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La Gouvernance de l’Église catholique #19 : Tertullien

Alors que nous entrons dans le troisième siècle, le corpus pertinent de la littérature chrétienne se développe considérablement. La structure épiscopale du gouvernement est devenue plus universelle, et tous les écrivains de cette période font référence à un évêque singulier comme ayant une place d’autorité. Ils répètent aussi largement l’argument d’Irénée sur la succession des évêques par les apôtres et la préservation de la tradition. Il y a aussi des commentaires importants sur la façon dont les évêques sont choisis et le type d’autorité qu’ils ont, et il y a quelques cas intéressants de datation historique qui entrent en conflit avec d’autres revendications des premiers chrétiens. Encore une fois, nous avons donc une évolution plus ou moins cohérente avec quelques désaccords. Et, comme nous l’avons déjà dit dans des points précédents, les revendications essentielles de l’Église catholique romaine ne sont pas seulement absentes, mais elles sont en fait sapées par quelques éléments de preuve importants.

Tertullien écrit vers le début du troisième siècle et publie un énorme corpus littéraire. Communément connu pour tomber dans le mouvement schismatique de la « Nouvelle Prophétie » (généralement appelé Montanisme), il n’est pas toujours facile de décider quels traits de la pensée de Tertullien reflètent une perspective « catholique » et « orthodoxe » et lesquels ne le font pas. En fait, une partie du travail théologique postmontaniste de Tertullien était encore reçue par les théologiens « catholiques » ultérieurs, et il est presque impossible de démontrer si des théologiens ultérieurs auraient pu s’entendre sur les parties du travail de Tertullien qui étaient orthodoxes ou non.

Tradition et apostolicité

Tertullien parle longuement de la succession apostolique des évêques, de la nécessité de transmettre la tradition apostolique originale, de la nécessité de suivre ces évêques et d’éviter les schismatiques. Les chapitres 14 à 38 (au moins) de La Prescription contre les hérétiques traitent de ce thème. Dans ces chapitres, on peut voir que Tertullien n’est pas toujours aussi attaché au pouvoir de persuasion. Conformément à sa discipline ultérieure, il préfère l’autorité et la discipline au débat prolongé. Contrairement à Irénée, Tertullien ne semble pas vouloir répondre aux hérétiques par les Ecritures. Au lieu de cela, il dit qu’ils ne devraient pas être « admis à l’usage » des Écritures parce qu’ils « n’ont pas du tout droit à ce privilège » (Prescription 15). Au lieu de cela, Tertullien soutient qu’il faudrait démontrer qui a la « règle de la foi » (ibid., 19). Celui qui a cette « règle » peut alors revendiquer l’autorité pédagogique appropriée.

La règle, pour Tertullien, est l’origine. Il explique que le Christ a envoyé les apôtres pour fonder des Églises, ce qu’ils ont fait, et que toutes ces Églises ont proclamé et tenu à la même foi. Il écrit :

…et ayant reçu avec le Saint-Esprit qui leur avait été promis, le don des langues et des miracles, ils prêchèrent la foi en Jésus-Christ, et ils établirent des Eglises d’abord dans la Judée; ensuite s’étant partagé l’univers, ils annoncèrent la même foi et la même doctrine aux nations, et fondèrent des Eglises dans les villes. C’est de ces Eglises que les autres ont emprunté la semence de la doctrine, et qu’elles l’empruntent encore tous les jours à mesure qu’elles se forment. Par cette raison, on les compte aussi parmi les Eglises apostoliques, dont elles sont les filles. Tout se rapporte nécessairement à son origine: c’est pourquoi tant et de si nombreuses Eglises sont la même Eglise, la première de toutes, fondée par les Apôtres, et la mère de toutes les autres: toutes sont apostoliques, toutes ensemble ne font qu’une seule Eglise par la communication de la paix, la dénomination de frères et les liens de l’hospitalité qui unissent tous les fidèles. Et rien autre chose ne protège ces liens, que la même tradition d’une même foi.

Prescription, XX.

La règle, pourrait-on dire, est celle de l' »apostolicité », mais cette apostolicité consiste à la fois en histoire et en unité. Il y avait une pluralité d’églises dès le début, et ces églises étaient toutes d’accord parce qu’elles partageaient toutes la même foi. Les nouvelles Églises peuvent devenir « primitives » et « apostoliques » en se joignant à cette communion d’unité et de fraternité en s’accrochant à la même foi.

Il poursuit en disant que la façon dont on peut mettre à l’épreuve une église ou un enseignant donné est de comparer sa doctrine à la doctrine apostolique originale, telle qu’on la trouve dans les églises qui s’accordent sur cet original :

toute doctrine qui s’accorde avec la doctrine de ces Églises apostoliques et mères, aussi anciennes que la foi, est la véritable, puisque c’est celle que les Eglises ont reçue des Apôtres, les Apôtres de Jésus-Christ, Jésus-Christ de Dieu: et que toute autre doctrine, par conséquent, ne peut être que fausse, puisqu’elle est opposée à la vérité des Eglises, des Apôtres, de Jésus-Christ et de Dieu. Il ne nous reste qu’à démontrer que notre doctrine dont nous avons présenté plus haut le symbole, vient des Apôtres, et que, par une conséquence nécessaire, toutes les autres sont fausses. Nous communiquons avec les Eglises apostoliques, parce que notre doctrine ne diffère en rien de la leur: voilà notre démonstration.

Prescription, XXI

Par pure logique, l’argument de Tertullien comporte un risque de petitio principii. Il faudrait d’abord qu’il y ait un groupe d’Églises convenues qui se qualifient comme étant proprement apostoliques – tant dans leur histoire que dans leur unité. Ainsi, pour que l’argument de Tertullien soit convaincant, il faudrait qu’une réponse consensuelle à cette question soit au moins largement acceptée. Tertullien fait appel aux apôtres, en particulier Pierre, Jean et Paul. Il n’insiste pas sur le fait que Pierre occupe une position d’autorité singulière au-dessus des autres. En effet, Tertullien doit répondre à un argument selon lequel Pierre avait une position inférieure à celle de Paul. Il répond en défendant leur égalité : « C’est un fait heureux que Pierre soit au même niveau que Paul dans la gloire même du martyre » (chap. XXIV).

Pour répondre à l’hypothétique problème de l’infidélité des Eglises à transmettre la tradition originelle, Tertullien fait appel à l’Esprit Saint, qu’il appelle « le Vicaire du Christ » (chap. 28), et affirme ensuite que l’accord général de nombreuses Eglises prouve que la tradition est exacte :

Où doit se rencontrer une diversité si prodigieuse, la parfaite uniformité ne saurait régner; l’erreur aurait nécessairement varié. Non, ce qui se trouve le même parmi un très-grand nombre n’est point erreur, mais tradition.

Prescription, XXVIII

Nous avons donc un argument de « catholicité ». S’il y a un large accord, et s’il s’agit d’un accord entre des Eglises ayant un lien avec l’Eglise d’origine, alors nous pouvons présumer de l’exactitude. Il est toutefois important de noter que cet argument justifierait également l’inverse. S’il y a un désaccord significatif, c’est qu’il y a un manque de catholicité et, par conséquent, un manque d’apostolicité.

La Succession Apostolique

Tertullien renforce son argumentation sur le consensus en s’orientant vers un argument en faveur de la succession. Il est important de noter que sa succession repose sur deux caractéristiques, un lien littéral avec les évêques précédemment ordonnés et un accord avec leur doctrine. Les deux sont nécessaires pour Tertullien. Son argument vaut la peine d’être longuement cité :

 Au reste, si quelques-unes de ces sectes osent se dire contemporaines des Apôtres, pour paraître venir des Apôtres, faites-nous donc voir, leur répondrons-nous, l’origine de vos églises, l’ordre et la succession de vos évêques, en sorte que vous remontiez jusqu’aux Apôtres ou jusqu’à l’un de ces hommes apostoliques, qui ont persévéré jusqu’à la fin dans la communion des Apôtres; car c’est ainsi que les Eglises vraiment apostoliques justifient qu’elles le sont. Ainsi l’Eglise de Smyrne montre Polycarpe, que Jean lui a donné pour évêque; et l’Eglise de Rome, Clément, ordonné par Pierre. Tontes nous montrent de même ceux que les Apôtres ont établi leurs évêques, et par le canal de qui elles ont reçu la doctrine apostolique. Que les hérétiques inventent du moins quelque chose de semblable. Après tant de blasphèmes, tout leur est permis;mais ils auront beau inventer, ils ne gagneront rien, car leur doctrine, rapprochée de celle des Apôtres, prouve assez, par son opposition, qu’elle n’a pour auteur ni un Apôtre ni un homme apostolique. Les Apôtres n’ont pu être opposés l’un à l’autre dans leur enseignement; les hommes apostoliques n’ont pu l’être aux Apôtres, si vous exceptez ceux qui les ont abandonnés. Oui, que les hérétiques montrent la conformité de leur doctrine à la doctrine apostolique; c’est le défi que leur font ces Eglises trop modernes pour avoir pu être fondées par les Apôtres ou par leurs successeurs immédiats, ou qui même s’établissent tous les jours; mais, comme elles professent la même foi, elles n’en sont pas moins regardées comme apostoliques, à cause de la consanguinité de la doctrine. Toutes les hérésies sont donc sommées par nos Eglises de justifier, par leur doctrine ou parleur origine, qu’elles sont apostoliques, comme elles le prétendent; mais elles ne sauraient justifier ce qui n’est point. La différence de leur doctrine démontre au contraire qu’elles ne sont rien moins qu’apostoliques: c’est pourquoi aucune Eglise apostolique ne les reçoit à la paix et à la communion.

