Somme Théologique

Thomas d’Aquin: Qu’est ce que la béatitude?

Nous avons commencé cette nouvelle saison du commentaire de la Summa par la question 2 de la Ia-IIae partie : « En quels bien se trouve la Béatitude ? » Pour faire une réponse courte, rappelons que la béatitude est définie comme « le souverain bien » ou bien, selon Boèce « un état parfait grâce au rassemblement de tous les biens ». Ceux qui bénéficient de la béatitude sont les « bienheureux ». Mais c’est un peu léger. Aussi dans cette question 3, nous allons creuser ce qu’est réellement le bonheur éternel qui nous est promis par Dieu.

  1. La béatitude est-elle une réalité éternelle ? Non
  2. Si la béatitude est une réalité créée, est-elle une activité ? Oui
  3. La béatitude concerne-t-elle les sens ou la partie spirituelle de l’âme ? La partie spirituelle
  4. La béatitude est-elle dans l’intellect ou la volonté ? L’intellect
  5. Est-elle une activité spéculative ou pratique ? Plutôt spéculative.
  6. Consiste-t-elle dans le savoir ? Non.
  7. Consiste-t-elle à connaître les anges ? Non.
  8. La béatitude est-t-elle la vision de Dieu ? Oui.

Et maintenant, place aux détails.

Article 1 : La béatitude est-elle une réalité incréée ?

Rien de ce qui est fait est incréé. Or la béatitude de l’homme est quelque chose qui se fait, comme on le voit dans les paroles d’Augustin : « Nous devons jouir de ces choses qui nous font bienheureux. » Donc la béatitude n’est pas incréée.

Pour comprendre l’enjeu de la question, nous allons rappeler une autre béatitude que la béatitude chrétienne : « l’illumination » bouddhiste, ou l’accès au Nirvana pour celui qui médite et pratique droitement et parfaitement la doctrine du bouddha. Dans cette vision, le « souverain bien » est une réalité incréée, éternelle, à laquelle le fidèle vient se greffer. Le « souverain bien » chrétien est-il de même nature ? Non.

La béatitude, c’est la « fin suprême » de l’homme. Or Thomas fait la distinction entre deux types de fins :

  • La fin comme objet à obtenir. Exemple : L’avare a pour fin l’argent.
  • La fin comme jouissance et usage d’une chose. Exemple : La vidéo impure pour l’accro à la pornographie. [En langage médiéval : l’objet voluptueux est la fin de l’intempérant.]

Il est vrai que la fin ultime de l’homme est Dieu, qui est incréé. Mais ce n’est pas tout à fait la béatitude humaine : c’est la cause ou l’objet de celle-ci. La béatitude humaine en elle-même, c’est la jouissance de Dieu. Et cette chose-là est une réalité qui a un début dans le temps, qui est créée.

Article 2 : Si la béatitude est une réalité créée, est-elle une activité ?

Le Philosophe [Aristote] assure que « la félicité est une activité procédant d’une vertu parfaite »

A ce point de notre exposition, on pourrait croire que la Béatitude est un état dans lequel on entre, une sorte de façon d’être. Mais non, c’est une action.

Nous venons de dire que la béatitude est une réalité créée dans l’homme, et donc une réalité humaine. Or la béatitude est « l’ultime perfection de l’homme ». Donc il faut que cette ultime perfection soit la pleine réalisation de la nature humaine. Or, l’homme se réalise par son activité. Un homme en « stase » est métaphysiquement moins abouti qu’un homme en acte.

Donc la béatitude est une activité humaine.

Article 3 : La béatitude est-elle une activité de la partie sensible de l’âme, ou seulement de sa partie intellectuelle ?

Rappel : « partie sensible de l’âme », c’est la partie de votre âme qui s’occupe des signaux envoyés par les sens, et qui s’occupe de votre corps, de manière générale. « Partie intellectuelle », c’est la partie supérieure de l’âme, qui comprend votre intellect et votre volonté, votre conscience en un mot.

Les bêtes ont en commun avec nous les activités sensibles, et non la béatitude. Donc la béatitude ne consiste pas en de telles opérations.

Selon Thomas :

  • La béatitude en elle-même ne concerne pas les sens ou des signaux « physiques » : La béatitude étant la jouissance de notre union à Dieu –qui n’est pas sensorielle- elle ne passe donc pas par les sens.
  • MAIS il y a besoin des sens dans ce qui précède et prépare l’âme à la béatitude : en effet, notre intellect a besoin des signaux sensibles pour bien fonctionner, nous réfléchissons à partir des réalités senties.
  • Et les sens sont aussi impliqués dans ce qui suit la Béatitude : la contemplation de Dieu « rejaillira » et transformera tout le reste de notre être, partie sensorielle comprise.

Ainsi, la béatitude concerne notre « esprit » (au sens trichotomiste), mais elle n’est pas déconnectée de notre « âme ».

Article 4 : Si la béatitude est une activité de la partie intellectuelle, est-elle une activité de l’intellect ou de la volonté ?

Intellect : Capacité de connaître et trouver ce qui est vrai. « L’œil » de notre esprit.

Volonté : Capacité de choisir et mettre en action notre être vers un but identifié par l’intellect. Le « muscle » de notre esprit.

Le Seigneur dit : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu » (Jean 17.3) Or la vie éternelle est notre fin ultime, nous l’avons dit. Donc la béatitude de l’homme consiste dans la connaissance de Dieu, qui est un acte intellectuel.

Si la béatitude était une activité de la volonté, qui consistait à vouloir et se porter à l’union avec Dieu, alors nous ne posséderions jamais la béatitude, de la même façon que l’avare n’a jamais « assez » d’argent, et qu’il veut toujours plus d’argent. En effet, on cesse de vouloir une chose dès qu’on la possède. Or la béatitude est la perfection ultime de notre nature, donc par définition stable.

Si donc elle est dans la partie intellectuelle de l’âme, mais pas dans la volonté, c’est qu’elle est dans l’intellect. Elle consiste à connaître.

Article 5 : La béatitude est-elle une activité de l’intellect spéculatif ou de l’intellect pratique ?

Intellect spéculatif : Capacité de connaître orienté vers le savoir en lui-même. La physique est un savoir spéculatif, parce qu’elle ne se donne pas pour but autre chose (sauf pour l’ingénieur qui en fait de la technologie).

Intellect pratique : Capacité de connaître en vue d’autre chose. Par exemple, connaître l’art de la menuiserie n’est pas un savoir spéculatif : c’est un savoir pratique, en vue de construire une charpente.

Augustin écrit : « Une contemplation nous est promise, qui est la fin de toutes actions et l’éternelle perfection des joies. »

Thomas d’Aquin n’est pas exclusif en disant que la béatitude est un acte de connaissance tout « théorique » ou tout « pratique ». Il enseigne que la béatitude est plus spéculative que pratique. Il utilise 3 arguments :

  1. La béatitude est l’activité la plus parfaite de l’homme, c’est-à-dire : « la faculté la plus parfaite appliquée à l’objet le plus parfait ». La faculté la plus parfaite de l’homme c’est l’intellect, et l’objet le plus parfait auquel l’intellect peut s’appliquer c’est Dieu. Or Dieu est l’objet d’un savoir plus spéculatif que pratique. Donc la béatitude est plus spéculative que pratique.
  2. La béatitude, c’est la fin ultime de l’homme. Or, l’intellect pratique se pratique en vue d’une autre fin (la menuiserie pour la construction de charpente par ex). Donc l’intellect pratique ne convient pas à la béatitude, et elle est davantage spéculative que pratique.
  3. Nous avons vu que seul l’homme peut être bienheureux au sens ultime. Or, si la béatitude demeure dans l’intellect pratique, alors il n’y a aucune raison qu’elle ne soit pas aussi possible aux animaux. C’est donc que la béatitude est davantage spéculative que pratique.

En conclusion : la Béatitude –grand B est spéculative. Mais pour ce qui concerne la béatitude « imparfaite » qui lui est liée, elle a aussi une part de pratique, puisqu’elle se réalise dans « les actions et passions humaines ».

Article 6 : La béatitude consiste elle dans la considération des sciences spéculatives ?

On lit dans Jérémie « Que le sage ne se glorifie pas de sa propre sagesse » (Jérémie 9.22), et le prophète parle de la sagesse de sciences spéculatives. Ce n’est donc pas dans l’étude des sciences que consiste la béatitude ultime de l’homme.

Et ainsi meurt la gnose et le scientisme. –Pourquoi faire la distinction d’ailleurs ?-

Le problème des sciences spéculatives –mathématiques, physique, et tout savoir qui existe pour lui-même- c’est qu’elles sont limitées à la Création. En effet, même pour les mathématiques, les principes et objets à partir desquels sont tirés notre savoir sont tous des objets créés. Or, la béatitude a pour fin ce qui dépasse notre nature. Donc la Béatitude ne peut pas être dans la science.

Cependant, de la même façon que nos sens seront touchés par le « débordement » de béatitude qui nous est promis, notre science spéculative aussi sera touchée et participera d’une certaine façon à notre Bonheur ultime.

Article 7 : La béatitude consiste-elle dans la connaissance des anges ?

Jérémie nous dit : « Celui qui veut se glorifier, qu’il mette sa gloire dans ceci : avoir de l’intelligence et me connaître » (Jérémie 9.29) Donc la gloire suprême, la béatitude de l’homme ne consiste que dans la connaissance de Dieu.

Thomas considère que connaître les anges est supérieur à la connaissance des choses matérielles, mais malgré cela les anges restent des créatures finies. Ils ne peuvent donc pas être l’objet de notre béatitude qui n’est parfaite que si elle est en Dieu.

Article 8 : La béatitude consiste-elle en la vision de l’essence divine ?

On lit dans Jean : « Lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à lui et nous le verrons tel qu’il est. » (1 Jean 3.2)

Thomas développe un argument encore différent de tous les précédents : Il part de l’affirmation suivante : « L’homme ne saurait être parfaitement heureux tant qu’il lui reste quelque chose à désirer et chercher ». Or cette recherche et ce désir ne peuvent finir qu’en Dieu, puisqu’il est la Cause Première et la Fin Ultime de toute chose (en langage biblique « l’alpha et l’oméga, le Premier et le Dernier »). Donc le bonheur parfait –la béatitude- ne peut consister qu’en le fait de connaître la Réalité Ultime : Dieu notre Père.

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