existe ?

Oui, parce qu’il est l’Être par excellence –donc le plus unique- et qu’il est parfaitement simple –donc le plus uni-.

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