Somme Théologique

En quoi consiste notre bonheur? – Thomas d’Aquin

Dans cette « nouvelle saison » du commentaire de la Summa, nous allons commenter le traité sur la béatitude, qui couvre les 5 premières questions de la Prima Secundae (première partie de la deuxième partie). La Première Partie parle de Dieu et de la création, la Seconde de l’éthique et comment l’homme doit vivre. Pour lancer sa réflexion, Thomas d’Aquin parle d’abord de la fin ultime de l’homme qui est –selon le catéchisme de Westminster- de « connaître Dieu et le glorifier pour toujours ». C’est selon cet angle là que toutes nos actions ont du sens. Il va donc détailler un peu quelle est la fin ultime de l’homme et comment la gloire de Dieu peut bien être le bonheur de l’homme. Frissons doxologiques garantis.

Cette semaine, nous commenterons la Question 2 de la Ia-IIae : En quels bien se trouvent la béatitude ?

  1. Notre bonheur est-il dans les richesses ? Non.
  2. Dans les honneurs ? Non
  3. Dans la renommée ou la gloire ? Non
  4. Dans la puissance ? Non
  5. Dans quelque biens du corps ? Non
  6. Dans le plaisir ? Non
  7. Dans quelque bien de l’âme ? Non
  8. Dans quelque bien créé ? Non

Et là on comprend pourquoi Dieu nous ordonne de l’aimer de tout son cœur : c’est parce qu’il veut notre bonheur. Commençons.

Article 1 : Notre bonheur consiste-t-il dans les richesses ?

Le bien de l’homme doit consister à conserver la béatitude plutôt qu’à la laisser échapper. Or, dit Boèce « les richesses brillent davantage à se répandre qu’à s’amasser ; car l’avarice rend les riches odieux, et la générosité les rend illustres. ». Donc la béatitude ne consiste pas dans les richesses.

Thomas rappelle une distinction d’Aristote :

  • Richesses naturelles : les biens matériels qui servent directement « au soutien de notre nature ». Les maisons, les vêtements, les voitures, tous les objets et services qui nous entourent.
  • Richesses artificielles : Principalement la monnaie, qui est un artefact inventé par l’homme pour faciliter les échanges commerciaux, en vue d’obtenir des vraies richesses (naturelles).

Or la première ne peut pas servir de but ultime, puisque les richesses naturelles sont elle-même soumises à un autre but, elles ne sont que des instruments pour obtenir un bonheur supérieur. Et la deuixème non plus, puisque les richesses artificielles servent uniquement à acquérir des richesses naturelles, qui sont elle-même soumises à un autre bien. Si vous êtes millionaire, c’est fort bien, mais ce n’est jamais qu’un post-it avec un numéro dessus. Ce qui fait la valeur de votre compte en banque, c’est ce que vous pouvez acheter avec, et ce n’est pas le bonheur ultime. Malheur donc aux avares, car ils se trompent de bonheur.

Article 2 : La béatitude consiste-elle dans les honneurs ?

La béatitude est dans le bienheureux. Or, dit le Philosophe [=Aristote], l’honneur n’est pas dans l’homme honoré, mais plutôt dans celui qui honore et rend hommage. Donc la béatitude ne consiste pas dans l’honneur.

Pour sûr, il y a un lien entre la béatitude et l’honneur. Il n’y a qu’à considérer l’honneur que nous ressentons quant aux apôtres, ou aux martyrs, et l’on verra que les bienheureux attirent bien l’hommage et l’honneur. Cependant, cette honneur rendu est une conséquence de la béatitude, et ne saurait donc en être l’essence.

Article 3 : La béatitude consiste dans la renommée ou la gloire ?

Les anciens romains se battaient comme des lions pour acquérir la gloire et l’immortalité qui l’accompagne, le raisonnement ne serait pas si absurde. Oui mais :

La béatitude est pour l’homme un bien véritable ; or il arrive que la renommée ou la gloire soit fausse. « Plusieurs, dit encore Boèce, attachent souvent aux fausses opinions du vulgaire la gloire d’un grand nom. Et que peut-on concevoir de plus honteux ? Car ceux qui sont faussement célébrés ne se sentent-ils pas forcés de rougir eux-même des louanges ? » La béatitude ne peut donc pas consister dans la renommée et la gloire de l’homme.

Thomas part de la définition de « gloire » telle que la prend Ambroise de Milan : « Notoriété éclatante accompagnée de louanges ». Si l’on part de la gloire des hommes, on retrouve le même raisonnement que précédemment : la gloire humaine est décernée à ceux qui sont déjà bienheureux, qui ont déjà pleinement accomplis leur nature. Elle ne peut donc pas être la béatitude elle-même.

Mais si l’on parle de la gloire que Dieu donne, alors on peut dire qu’elle est la cause de la béatitude, parce que c’est cette même connaissance glorieuse que Dieu a de nous qui crée en nous l’accomplissement parfait de notre nature –notre béatitude. Cependant, même dans ce cas, la gloire n’est pas la béatitude elle-même.

Enfin, il y a l’argument du sed contra déjà cité : on peut avoir de la gloire sans qu’il y ait forcément l’accomplissement qui correspond à cette gloire. Et du coup il n’y a pas de lien essentiel entre gloire et béatitude. Donc non et trois fois non.

Article 4 : La béatitude consiste-elle dans la puissance ?

La béatitude est un bien parfait, et la puissance est choses souverainement imparfaite. Comme le dit Boèce : « La puissance humaine ne peut éviter ni la morsure des soucis, ni l’aiguillon des craintes. » Et il ajoute : « Le trouves-tu puissant, celui qui s’entoure de gardes et qui, devant les gens qu’il terrifie, est apeuré plus qu’eux ? »

Deux problèmes sont identifiés par Thomas d’Aquin :

  1. La puissance est un principe, pas une fin en soi. « Être puissant » n’est pas un but, c’est juste une façon d’atteindre un but. Or la béatitude est un état final. Donc la béatitude ne peut pas être dans la puissance.
  2. La puissance peut faire le bien comme le mal. Or la béatitude est un bien parfait, et ne peut pas coller avec cette neutralité morale que l’on trouve dans le concept de puissance. Donc la béatitude n’est pas dans la puissance.

Et ensuite il résume les 4 premiers articles en expliquant pourquoi la béatitude ne peut pas être dans aucun « bien extérieur » à l’homme.

  1. Les mauvais comme les bons ont accès à ces biens (richesses, honneurs, gloire, puissance). Or la béatitude n’est que pour les bons. Donc la béatitude ne consiste pas dans des biens extérieurs.
  2. Même si l’on avait toutes ces choses, il en faudrait encore d’autre pour être vraiment heureux (sagesse, paix de l’âme etc). Donc la béatitude ne consiste pas dans des biens extérieurs, car elle est un état de repos complet.
  3. La béatitude est un bien parfait, qui ne cause le mal de personne. Or chacun de ces quatres éléments peut être utilisé pour faire le mal. Donc la béatitude ne consiste pas dans des biens extérieurs.
  4. La béatitude consiste dans l’accomplissement suprême de notre nature. Elle n’a donc pas besoins d’éléments extérieurs comme ces 4 éléments pour être atteinte.

Ainsi est réfutée la détestable opinion des publicitaires, qui affirment au contraire que le bonheur est atteint par la consommation des biens terrestres.

Article 5 : La béatitude consiste-t-elle en un quelconque bien du corps ?

Depuis tout à l’heure je martèle que la béatitude c’est l’accomplissement de notre nature. Est-ce que cela veut dire qu’avoir un corps en bonne santé, convenablement musclé et bronzé est le bonheur ?

Quant à la béatitude, l’homme est supérieur à tous les animaux. Mais quant aux biens du corps, il est dépassé par beaucoup d’entre eux, en longévité par l’éléphant, en force par le lion, en vitesse par le cerf etc. La béatitude de l’homme ne peut donc pas consister dans les biens du corps.

Thomas avance deux arguments :

  1. Ce qui est fait pour un but extérieur ne peut pas une fin ultime. Or l’homme n’étant pas la Fin Ultime, et vu que celle-ci lui est extérieure, la béatitude de l’homme ne consiste pas dans l’entretien et la simple conservation de sa nature.
  2. Même si tous les biens du corps étaient constitués, il manquerait encore une catégorie de biens à l’homme : ceux de l’âme, qui ne sont pas apportés par le corps. Donc la béatitude ne peut pas venir des biens du corps.

Article 6 : La béatitude consiste-elle dans le plaisir ?

Boèce écrit : « Les voluptés ont de tristes fins, et quiconque voudra se souvenir de ses propres passions le comprendra. S’il était en leur pouvoir de nous rendre bienheureux, il n’y aurait pas de raisons de ne pas dire bienheuses les bêtes elle-même. »

Ainsi meurt la détestable erreur des pornographes, qui enseignent que la béatitude consiste dans le plaisir sexuel.  Mais revenons à la Somme.

Thomas d’Aquin ne fait pas l’erreur de réduire la notion de plaisir à uniquement celui de plaisir sexuel. Il cite Aristote qui fait remarquer que si tel est le cas, c’est parce qu’ils sont accessibles au plus grand nombre. Mais le plaisir du fin gourmet ou de l’érudit plongé dans ses livres est compté dedans aussi. [Hé oui Maxime Georgel : le bonheur n’est pas dans les livres, ni dans ta fiancée…. De rien, j’adore pourrir la vie des autres]

Cela vient simplement du fait que le plaisir –spirituel ou corporel- n’est pas la cause, mais l’accident qui accompagne la béatitude. Je suis heureux donc j’ai du plaisir et non l’inverse. Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu, et vous y aurez du plaisir.

Article 7 : La béatitude consiste-elle dans quelque bien de l’âme

Allez-y c’est le moment où le Savoir, la Sagesse ou la Sérénité est la Bonheur suprême de l’homme… sauf que non.

Augustin nous dit : « Ce qui constitue la vie bienheureuse doit être aimé pour soi-même. » Or l’homme ne doit pas être aimé pour lui-même, mais tout ce qui est dans l’homme doit être aimé pour Dieu. Donc la béatitude ne consiste en aucun bien de l’âme.

Et bah ? On vient de dire que la béatitude n’est pas dans le corps et voilà maintenant qu’elle n’est pas dans l’âme non plus ? En fait c’est plus compliqué que ça.

Les biens de l’âme ne peuvent pas être la fin ultime de l’homme, ne serait-ce que parce qu’elle reçoit ses biens de l’extérieur. Par exemple, comment le savoir pourrait-il être la fin de l’homme si c’est toujours par l’extérieur que vient le savoir et qu’il y a toujours quelque chose à apprendre ?

Par contre, c’est vrai que la béatitude est un bien de l’âme, du point de vue de la jouissance et de l’usage. C’est par l’âme que passe la béatitude, mais l’âme n’est pas la source de celle-ci, seulement son lieu.

Article 8 : La béatitude consiste-elle en un bien créé ?

Augustin dit : « De même que l’âme est la vie de la chair, ainsi Dieu est la vie heureuse de l’homme. » Et le Psaumes 144.15 « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu ».

L’objet de la béatitude ne peut pas être quelque chose de créé –et donc limité. La seule chose qui peut nous donner la béatitude parfaite, c’est le Bien Parfait. Or il n’en qu’un seul qui corresponde à cette définition celui « qui rassasie tes désirs en te comblant de biens ». Psaumes 103.5

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