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Lorsque Calvin et Luther utilisent la scolastique

On oppose parfois abusivement Calvin le bibliste à ses successeurs les scolastiques. Comme si ces derniers étaient allé contre la simplicité et l’intention de Calvin en compliquant inutilement la doctrine réformée. Comme l’a montré notre série sur la scolastique réformée, cette conception est erronée sur le plan historique.

En réalité, les scolastiques réformés étaient parfois contemporains de Calvin et les échanges épistolaires entre Calvin et Pierre Martyr Vermigli par exemple montrent toute l’admiration que Calvin avait pour lui, l’ayant supplié à 4 reprises de venir à Genève. Vermigli était connu pour voyager toujours avec sa Bible et ses volumes des oeuvres d’Aristote. Calvin avait tellement de respect pour Vermigli qu’il était prêt à lui laisser l’entière responsabilité d’enseigner dans les églises françaises de Genève (Lettre du 31 janvier 1557 à P.M. Vermigli).

Il est vrai qu’il critique souvent ceux qu’il appelle les scolastiques dans son Institution. Mais les historiens et ceux qui étudient Calvin savent qu’il ne fait pas référence ici à la méthode scolastique mais aux théologiens de l’université de la Sorbonne à Paris auxquels il répond (Calvin avait en effet étudié à Paris avant d’avoir été contraint de fuir).

D’ailleurs, nous voyons Calvin utiliser les distinctions scolastiques quand il juge qu’elles sont utiles, comme il le fait par exemple au livre III, XIV, 17 de l’Institution :

À l’examen des quatre causes envisagées par les philosophes, nous n’en trouvons pas une seule qui convienne aux oeuvres, lorsqu’il est question de notre salut.

-L’Ecriture enseigne partout que la cause efficiente de notre salut est la miséricorde de notre Père céleste et l’amour gratuit qu’il a éprouvé pour nous.

-La cause matérielle, selon l’Écriture, est l’obéissance de Christ, par laquelle il nous a acquis la justice.

-À propos de la cause dite instrumentale (ou formelle), que dirons-nous qu’elle est, sinon la foi ? Jean a rassemblé ces trois causes dans la phrase Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean 3:16).

-La cause finale, pour l’apôtre Paul, est la démonstration de la justice de Dieu et la glorification de sa bonté (Romains 3.26).

Dans son traité sur l’esclavage et la liberté de la volonté, Calvin utilise fréquemment Aristote et cite l’Ethique à Nicomaque pour prouver que l’incapacité de la volonté ne supprime pas sa responsabilité.

Lorsqu’il s’agit de formuler la doctrine biblique de la Providence, Calvin n’hésite pas non plus, puisqu’il les juge pertinentes, à utiliser les distinctions entre nécessité relative et nécessité absolue et entre nécessité conséquente et de conséquence :

Jésus a revêtu un corps semblable au nôtre, et personne de raisonnable ne contestera que ses os étaient fragiles; pourtant, il était impossible qu’ils se fracturent (note : car il était prophétisé qu’aucun d’eux ne serait brisé Jean 19:33, 36). On voit ainsi comment ce qui pourrait se passer d’une façon ou d’une autre a été déterminé par le conseil de Dieu. Nous voyons donc que les distinctions des scolastiques n’ont pas été inventées de toutes pièces; il y a une nécessité simple ou absolue et une nécessité relative, comme aussi une nécessité conséquente et de conséquence. En effet, ce qui aurait pu se passer, dans un sens ou dans un autre, dans ce cas a été limité par la nécessité du conseil même de Dieu; que les os du Fils de Dieu n’aient pas été fracturés relève du fait que Dieu les en avait exemptés.

IRC I, XVI, 9. cf. Thomas D’Aquin, Somme Théologique I, q. 19, a. 3; Bonaventure, Commentaire sur les Sentences, I, d. 38, a. 2, q. 1.

Pour ce qui est de Luther, il ne faut pas se limiter aux déclarations qu’il a fait au début de sa Réforme sur Aristote, qu’il jugeait sévèrement. En réalité, il réagissait à la théologie nominaliste qu’il avait reçu comme enseignement dans son monastère et confondait, en faisant erreur, cet enseignement avec celui d’Aristote et de Thomas D’Aquin (Brecht, Martin Luther, 1.173). 

Remarquons que Luther recommandait que la Logique, la Rhétorique et les Poétiques d’Aristote soient enseignées dans le curriculum des universités théologiques (Cf. Richard Müller, Scholasticism Reformation Orthodoxy and the Persistence of Christian Aristotelianism, ). 

Remarquons aussi que Luther utilisait le raisonnement scolastique quand cela était utile. Par exemple, dans son commentaire sur les Psaumes il dit :

De cette description de Dieu comme éternel et omnipotent, immense et infini, découlent deux choses : premièrement que son accueil et sa grâce envers ceux qui le craignent sont infinies et deuxièmement que sa fureur et sa colère envers les pécheurs endurcis sont aussi immenses et infinies. Car l’effet est toujours à la mesure de la grandeur de la cause efficiente.

LW 13.93

Si Dieu est infini alors sa colère et son amour le sont car l’effet est proportionné à la cause nous dit Luther. Son raisonnement ici est immanquablement scolastique et inspiré d’Aristote. Il utilise aussi l’idée que Dieu est cause efficiente et cause finale dans son commentaire de la Genèse (LW 1.127).

Luther considérait aussi que l’Ethique d’Aristote était utile pour le monde civil et l’utilise dans son Traité sur l’esclavage de la volonté (LW 33.206). Bref, il serait imprudent de résumer le rapport entre Luther et Aristote aux seules déclarations que le jeune Luther a pu faire dans ses polémiques.

Les successeurs des réformateurs sont donc très loin d’innover et de tordre l’intention des réformateurs quand ils utilisent la scolastique.

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