Somme Théologique

La justice et la miséricorde de Dieu – Thomas D’Aquin

Nous avons vu la volonté de Dieu en elle-même. Nous avons vu l’élan de sa volonté, appelé « Amour ». Nous voyons maintenant le but de sa volonté, appelé « Justice » ou « Miséricorde » selon son acte.Nous en sommes à la question 21 et -croyez le ou non- nous arrivons à la fin du traité sur Dieu en lui-même. Dans moins de deux mois, j’en serais à traiter la Trinité, où je compte prendre une pause dans la série.

1. Trouve-t-on en Dieu la Justice? Oui.

2. La justice de Dieu est-t-elle vérité? Oui

3. Y-a-t-il de la miséricorde en Dieu? Oui.

4. Trouve-t-on de la justice et de la miséricorde dans toutes les oeuvres de Dieu? Oui.

Article 1: Trouve-t-on en Dieu la Justice?

C’est comme l’Amour: personne ne nie que Dieu est Juste. Et Thomas répond avec une immense clarté.

On dit dans le Psaume (11, 7) : “ Le Seigneur est juste ; il aime la justice. ”

Il y a deux sortes de justice. L’une qui consiste à donner et à recevoir en retour, comme dans les achats, les ventes et autres communications ou échanges. Cette justice est appelée par le Philosophe justice commutative, c’est-à-dire qu’elle règle les échanges et les communications. Et cette justice-là ne convient pas à Dieu ; car, dit l’Apôtre aux Romains (11, 35) : “ Qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour ? ”

Une autre espèce de justice consiste à distribuer, et on l’appelle justice distributive. Par elle, un gouvernant ou un administrateur attribue à chacun ce qui lui revient selon son mérite. De même donc que le bon ordre de la famille ou de n’importe quel groupe gouverné est le témoignage de cette espèce de justice dans le gouvernant ; de même l’ordre de l’univers, aussi apparent dans les choses de la nature que celles qui relèvent de la volonté, manifeste la justice de Dieu. Aussi Denys écrit-il : “ On doit reconnaître la vraie justice de Dieu en ce qu’il attribue à tous les êtres ce qui leur convient selon la dignité de chacun, conservant la nature de chaque être à sa place et dans sa propre valeur. ”- Ia Q21 a1

Notez le premier paragraphe. Dolezal a ciblé dans son livre dans son livre « All that is in God  » ce qu’il appelle les mutualistes théistes. Par ce nom, il désigne notamment John Frame, Scott Oliphint, et d’autres théologiens contemporains, qui ont pour caractéristique, dit-il:

Dans un effort de montrer Dieu comme plus proche de nous, les mutualistes théistes insistent pour dire que Dieu est impliqué dans une relation authentique de donner et recevoir avec ses créatures. – James Dolezal, All that is in God, pp 1-2

Contre cela, Thomas d’Aquin s’oppose avec force en rappelant les paroles de l’Apôtre: « Qui lui a donné le premier, pour devoir être payé en retour? ».

Les objections traitées dans cet article sont assez intéressantes, car elles donnent des nuances très utiles à notre compréhension de la justice de Dieu:

Obj 2: Faire tout ce qu’on fait selon le bon plaisir de sa volonté n’est pas agir selon la justice. Or, dit l’Apôtre aux Éphésiens (1,11), Dieu “ opère toutes choses au gré de sa volonté ”.

Rep 2: Puisque le bien présenté par l’intelligence est l’objet de la volonté, il est impossible que Dieu veuille quelque chose qui ne soit pas ordonné par sa sagesse. Celle-ci est comme la loi de justice, selon laquelle sa volonté est droite et juste. Aussi, ce que Dieu fait selon son bon plaisir est juste, comme est juste ce que nous faisons selon la loi. Mais pour nous il s’agit d’une loi établie par un supérieur, alors que Dieu est à lui-même sa propre loi. -Ia Q21 a1

La troisième objection est intéressante parce qu’elle touche une objection qui est parfois levée contre la justice de Dieu: Comment Dieu pourrait-il nous juger pour ce qui ne le concerne pas? Celui qui bat sa femme a pêché contre sa femme, pas contre Dieu, dès lors pourquoi Dieu le jugerait-il comme si c’était lui l’offensé?

