Somme Théologique

Thomas d’Aquin – Jusqu’où Jésus était-il humain?

Nous avons vu qu’il était convenable que Jésus s’incarne et pourquoi. Nous avons vu ce que cela signifiait quant à sa divinité, et quant à son humanité. Maintenant, nous allons résumer les questions 5 de la Partie III de la Somme Théologie, qui parlent du processus « d’en-incarnation ».

  1. Le Fils de Dieu devait il assumer un corps véritable ? Oui.
  2. Devait-il assumer un corps terrestre, c’est-à-dire fait de chair et de sang ? Oui.
  3. A-t-il assumé l’âme humaine ? Oui.
  4. Devait-il assumer l’intelligence ? Oui.

J’expliciterai l’enjeu de chaque question en temps voulu. Commençons.

Article 1 : Le fils de Dieu devait-il assumer un corps véritable ?

Augustin écrit : « Si le corps du Christ n’a été qu’un fantôme, le Christ nous a trompés. Et s’il nous a trompés, il n’est pas la vérité. Or le Christ est la vérité. Donc son corps ne fut pas un fantôme. » Il est donc évident que le Christ a assumé un corps véritable.

Thomas cite trois motifs à cela :

  1. Le concept même de la nature humaine c’est d’avoir un corps.
  2. Si Christ n’avait eu qu’un corps imaginaire, alors sa mort serait imaginaire, et donc le salut acquis par lui serait imaginaire.
  3. Enfin, l’argument d’Augustin : Christ est la Vérité, il ne peut pas tromper en ayant un corps seulement en apparence.

Article 2 : le Fils de Dieu devait-il assumer un corps terrestre, c’est-à-dire fait de chair et de sang ?

La version médiévale de : « Jésus devait-il aller aux toilettes ? »

le Seigneur dit en Luc (24, 39) : « Un esprit n’a pas de chair ni d’os, comme vous voyez que j’en ai. » Or la chair et les os ne viennent pas de la matière d’un corps céleste, mais des éléments inférieurs. Donc le corps du Christ n’était pas un corps céleste, mais un corps charnel et terrestre.

Thomas nous dit que les mêmes raisons qui font que Jésus devait avoir un corps précisent qu’il devait avoir un corps terrestre, et non celui d’un ange.

  1. Parce que c’est le principe même de la nature humaine.
  2. Parce qu’il lui fallait un corps qui connaisse le manque et la souffrance (contre un corps céleste qui est impassible).
  3. Christ s’est montré comme ayant un corps terrestre, comme le montre Luc 24.39.

Article 3 : Le Fils de Dieu a-t-il assumé l’âme ?

Dans la fièvre des débats autour de l’arianisme, Appolinarius avait soutenu l’idée que Jésus était Dieu dans un corps humain, mais que son âme était l’Esprit Divin lui-même, qu’elle n’était pas humaine. Est-ce le cas ?

Augustin déclare  » N’écoutons pas ceux qui prétendent que le Verbe de Dieu n’a pris qu’un corps humain, et qui entendent cette parole : (Le Verbe s’est fait chair) en ce sens que, se faisant homme, il n’aurait assumé ni l’âme, ni rien d’humain, que la chair seule. »

Thomas d’Aquin avance trois raisons contre l’appolinarisme.

  1. Ce n’est pas biblique : Jésus mentionne bien souvent les émotions de son âme, qui ne peuvent être de nature divines. « Mon âme est triste jusqu’à la mort » Mt 26.38
  2. Comme le dit Grégoire de Naziance : « ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ». Si Jésus n’avait pas une âme humaine, il n’aurait pas pu sauver l’âme humaine.
  3. Le corps est informé par l’âme. Si Jésus a un corps vraiment humain, il doit avoir une âme vraiment humaine.

Article 4 : le Fils de Dieu devait-il aussi assumer l’esprit ?

Dans le schéma thomiste, l’esprit correspond à la partie la plus avancée de notre âme, qui contient l’intellect et la volonté, la capacité d’appréhender ce qui est supérieur à notre nature et à s’y orienter. Historiquement, les appolinaristes avaient fait un pas en arrière face aux arguments de la partie 3. Ils prétendaient que certes, Jésus avait une âme humaine, mais son esprit restait bel et bien divin.

Augustin déclare  » Tiens fermement et sans hésitation que le Christ, Fils de Dieu, a une véritable chair, comme la nôtre, et une âme rationnelle. Il dit en effet au sujet de sa chair (Lc 24, 39) : « Touchez et voyez qu’un esprit n’a ni chair ni os, commevous voyez que j’en ai »; il démontre qu’il a une âme lorsqu’il dit (Jn 10, 17) : « je dépose mon âme, et de nouveau je la reprends »; il manifeste qu’il a une intelligence, lorsqu’il dit (Mt 11, 29) « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Et c’est de lui que Dieu dit par le prophète (Is 52,13) : « Voici que mon serviteur aura l’intelligence. » « 

Thomas réfute la position par les mêmes arguments qu’auparavant :

  1. Bibliquement, on voit Jésus « admirer » (Mt 8.10) ce qui relève de la partie la plus haute de notre esprit.
  2. Ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé. Si l’intellect n’est pas assumé… ben on est dans l’embarras.
  3. Une âme humaine sans esprit humain n’est pas humaine. Ce serait faire mentir l’incarnation.

3 commentaires

  • Chaunyps

    Étienne, d’où te vient ce vocabulaire d’en-incarnation ? Pourquoi « incarnation », qui désigne la venue dans la chair ne suffit-il pas ? Ou pourquoi ne pas parler du « processus de l’incarnation » ?

    Merci du temps que tu consacres à ce projet important !

    • Etienne Omnès

      Parce que j’ai réfléchi de façon complètement tordue, et que je n’ai tout simplement pas pensé à une expression aussi simple.

      Pour ma défense, j’ai paniqué à l’idée de devoir exprimer en langage courant: « LE MODE DE L’UNION QUANT À L’ORDRE DANS LEQUEL S’EST RÉALISÉE L’ASSOMPTION DES PARTIES DE LA NATURE HUMAINE »

      Donc oui, « processus de l’incarnation » est un bon choix, je regrette de ne pas y avoir pensé.^^

      Et merci

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