Prescription, XXXII

L’attrait de Tertullien pour les « registres » est impressionnant. Il semble exiger que tous les évêques aient une « liste » exacte, à la manière d’Hégèse ou d’Irénée. Mais vers la fin de cette section, il couvre un peu cette demande, la qualifiant en disant que la liste elle-même n’est pas suffisante pour prouver l’apostolicité. Il faut aussi conserver la tradition originale. Ainsi, un évêque valablement ordonné qui commençait à enseigner quelque chose de nouveau cesserait d’être « apostolique » aux yeux de Tertullien.

Il est également important de noter la succession que Tertullien donne à l’église de Rome. Il commence par Pierre, donnant ainsi un autre témoignage de l’origine pétrinienne de Rome. Mais ensuite Tertullien déclare que Pierre a ordonné Clément comme son successeur. Ceci contredit les autres listes communes d’évêques de l’église primitive, qui prétendent presque toutes que Linus était le successeur immédiat de Pierre. La mémoire de Tertullien correspondrait cependant aux découvertes d’Ephiphane que nous avons mentionnées dans notre article précédent.

Une primauté romaine ?

Même si Tertullien affirme que Pierre a ordonné Clément à Rome, il ne dit pas que cela a donné à Rome une autorité juridictionnelle sur les autres églises. Quand il parle des « trônes des apôtres » (chap. 36), c’est toujours au pluriel. Il dirige les gens vers une grande variété d’Eglises. C’est l’accord de toutes les Eglises anciennes qui est « preuve » pour Tertullien. Tertullien dit que Rome avait une marque de distinction par association avec Pierre, mais c’est l’association avec son martyre qui est la plus impressionnante. En effet, ce n’était pas seulement une association avec Pierre, mais aussi avec Paul et Jean :

Heureuse Eglise, dans le sein de laquelle les Apôtres ont répandu toute leur doctrine avec leur sang, où Pierre est crucifié comme son maître, où Paul est couronné comme Jean-Baptiste, d’où Jean l’Evangéliste, sorti de l’huile bouillante sain et sauf, est relégué dans une île! Voyons donc ce qu’a appris et ce qu’enseigne Rome, et en quoi elle communique particulièrement avec les Eglises d’Afrique.

Prescription XXXVI

Un argument presque identique en faveur de l’autorité de Rome est avancé dans Contre Marcion IV.5 :

Examinons donc de quel lait Paul nourrit les Corinthiens; sur quelle règle il réforme les Galates; quelles maximes lisent les Philippiens, les Thessaloniciens, les Ephésiens; quelle est sur des points semblables, la foi des Romains auxquels Pierre et Paul ont légué un Evangile scellé de leur sang. Nous avons encore les Eglises filles de Jean.

Rome se distingue par la distinction d’être l’endroit où Pierre et Paul ont été martyrisés, mais c’est aussi une église mentionnée aux côtés de plusieurs autres églises apostoliques. Tertullien ne donne pas à Rome une primauté juridictionnelle.

Il y a un endroit dans les écrits de Tertullien où il aborde explicitement la question du pouvoir de l’évêque et de sa relation avec Pierre. Il se trouve qu’il s’agit d’une époque où Tertullien était en conflit direct avec un évêque que beaucoup croient avoir été évêque de Rome. Dans son Traité de la Modestie, Tertullien affirme que les évêques n’ont pas le même pouvoir que Pierre et qu’il y a certains péchés qu’ils ne peuvent pas pardonner. Il écrit :

Car, quant aux péchés que les autres ont commis contre toi, il t’ordonne, dans la personne de Pierre, « de les pardonner septante fois sept fois.» Ainsi, en admettant même comme certain que les bienheureux Apôtres ont remis une prévarication dont le pardon est laissé à Dieu et non à l’homme, il serait constant qu’ils l’ont fait, non en vertu de la loi, mais en vertu de leur pouvoir. Les Apôtres ont ressuscité des morts, ce qui n’appartient qu’à Dieu; ils ont guéri des malades, ce que personne n’avait fait ayant Jésus-Christ; il y a plus, ils ont infligé des châtiments, ce que Jésus-Christ n’avait pas voulu faire. 

 Mais toi, ô homme apostolique! montre-moi en ce moment tes exemples prophétiques, et je reconnaîtrai la divinité qui agit par ton bras, puis revendique le pouvoir de remettre les prévarications de cette nature. Mais, si tu n’es chargé que du maintien de la discipline, chef de l’Eglise, moins pour commander que pour obéir, qui es-tu donc, et quels sont tes droits pour accorder le pardon, toi qui, ne te montrant ni prophète ni apôtre, n’as pas la vertu de celui auquel il appartient de pardonner?

De la Modestie, XXI

Tertullien plaide ici pour un contraste frappant entre ce qu’un apôtre peut faire et ce que leurs successeurs, les évêques, peuvent faire. Selon Tertullien, au moins à ce stade de sa vie, les évêques ont un pouvoir ministériel mais pas un pouvoir impérial. Ils ont la discipline des clés. Ils n’ont pas le pouvoir des apôtres.

Tertullien présente alors une argumentation qui ressemble un peu à celle du catholique. L’église n’a-t-elle pas le plein pouvoir des clés à cause de Matthieu 16 et de la confession de Pierre ? Il répond :

Si de ce que le Seigneur a dit à Pierre: « Je bâtirai mon Eglise sur cette pierre; Je t’ai donné les clefs du royaume des Cieux, » ou bien: « Tout ce que lu lieras ou délieras sur la terre, sera lié ou délié dans les cieux; » tu t’imagines orgueilleusement que la puissance de lier et de délier est descendue jusqu’à toi, c’est-à-dire à toute l’Eglise, qui est en communion avec Pierre, quelle est ton audace de pervertir et de ruiner la volonté manifeste du Seigneur, qui ne conférait ce privilège qu’à la personne de Pierre?

(ibid.)

Tertullien poursuit en expliquant que Pierre a reçu certains droits en tant qu’apôtre individuel. Ceux-ci ne sont pas étendues aux évêques suivants. En fait, Tertullien va jusqu’à affirmer que la vraie Eglise est simplement l’Esprit Saint lui-même. Ainsi, beaucoup diront qu’il s’agit d’un argument montaniste et non catholique. Mais attention, l’argument que Tertullien rejette soutient que le pouvoir de Pierre a été donné à « toute Église apparentée à Pierre ». Il poursuit en s’élevant contre ceux qui croient que tous les évêques ont le pouvoir de Pierre. Ainsi, l’argument que Tertullien oppose ici n’est même pas l’argument catholique romain pleinement développé, à savoir que le pouvoir de Pierre a été donné principalement à Rome, mais que tous les évêques possèdent le pouvoir de Pierre. En d’autres termes, Tertullien s’oppose au genre d’argument que Cyprien présentera (et dont nous parlerons plus loin).

Conclusion

Nous pouvons souligner quelques traits remarquables des écrits de Tertullien sur le gouvernement et l’autorité de l’église. Il croit que la charge d’évêque a été établie par les apôtres et qu’elle s’est poursuivie plus ou moins fidèlement jusqu’à son époque. Les évêques qui se tenaient dans cette ligne étaient présumés avoir la « tradition » de leur côté, bien que le contenu de leur enseignement doive être examiné et montré pour correspondre à l’original. Ils n’avaient pas le droit d’enseigner de nouvelles choses. Le point d’unité était précisément l’accord de tout le corps des Églises apostoliques.

L’Eglise de Rome reçoit une marque de distinction pour avoir eu l’ordination épiscopale de Clément par Pierre et pour être la ville où Pierre et Paul ont été faits martyrs. Aucun apôtre ne se distingue dans la pensée de Tertullien comme ayant une primauté singulière, et dans une controverse ultérieure, Tertullien rejette l’argument que Pierre a conféré sa pleine autorité aux évêques suivants.

Maxime est étudiant en médecine en 4ème année (FASM1) à la Faculté de Médecine et Maïeutique de l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde avec laquelle il vit sur Lille.

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