Quant à la créature, il lui est dû d’avoir ce qui est ordonné à elle, comme à l’homme d’avoir des mains, et que les autres animaux soient à son service. Et ici encore Dieu accomplit la justice, quand il donne à chacun ce qui lui est dû selon ce que comporte sa nature et sa condition. Mais cette dette-là dépend de la première ; car cela est dû à chaque être, qui lui est ordonné selon l’ordre établi par la sagesse divine.- idem

Dieu est impliqué dans comment nous agissons à l’égard des autres humains, y compris ceux qui sont sous notre protection parce que c’est lui qui, à la base, m’a fait le don d’une épouse, et lui qui m’a fait le don de mes enfants. Si je maltraite mes enfants, j’insulte aussi celui qui m’en a fait le don, et c’est ainsi que l’honneur de Dieu est personnellement impliqué dans nos rapports avec nos semblables.

Article 2: La justice de Dieu peut-elle être dite « Vérité »?

Fait-elle autorité? Est-t-elle un standard pour définir la vérité?

Il y a en effet une difficulté subtile: la vérité est une notion qui a à voir avec l’intellect: c’est la correspondance entre ce que l’on dit d’une chose et ce qu’elle est réellement. Pourtant, la Bible dit que ses jugements sont vrais, et nous attendons la vraie Justice de Dieu à la fin des temps. La justice est un élément de  la volonté, pas de l’intellect. C’est un acte de Dieu pas une parole de vérité. Thomas dit pourtant:

On dit dans le Psaume (85,11) : “ La miséricorde et la vérité se sont rencontrées ” et “ vérité ” est mis là pour “ justice ”. – Ia Q21 a2

Il faut en fait distinguer la justice en tant que loi énoncée qui relève de la raison et dont on peut dire qu’elle est vraie. Et d’autre part la justice en tant que processus de rectification qui elle relève de la volonté. Nous avons donc raison de dire que la Justice de Dieu est vraie, si on comprend qu’on parle de la Loi de Dieu plus spécifiquement. En langage thomiste on dit:

La justice, si on la prend du côté de la loi qui la règle, est dans la raison ou l’intelligence, mais si l’on considère la manière impérative dont elle règle les œuvres selon la loi, elle est dans la volonté. – idem

Article 3: Y-a-t-il de la miséricorde en Dieu?

Bon, c’est vrai que même les musulmans citent Allah comme le miséricordieux, quand bien même la miséricorde du dieu de Muhammad n’est pas absolue, mais restreinte et relative, comme le reste de sa divinité d’ailleurs…

Alors Thomas dit, bien évidemment:

Il est dit dans le Psaume (111, 4) : “ Le Seigneur est compatissant et miséricordieux. ” – Ia Q21 a3

Il y a pourtant deux difficultés à cette doctrine:

Obj 1: Il semble que la miséricorde ne convienne pas à Dieu, car elle est une espèce de la tristesse, selon le Damascène. Mais il n’y a pas de tristesse en Dieu.

Obj 2: La miséricorde est un relâchement de la justice. Mais Dieu ne peut négliger ce qui relève de sa justice, car S. Paul écrit (2 Tm 2, 13) : “ Si nous sommes infidèles, lui reste fidèle, car il ne peut se renier lui-même. ” Et comme l’observe la Glose, Dieu se renierait lui-même, s’il reniait ses paroles. – Ia Q21 a3

Thomas y répond efficacement ainsi:

La miséricorde doit être attribuée à Dieu au plus haut point, mais selon ses effets, non selon une émotion qui relève de la passion.

Pour l’établir il faut considérer qu’être miséricordieux, c’est avoir en quelque sorte un cœur misérable, c’est-à-dire affecté de tristesse à la vue de la misère d’autrui comme s’il s’agissait de la sienne propre. Il s’ensuit qu’on s’efforce de faire cesser la misère du prochain comme on ferait pour la sienne, et tel est l’effet de la miséricorde.

Donc, s’attrister de la misère d’autrui ne convient pas à Dieu ; mais faire cesser cette misère lui convient par excellence, si nous entendons par misère une déficience quelconque. Or les déficiences sont supprimées par l’octroi de quelque bonté, et l’on a montré précédemment que Dieu est la source première de toute bonté. – idem

Donc Dieu est miséricordieux. Mais comment cela interagit-il avec sa justice? Et bien la bonté même que Dieu octroie ou non pour faire cesser cette misère particulière est réglée par sa justice: autrement dit sa miséricorde est accomplie dans le cadre de sa justice. C’est ainsi qu’il est dit que les derniers seront premiers, comme par compensation d’avoir peu reçu ici-bas.

Et que dire du fait que la miséricorde semble annuler sa justice?

Dieu agit miséricordieusement, non certes en faisant quoi que ce soit de contraire à sa justice, mais en accomplissant quelque chose qui dépasse la justice. Il en est comme de celui qui, devant cent deniers, en donne deux cents en prenant sur ce qui lui appartient. Cet homme n’agit pas contre la justice, mais il agit, selon le cas, par libéralité ou par miséricorde. […]On voit par là que la miséricorde ne supprime pas la justice, mais est en quelque sorte une plénitude de justice. C’est ce qui fait dire à S. Jacques (2,13) : “ La miséricorde triomphe du jugement ».

Dieu n’a pas simplement racheté l’humanité de son péché, il l’a élevé à sa droite. Il n’a pas simplement rétabli son serviteur rebelle, il en a fait son fils. Il n’a pas simplement décidé la mort de son Fils, il a fait sa résurrection et son ascension.  C’est à cause de cela que l’on dit que la Miséricorde triomphe du jugement: elle est un don qui surpasse ce que même sa justice exigeait.

Article 4: Trouve-t-on justice et miséricorde dans toutes ses oeuvres?

Objection 1: Il semble qu’on ne retrouve pas la miséricorde et la justice dans toutes les œuvres de Dieu En effet, certaines sont attribuées à sa miséricorde, comme la justification de l’impie ; d’autres à sa justice comme la damnation des impies, ce qui fait dire à S. Jacques (2,13) : “ Le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n’aura pas fait miséricorde ” Donc la justice et la miséricorde n’apparaissent pas dans toutes les œuvres de Dieu.

Objection 2: Dans sa lettre aux Romains (15, 8, 9), l’Apôtre attribue la conversion des Juifs à la justice et à la vérité, mais la conversion des païens à la miséricorde Donc il n’y a pas, en toute œuvre de Dieu, miséricorde et justice.

Objection 3: Beaucoup de justes, en ce monde, sont affligés. Or, cela est injuste. Il n’y a donc pas dans toute œuvre de Dieu justice et miséricorde.

[…]En sens contraire, il est dit dans le Psaume (25,10) : “ Tous les sentiers du Seigneur sont miséricorde et vérité. ” – Ia Q21 a4

On vient de voir que sa justice et sa miséricorde ne désignent pas tant les émotions associées, que les actes de Dieu. Et notamment l’acte de donner selon la juste mesure, ou bien corriger la déficience (miséricorde).

Or quand Dieu donne, il donne avec sagesse et avec amour. Quand il donne avec sagesse, cela veut dire qu’il donne selon ce qui est juste. Quand il donne avec amour, il donne selon sa miséricorde. Donc tout ce que Dieu fait est empreint à un endroit ou un autre de justice et de miséricorde.

Les damnés en enfer? Certes, ils ont surtout droit à la justice, mais il y a malgré tout de la miséricorde, parce que malgré leur péché Dieu tient compte de leur vertu: « Beaucoup de péchés lui seront pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé » Luc 7.47

La conversion des juifs selon la justice tandis que les païens relèvent de la miséricorde? En réalité tout le monde est sauvé selon la miséricorde de Dieu, sauf que les juifs eux bénéficient des promesses faites à leurs pères, tandis que les païens n’avaient aucune alliance à faire valoir pour avoir droit au salut. Les juifs bénéficient de la miséricorde de Dieu selon la justice, parce que c’est ce qui leur était promis au Sinaï). Les païens bénéficient de la miséricorde à cause de la miséricorde point.

Et concernant les souffrances du juste:

Le fait même que les justes subissent des peines en ce monde prouve la justice et la miséricorde de Dieu ; car ils sont purifiés de leurs fautes légères par ces afflictions et libérés de l’attachement aux biens terrestres pour s’élever davantage jusqu’à Dieu, selon ces paroles de S Grégoire : “ Les maux qui nous pressent en ce monde nous contraignent d’aller vers Dieu. ”

Ainsi donc Grégoire le Grand est d’accord avec CS Lewis: les justes souffrants ont la miséricorde de bénéficier du mégaphone de Dieu.

Et même la création, qui apparaît ne relever ni de la justice ni de la miséricorde est en réalité une miséricorde accordée aux créatures, qui passent de la non-existence à l’existence.

Synthèse:

1. Trouve-t-on en Dieu la Justice?

Oui, parce qu’il donne à chacun selon ce qu’il mérite.

2. La justice de Dieu est-t-elle vérité?

Oui, parce que sa Loi est vraie.

3. Y-a-t-il de la miséricorde en Dieu?

Oui, parce que Dieu corrige les déficiences de sa création.

4. Trouve-t-on de la justice et de la miséricorde dans toutes les oeuvres de Dieu?

Oui, parce que tout ce que Dieu fait est un don réglé par sa justice ou son amour (miséricorde)

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