Catholicisme Romain,  Histoire de l'Église,  Pères de l'Église,  The Calvinist International

La Gouvernance de l’Église catholique #21 : Cyprien

Le dernier personnage historique que nous allons considérer est Cyprien, le célèbre évêque de Carthage du IIIe siècle. Il fait de nombreuses revendications importantes sur l’autorité de l’évêque, y compris le fameux « extra ecclesiam nulla salus » (hors de l’Église point de salut). Cyprien a plaidé contre le schisme et pour l’unité de l’Eglise sous l’autorité des évêques, mais Cyprien a aussi, assez ironiquement, terminé sa carrière en querelle avec l’évêque de Rome et (sans doute) a commencé son propre groupe schismatique.

Pierre et les évêques

Cyprien plaide pour une sorte de succession apostolique et même une succession pétrinienne. Mais Cyprien croit que tous les évêques héritent de l’autorité de Pierre :

Notre Seigneur, dont nous devons observer les préceptes et les avertissements, décrivant l’honneur d’un évêque et l’ordre de son Église, parle dans l’Évangile, et dit à Pierre : « Je te le dis, tu es Pierre, et c’est sur ce rocher que je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » De là, à travers les changements d’époque et les successions, l’ordre des évêques et l’édification de l’Église vont de l’avant, de sorte que l’Église est fondée sur les évêques, et chaque acte de l’Église est contrôlé par ces mêmes dirigeants.

(Épître 26.1 de l’ensemble ANF ; également cité comme Ep. 33.1).

Remarquez que Cyprien invoque Matthieu 16 pour son soutien, mais qu’il l’applique à tous les évêques en tant que tel.

Dans Sur l’unité de l’Église, Cyprien fait même appel à la primauté de Pierre pour argumenter pourquoi il doit y avoir un évêque singulier qui détient l’autorité sur le reste du clergé :

Et bien qu’à tous les apôtres, après Sa résurrection, Il donne un pouvoir égal, et dit : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie : Recevez le Saint-Esprit : Ceux à qui vous remettez les péchés, ils lui seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ; » mais, afin de garantir l’unité, Il a disposé par Son autorité l’origine de cette unité, comme un principe. Certes, les autres apôtres étaient comme Pierre, dotés d’un partenariat semblable d’honneur et de pouvoir, mais le principe [de l’Église] procède de l’unité.

(Sur l’unité de l’Église, 4)

Nous voyons ici l’invocation de la primauté de Pierre pour l’autorité d’une charge épiscopale singulière. On dit que les autres apôtres ont « un partenariat semblable » dans « l’honneur et le pouvoir », mais c’est Pierre qui détient le point de départ. Il est important de noter que Cyprien l’applique à la charge d’évêque plutôt qu’à celle d’un évêque en particulier, « afin que nous puissions aussi prouver que l’épiscopat lui-même est un et indivisible » (ibid., 5). Bien que Cyprien mette Pierre en avant sur et contre les autres apôtres, il ne l’applique pas ensuite à l’évêque de Rome sur et contre les autres évêques.

La primauté de Rome ?

Il y a un endroit où Cyprien attribue une marque de statut spécial à l’Eglise de Rome, et il est souvent indiqué comme preuve que Cyprien croyait en la primauté juridictionnelle de Rome. Dans une lettre au milieu d’une controverse avec des rivaux schismatiques, Cyprien écrit :

Après de telles choses, d’ailleurs, ils osent encore – un faux évêque ayant été nommé pour eux par des hérétiques – mettre les voiles et porter des lettres de personnes schismatiques et profanes au trône de Pierre, et à la principale église d’où l’unité sacerdotale prend sa source ; sans considérer que ce sont les Romains dont la foi était louée dans la prédication de l’apôtre, auxquels l’incrédulité ne pouvait avoir accès.

(Épître 54.14 ; aussi cité comme Ep. 59.14)

Ici, Cyprien semble appeler Rome « la principale église d’où l’unité sacerdotale prend sa source ». Il est fort possible que la clause « d’où l’unité sacerdotale prend sa source » vise à qualifier « le trône de Pierre », que Cyprien identifie en de nombreux endroits comme la charge épiscopale en général. Pourtant, il dit que Rome est « l’Église principale ». Cela signifie-t-il que Cyprien croit que l’évêque de Rome est le chef de toutes les autres églises ? Cela signifie-t-il que Cyprien croit que l’évêque de Rome peut régler les différends à Carthage ?

En l’occurrence, il poursuit en abordant cette question dans les lignes qui suivent :

Car, comme nous l’avons tous décrété – et cela est juste et équitable – le cas de chacun doit être entendu là où le crime a été commis ; et une partie du troupeau a été assignée à chaque pasteur, qu’il doit gouverner et diriger, devant rendre compte de ses actes au Seigneur ; Il incombe certainement à ceux sur qui nous sommes placés de ne pas courir ni de rompre l’accord harmonieux des évêques avec leur témérité rusée et trompeuse, mais de plaider leur cause où ils pourront avoir des accusateurs et des témoins de leur crime ; à moins que par hasard l’autorité des évêques constitués en Afrique qui les ont déjà jugé et condamné par leur jugement comme liés par le péché semble à quelques hommes désespérés et abandonnés être trop faible. Déjà leur cas a été examiné, déjà la sentence les concernant a été prononcée ; et il n’est pas convenable de reprocher à la dignité des prêtres la légèreté d’un esprit changeant et inconstant, quand le Seigneur enseigne et dit : « Que votre parole soit, oui, oui, non, non ».

(ibid.)

Rappelez-vous, Cyprien a dit que les schismatiques se rendent à Rome pour y présenter leurs lettres à l’évêque. Ils espèrent obtenir le soutien de Rome contre Cyprien lui-même. Et Cyprien ne croit pas qu’il serait approprié qu’un tribunal éloigné renverse le tribunal local. Il ne veut pas que « l’autorité des évêques constitués en Afrique » soit jugée « trop peu ».

Cyprien demande, à une autre occasion, à l’évêque de Rome d’exercer une influence sur l’église d’Arles (Epître 66, également cité comme Ep. 68). Dans cette lettre, Cyprien demande à Étienne d’écrire contre les Néo-Écossais et de persuader les Églises de ne pas accepter un évêque schismatique. Bien que cela montre que l’évêque de Rome avait une influence significative et qu’il était considéré comme un influent majeur en Occident, Cyprien ne mentionne pas réellement que l’évêque de Rome avait une autorité nécessaire ou absolue. Il appelle Etienne un  » frère  » tout au long de la lettre, et lorsque Cyprien fait appel à une autorité, il ne dit pas que Etienne occupe un poste qui fait autorité de façon unique. Au lieu de cela, il fait appel à la fois au jugement passé des autres évêques de Rome et au consensus des autres évêques, « ils l’ont attesté par leurs lettres, et nous avons tous partout et entièrement jugé la même chose » (Ep. 66.5). Cyprien argumente la collégialité et le consensus.

Comme l’histoire l’a voulu, Cyprien et ce même Étienne sont entrés en conflit amer sur le thème du baptême des hérétiques. Il y a une série de lettres au sujet de ce différend, et elles sont très révélatrices. L’une est une lettre à Cyprien, d’un évêque de l’est nommé Firmillien. On y lit des critiques incendiaires de l’évêque de Rome :

Mais que ceux qui sont à Rome n’observent pas ces choses transmises depuis le commencement, et prétendent en vain l’autorité des apôtres ; n’importe qui peut s’informer aussi du fait, qu’en ce qui concerne la célébration de Pâques, et concernant de nombreux autres sacrements de matière divine, il peut y avoir quelques différences entre eux, et que toutes choses ne sont pas observées entre eux et ceux qui sont à Jérusalem, comme dans de très nombreuses autres provinces aussi, plusieurs choses diffèrent en raison des différences de noms et de lieux. Et pourtant, sur ce point, il n’y avait aucune dérogation à la paix et à l’unité de l’Église catholique, comme Étienne a osé le faire maintenant ; rompre la paix contre vous, que ses prédécesseurs ont toujours gardée avec vous dans un amour et un honneur mutuels, même en diffamant Pierre et Paul les apôtres bienheureux, comme si ces mêmes hommes nous avaient livré celui qui dans leur épître condamnait les hérétiques et disait de les éviter. D’où il apparaît que cette tradition vient d’hommes qui maintiennent des hérétiques, et affirment qu’ils ont le baptême, qui appartient à l’Église seule.

(Ep. 74.6, aussi cité comme Ep. 75)

Firmilien fait mention de l’antique différend sur la date de Pâques, mais il dit que Etienne est allé plus loin en rompant la paix avec Cyprien. Firmillien croit que Etienne a quitté la tradition apostolique et soutient maintenant des traditions d’hommes. L’argument fait écho à la fois à Irénée et à Tertullien, comme le dit Firmillien, l’évêque de Rome n’a pas réussi à transmettre ce qui était depuis le début.

La lettre continue, et elle indique que l’évêque de Rome revendiquait une position de prestige et d’autorité sur et contre Cyprien :

Et à cet égard, je suis indigné à juste titre par cette folie si ouverte et si manifeste d’Étienne, que celui qui se vante tant de la place de son épiscopat et affirme qu’il tient la succession de Pierre, sur lequel les fondations de l’Église ont été posées, doive aussi introduire de nombreuses autres pierres et construire de nouveaux bâtiments de nombreuses églises, en maintenant qu’il y a baptême en eux par son autorité. Car ceux qui sont baptisés, sans doute, remplissent le nombre de l’Église. Mais celui qui approuve leur baptême soutient, parmi les baptisés, que l’Église est aussi avec eux. Il ne comprend pas non plus qu’il éclipse et, dans une certaine mesure, abolit la vérité du Rocher chrétien lorsqu’il trahit et déserte ainsi l’unité.

(Ep. 74.17)

C’est un paragraphe assez remarquable. Firmillien note que Etienne revendique le poste élevé de Pierre, mais il dit que Etienne a en fait contredit ce poste en transformant une pierre en plusieurs autres. Ce faisant, « la vérité du Rocher chrétien est éclipsée », et Étienne « trahit et déserte l’unité ». Nous devrions nous rappeler ce que nous avons lu plus tôt sur le lien entre Pierre et l’épiscopat. Dans l’esprit de Cyprien, tous les évêques tiennent la place de Pierre, et il n’est pas clair, même dans cette lettre, que l’évêque romain revendiquait exclusivement Pierre. Il aurait pu facilement faire le même genre d’argument que Cyprien, mais seulement par opposition à Cyprien. Firmillien, pour sa part, pensait clairement que l’évêque de Rome était lié à une plus grande exigence d’unité, d’unité avec le consensus des églises et évêques précédents.

En effet Firmillien est devenu si agacé qu’il a commencé à parler directement à Etienne, disant :

Combien plus grand péché t’es-tu accumulé pour toi-même, quand tu t’es retranché de tant de brebis ! Car c’est toi-même que tu as coupé. Ne vous y trompez pas, puisqu’il est vraiment le schismatique qui s’est fait apostat de la communion de l’unité ecclésiastique. Car si vous pensez que tout peut être excommunié par vous, vous vous êtes excommunié seul de tous ; et même les préceptes d’un apôtre n’ont pu vous former à la règle de la vérité et de la paix…

(Ep. 74.24)

L’argument reflète la logique antérieure de Tertullien, comme le dit Firmillien, l’unité apostolique a plus d’autorité que n’importe quel évêque, aussi grand qu’il puisse être. Firmillien se plaint que Etienne ait offensé les évêques d’Orient et ne recevra pas d’évêques d’Afrique du Nord. Il semble répondre à la manière dont Etienne a rejeté les appels de Cyprien à l’autorité des conciles (dont nous parlerons plus loin).

Cette épître polémique a été écrite après que Etienne eut apparemment excommunié Cyprien. Il y a quelques épîtres de Cyprien liées à ce conflit, et Cyprien montre un ton plus respectueux que Firmillien, bien qu’il soit toujours en désaccord avec Etienne. Dans l’Epître 71 (également cité comme Ep. 72), Cyprien écrit à Étienne et appelle à un conseil des évêques pour résoudre leur différend. Dans l’épître 73 (74), Cyprien écrit à Pompée et dit que Etienne est un innovateur. Dans cette lettre, il est clair que Étienne et Cyprien revendiquent tous deux la tradition apostolique. Cyprien ne s’en remet certainement pas à l’interprétation que fait Etienne de la tradition.

Cyprien le Conciliariste

Bien que Cyprien parle de la singularité de l’épiscopat, il ne croit pas que cette singularité se retrouve dans un évêque monarchique siégeant au-dessus des autres évêques. Cyprien croit plutôt qu’un conseil d’évêques est le meilleur moyen de maintenir l’unité de l’épiscopat. Il y a plusieurs endroits où Cyprien défend cela.

Dans une lettre antérieure, lorsque Corneille était évêque de Rome, Cyprien s’expliquait ainsi :

Mais j’ai remis à plus tard la décision de ce qui devait être arrangé au sujet de l’affaire du laps, de sorte que lorsque le calme et la tranquillité seraient revenus, et que l’indulgence divine permettrait aux évêques de se réunir en un seul lieu, alors les conseils recueillis par la comparaison des opinions communiquées et pesées, nous pourrions déterminer ce qui doit être fait. Mais si quelqu’un, devant notre conseil, et avant que l’opinion décidée par l’avis de tous, ne veuille à la hâte communiquer avec le déchu, il doit lui-même s’abstenir de communier.

(Ep. 51.4, aussi cité comme Ep. 55)

Cyprien souligne qu’il a écrit à l’Eglise de Rome à une occasion antérieure et qu’ils ont aussi appelé à un concile :

…dans leur lettre, ils ont écrit ceci : « Cependant, ce que vous avez vous-même déclaré dans une affaire si importante nous satisfait, que la paix de l’Église doit d’abord être maintenue ; puis, qu’une assemblée de conseil réunie, avec évêque, presbytres, diacres et confesseurs, ainsi qu’avec les laïcs qui se tiennent fermes, nous devons traiter le cas des personnes déchues. »

(Ep. 51.5)

Nous avons en fait accès à cette lettre de l’église de Rome, et nous y lisons :

…nous avons souhaité que nous ne soyons pas tant des juges de vos conseils que des participants à vos conseils, afin que nous puissions trouver avec vous des éloges dans vos actes alors que nous les approuvons…

(Ep. 30.1)

En fait, l’accord conciliaire est si important pour Cyprien qu’il peut dire :  » il ne peut avoir l’ordination de l’Église qui ne détient pas l’unité de l’Église  » (Ep. 51, 8). Cyprien lie même l’accord d’une pluralité d’évêques aux conditions d’une ordination correcte :

J’en viens maintenant, cher frère, au personnage de Corneille notre collègue, afin que vous connaissiez mieux Corneille avec nous, non par les mensonges des malfaiteurs et des détracteurs, mais par le jugement du Seigneur Dieu, qui en a fait un évêque, et par le témoignage de ses collègues évêques, dont le témoignage est d’une unanimité absolue dans le monde entier.

(ibid.)

Il faut rappeler que ce Corneille est évêque de Rome. Et selon Cyprien, cet évêque a été choisi par l’accord de tous, même le « suffrage du peuple ». Cyprien démontre que le point de vue d’Hippolyte sur l’implication du peuple dans l’ordination de l’évêque était très répandu à cette époque. Cyprien écrit :

De plus, Corneille fut nommé évêque par le jugement de Dieu et de son Christ, par le témoignage de presque tout le clergé, par le suffrage du peuple qui était alors présent, et par l’assemblée des anciens prêtres et des hommes bons, quand personne ne l’avait fait avant lui, quand la place de Fabien, c’est-à-dire quand la place de Pierre et le degré du trône sacerdotal étaient libres…

(ibid)

Corneille était ordonné à un siège épiscopal qui était vacant auparavant, mais Cyprien donne le même genre d’instruction pour l’ordination d’autres évêques ailleurs. Il dit que c’est une « tradition divine et une observance apostolique » :

C’est pourquoi vous devez observer et garder avec diligence la pratique délivrée par la tradition divine et l’observance apostolique, qui est également maintenue parmi nous, et presque dans toutes les provinces, afin que, pour la bonne célébration des ordinations, tous les évêques voisins de la même province se réunissent avec le peuple pour lequel un prélat a été ordonné. Et l’évêque doit être choisi en présence du peuple, qui a le mieux connu la vie de chacun, et qui s’est penché sur les actes de chacun en respectant sa conduite habituelle. Et cela aussi, nous le voyons, a été fait par vous dans l’ordination de notre collègue Sabin ; de sorte que, par le suffrage de toute la fraternité, et par la sentence des évêques qui s’étaient réunis en leur présence, et qui vous avaient écrit des lettres à son sujet, l’épiscopat lui fut conféré, et des mains lui furent imposées à la place de Basilide.

(Ep. 67.5)

Nous voyons ici que le consentement des évêques voisins est nécessaire pour qu’un nouvel évêque soit ordonné. De plus, les personnes qui « ont examiné les actes de chacun en ce qui concerne sa conduite habituelle » doivent donner leur approbation. L’évêque de Cyprien peut prétendre unifier toute l’Église parce qu’il a une sorte de caractère représentatif. Il s’inscrit dans la lignée de Pierre, par le biais de la charge d’évêque, mais il peut aussi prétendre avoir le soutien de ceux qui le connaissent et qui témoignent de son caractère.

Il n’est donc pas étonnant que Cyprien rejette l’exercice par Étienne d’une autorité épiscopale singulière. Dans l’esprit de Cyprien, chaque évêque est en relation avec tous les autres évêques. L’unité des évêques constitue collectivement la plus haute autorité. Si quelqu’un croyait que l’évêque de Rome pouvait renverser le consensus des autres évêques, ce n’était pas Cyprien mais son adversaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *