Somme Théologique

Thomas d’Aquin sur l’Incarnation

Nous rentrons dans la partie la plus technique de la Troisième Partie, où l’on essaie de comprendre l’Incarnation, ou comment Jésus pouvait être à la fois vraiment Dieu, vraiment homme en une seule personne.

  1. L’union du Logos Incarné s’est-elle faite dans la nature ? Non.
  2. L’union du Logos incarné s’est-elle faite dans la personne ? Oui.
  3. L’union du Logos incarné s’est-t-elle faite dans le suppôt ou hypostase ? Oui.
  4. La personne ou hypostase du Christ, après l’Incarnation est-elle composée ? Oui.
  5. S’est-il produit une union entre le corps et l’âme dans le Christ ? Oui.
  6. La nature humaine s’est-elle unie au Logos de façon accidentelle ? Non.
  7. L’union de la nature divine et de la nature humaine est-elle quelque chose de créé ? Oui.
  8. L’union est-elle identique à l’assomption ? Non.
  9. L’union du Logos Incarné est-elle l’union la plus parfaite ? Oui.
  10. L’union des deux natures a-t-elle été réalisée par la grâce ? Oui.
  11. Cette union a-t-elle été préparée par des mérites ? Non.
  12. La grâce d’union fut-elle naturelle au Christ en tant qu’homme ? Oui.

Comme vous allez le voir, ce sont des question très techniques, mais je ferais tout mon possible pour présenter les enjeux de façon claire et compréhensible.

Article 1 : L’union du Logos Incarné s’est elle faite dans la nature ?

La nature, c’est le « quoi est » une chose (on dit aussi quiddité). Quoi est Jésus ? Si l’union s’est faite dans la nature, alors cela voudrait dire que Jésus était un divino-humain, tout comme un centaure est une union de cheval et d’humain dans sa nature. Voici l’avis de Thomas :

 Il y a la définition du concile de Chalcédoine : « Nous confessons la venue à la fin des temps du Fils de Dieu, unique engendré, que nous devons reconnaître en deux natures sans mélange, sans changement, sans division ni séparation, sans que l’union ait supprimé la différence de natures. » Donc l’union ne s’est pas faite dans la nature.

Il distingue trois façon de réaliser une unité de nature, toutes impossibles ou inadaptées pour l’Incarnation.

  1. L’union de deux réalités distinctes, dont l’ensemble forme une troisième. Par exemple, plusieurs cailloux s’unissent en « un tas ». Une poutre et des pierres s’unissent en « une maison ». Mais cela ne convient pas à l’Incarnation parce que :
    • Cela voudrait dire que l’union entre nature humaine et nature divine est accidentelle, qu’elle a lieu uniquement parce qu’ « il se trouve » que dans cette personne il y a les deux natures, alors qu’elle existe par soi.
    • Ce n’est pas une unité absolue : chaque réalité présente reste indépendante l’une de l’autre.
    • Parce que ce genre d’ordre ne se trouve pas dans la nature, mais dans les œuvres artificielles de l’être humain (comme la maison qui est une union de pierre et de bois).
  2. L’union de deux réalités qui se transforment ensemble en une troisième. Par exemple, l’hydrogène et l’oxygène qui se transforment en eau (H20). Mais cela ne convient pas à l’Incarnation parce que :
    • La nature divine est immuable, elle ne peut pas changer ou se transformer en autre chose.
    • Le résultat de cette transformation n’est pas de la même nature que ses deux composants primaires. Si c’était le modèle de l’incarnation Jésus ne serait ni divin ni humain, tout comme un centaure n’est ni cheval, ni homme.
    • Si la nature humaine (finie) était ainsi mélangée à la nature divine (infinie et transcendante) alors elle serait diluée dans la nature divine
  3. Le troisième type d’union dans la nature est l’union de deux composants complémentaires, mais non indépendant l’un de l’autre, comme le corps et l’âme par exemple. Mais cela ne convient pas non plus à l’Incarnation parce que :
    • La nature divine et la nature humaine de Christ sont chacune parfaite et indépendante l’une de l’autre.
    • La nature divine n’est pas « l’autre moitié » de la nature humaine, ni « l’âme » de la nature humaine. S’il y avait une telle union, alors elle pourrait se transmettre à d’autres membres de l’espèce et il y aurait plusieurs Christs.
    • Jésus ne serait ni divin ni humain mais encore autre chose.

Article 2 : L’union du Logos Incarné s’est-elle faite dans la personne ?

 On lit dans les Actes du concile de Chalcédoine : « Nous confessons un seul et même Fils unique, Dieu le Verbe, notre Seigneur Jésus Christ, qui n’est ni partagé ni divisé en deux personnes. » Donc l’union du Verbe s’est faite dans la personne.

Pour argumenter cela, Thomas d’Aquin explique d’abord pourquoi il y a une distinction entre « nature » et « personne ». Si l’on en reste aux essences et aux définitions, Emmanuel Macron est de nature humaine, Donald Trump est de nature humaine donc Emmanuel Macron serait le même objet que Donald Trump. Cela étant de toute évidence plus compliqué que cela, c’est qu’il y a une autre catégorie métaphysique qui contient non seulement l’essence –ou nature- mais aussi les accidents et « les principes individuants », c’est-à-dire les choses qui font qu’Emmanuel Macron est humain mais différent de Donald Trump. D’où le concept de « personne », c’est-à-dire l’ensemble « Nature+accidents ».

Puisque Jésus n’a pas d’union dans sa nature, c’est que l’union des deux natures est dans sa personne.

Article 3 : L’union du Logos Incarné s’est-elle faite dans le suppôt ou hypostase ?

Jean Damascène écrit : « Nous reconnaissons dans le Seigneur Jésus Christ deux natures en une seule hypostase. »

Ah ben v’là autre chose. Quéseksa ? Essayons de clarifier :

Si l’union était seulement dans la personne, et pas aussi dans l’hypostase, alors nous aurions les problèmes suivants :

  1. Il n’est pas possible d’avoir une personne « conceptuelle » sans hypostase unique associée.
  2. Si la personne porte l’union plus que l’hypostase, ce serait alors dans le sens où le charpentier de Nazareth n’est qu’un homme mais qu’il a une dignité divine « abstraite » et non naturelle. Dans son hypostase, ce ne serait qu’un homme, mais sa personne contiendrait aussi la propriété abstraite de « divin ». Mais ce n’est pas ainsi qu’est l’incarnation, car la divinité de Jésus aussi est concrète.
  3. C’est dans l’hypostase que se situe les actions et les propriétés de l’objet « Jésus Christ ». S’il n’y a pas d’union des deux natures dans l’hypostase, alors vous avez un Logos Dieu le Fils d’une part et un Jésus le Christ d’autre part, deux personnes faisant deux œuvres différentes.

Article 4 : La personne ou hypostase du Christ, après l’incarnation est-elle composée ?

Jean Damascène écrit  » Dans le Seigneur Jésus Christ nous reconnaissons deux natures, mais une seule hypostase, composée de l’une et de l’autre. »

Le contraire de composé, c’est « simple ». La nature divine est simple, sans composition, comme on l’a dit, du coup Jésus Christ, vraiment homme et vraiment Dieu est-il lui aussi simple ?

En elle-même, l’hypostase de Christ est simple et une. Mais elle est (l’unique) subsistance de deux natures complètes et du point de vue des natures, elle est double, dans le sens où elle correspond à deux définitions.

Article 5 : S’est-il produit une union entre l’âme et le corps dans le Christ ?

Un corps ne peut être dit animé que s’il est uni à l’âme. Or le corps du Christ est qualifié ainsi selon ce que chante l’Église : « Prenant un corps animé, il daigna naître de la Vierge. » C’est donc qu’il y a eu chez le Christ union de l’âme et du corps.

Appolinarius avait proposé que Jésus était Dieu avec un corps humain, qu’il n’y avait pas tant eu d’union entre le corps et l’âme, qu’entre l’Esprit Divin et éternel et un corps. Les pères ont alors rejeté cette option en affirmant que Jésus était bien composé d’une âme humaine et d’un corps. Mais cette âme humaine différente de l’Esprit Eternel de Dieu, n’est-ce pas là une autre personne que celle de Dieu le Fils ?

Thomas infirme cela : il affirme que l’âme humaine de Jésus est bien de nature humaine et non divine, mais que l’hypostase de cette nature humaine n’est pas différente de Dieu le Fils, mais au contraire est ce dernier. Jésus, c’est Dieu le Fils (personne) avec une nature humaine (nature). Il n’y a donc pas d’obstacles énormes à l’Incarnation sur ce point.

Article 6 : La nature humaine s’est-elle jointe au Verbe de façon accidentelle ?

 Accident : ce qu’une chose se trouve avoir, mais qui n’est pas nécessaire. Par exemple, vous pouvez avoir les cheveux blonds, mais ce n’est qu’un accident, dans le sens où vous pouvez les perdre ou changer de couleur, et vous seriez toujours la même personne.

L’accident ne s’attribue pas absolument comme étant quelque chose, mais par manière de quantité, de qualité ou de quelque autre mode d’être. Donc, si la nature humaine était unie accidentellement au Verbe, quand nous disons que le Christ est homme, nous ne lui attribuons pas quelque chose d’absolu, mais une qualité ou une quantité, ou quelque autre mode d’être. Or une telle manière de voir s’oppose à la décrétale du pape Alexandre III qui dit : « Puisque le Christ est Dieu parfait et homme parfait, par quelle téméraire audace certains prétendent-ils que le Christ, en tant qu’homme, n’est pas quelque chose? « 

Il y a eu des faux modèles d’incarnation qui considéraient justement que la nature humaine de Christ était un accident de sa nature divine :

  • L’eutychianisme, qui professait que la nature humaine s’était en quelque sorte diluée jusqu’à la disparition dans la nature divine du Christ « comme une goutte d’encre dans la mer ». C’est l’opinion des coptes aujourd’hui.
  • Le nestorianisme, qui professait que le Fils de Dieu était différent en réalité du Fils de l’Homme, est que l’union de la nature humaine à la nature divine était ainsi accidentelle, c’était une union selon le « mode d’habitation » (le divin habitait dans cet homme), « l’unité de sentiment » (Jésus voulait la même chose que Dieu le Fils), « selon l’opération », « du point de vue de la dignité » etc.

Aucune des deux ne rend justice au modèle biblique de l’incarnation : la nature humaine se retrouve unie à la nature divine de façon complète, indépendante mais non accidentelle. Jésus EST humain autant qu’il EST divin.

Article 7 : L’union de la nature divine et de la nature humaine est-elle quelque chose de créée ?

Tout ce qui a un commencement dans le temps est créé. Or cette union n’est pas éternelle, mais a commencé dans le temps. Elle est donc quelque chose de créé.

Certes la nature divine est incréée et immuable, mais l’Incarnation n’est pas un changement dans la nature divine, mais quelque chose qui est porté dans la nature humaine (créée) de Jésus Christ. Donc pas de problème à ce que l’union soit dans le temps et qu’elle soit créée.

Article 8 : L’union est-elle identique à l’assomption ?

Assomption : Acte d’assumer, de porter la nature humaine dans ce contexte.

On dit de la nature divine qu’elle est unie, on ne dit pas qu’elle est assumée.

Thomas d’Aquin explique cette différence sous trois aspects :

  • L’union c’est l’incarnation en elle-même, tandis que l’assomption c’est « l’acte d’incarnation ».
  • L’union c’est l’incarnation « terminée », tandis que l’assomption c’est ce qui précède logiquement l’incarnation : Avant que la nature humaine de Jésus ne soit unie (résultat final), il a fallu qu’elle soit assumée (état précédent).
  • L’union désigne l’incarnation en son tout, l’assomption c’est l’union du point de vue de l’une ou l’autre nature : « la nature humaine est assumée par la nature divine ».

Article 9 : L’union du Verbe Incarné est-elle la plus parfaite ?

Augustin affirme  » L’homme est plus intimement uni au Fils, que le Fils au Père. » Mais le Fils est uni au Père par l’unité de leur essence, l’homme est uni au Fils par l’union de l’Incarnation. Donc l’union de l’Incarnation est plus parfaite que l’unité de l’essence divine, laquelle pourtant réalise une souveraine unité; et par conséquent l’union de l’Incarnation implique le maximum d’unité.

Thomas commence par faire la remarque : « L’union implique la conjonction de divers éléments en une réalité unique ». Et donc l’unité de l’incarnation est prise selon deux points de vues :

  • Du point de vue de la réalité finale : de ce point de vue, l’Incarnation est la plus parfaite de toutes les unions, parce qu’elle est l’union de l’humanité avec la plus parfaite des réalités.
  • Du point de vue des éléments de départs (nature humaine et divine) : l’unité de la nature divine l’emporte.

Article 10 :  L’union des deux natures dans le Christ a-t-elle été réalisée par la grâce ?

Il y a cette affirmation d’Augustin : « Cette grâce qui fait de tout homme un chrétien dès qu’il a commencé à croire, c’est la grâce qui a fait de cet homme le Christ, dès qu’il a commencé d’être. » Mais cet homme est devenu le Christ par son union à la nature divine. Donc cette union a été réalisée par la grâce.

Thomas fait la distinction suivante :

  • Grâce désigne parfois la décision pour Dieu de donner gratuitement une chose.
    • L’incarnation est bien dans ce genre de grâce, tout comme la connaissance de Dieu est une grâce pour le bienheureux.
  • Grâce désigne aussi le don lui-même.
    • L’incarnation est aussi une grâce pour la nature humaine selon ce sens, parce qu’il n’y a aucun mérite qui a précédé ou préparé la nature humaine à recevoir ce don.

Article 11 : Cette union a-t-elle été précédée de mérites ?

Augustin déclare » Quiconque aura trouvé dans notre Chef des mérites qui aient précédé sa génération sans pareille, qu’il cherche en nous, ses membres, des mérites qui aient précédé nos innombrables régénérations !  » Mais notre génération n’est précédé d’aucun mérite selon S. Paul (Tt 3, 5) : « Ce n’est pas à cause d’oeuvres de justice que nous aurions accomplies par nous-mêmes, mais selon sa miséricorde qu’il nous a sauvés par le bain de la régénération. » Donc aucun mérite non plus n’a précédé la génération du Christ.

Thomas commence par faire remarquer –contre Photin- que Jésus n’est pas un homme qui un jour a mérité de devenir divin, mais qu’il fut homme et Dieu dès le départ.

D’autre part, aucune œuvre humaine ne pouvait mériter l’incarnation :

  1. Parce que les mérites déterminent l’union bienheureuse –celle que nous avons après notre mort- mais n’ont aucun rapport avec l’incarnation.
  2. Jean 1.17 nous dit « la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus-Christ » ce qui montre bien que s’il y avait un quelconque mérite qui nous permettait d’acquérir l’incarnation ce serait après l’incarnation qu’il viendrait. Plutôt compliqué.
  3. L’incarnation de Jésus restaure la nature humaine toute entière. S’il fallait un mérite préparatoire à l’incarnation, ce serait au niveau de la nature humaine toute entière qu’il devrait être fait, pas d’un seul homme.

Article 12 : La grâce d’union fut-elle naturelle au Christ en tant qu’homme ?

Etait-ce naturel pour Jésus d’avoir des pouvoirs divins ?

Augustin écrit : « Dans l’assomption de la nature humaine par le Verbe, la grâce, qui rend cet homme impeccable, devient pour lui en quelque sorte naturelle. »

Il y a deux façons d’être « naturel » :

  • Soit parce que cela fait partie de la définition même d’une chose. Ce n’est pas le cas de l’incarnation, puisque ni le principe de la nature humaine ni celui de la nature divine n’est d’être uni à l’autre.
  • Soit parce qu’elle est là depuis la naissance d’un objet. C’est ainsi que l’union d’incarnation était naturelle à Christ, parce qu’il l’a toujours eu.

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *