Théologie

Recension du livre « Petit guide pour apprentis théologiens » – J.-M. Bargy

Fais-tu de la théologie ? Ou plutôt, t’arrive-t-il de réfléchir, de dire quelque chose sur Dieu ? 

Si tu réponds par l’affirmative à cette seconde question alors sois assuré que tu peux faire de même pour la première. Tu fais sans doute de la théologie sans le savoir. Ou alors tu le sais et l’affirmes sans hésitation dès la première question. Que tu sois un théologien qui s’ignore, un théologien convaincu mais apprenti ou un théologien chevronné, tu peux bénéficier des excellents conseils de Kelly M. Kapic, professeur de théologie au Covenant College. Son Petit guide pour apprentis théologiens a été récemment traduit et édité par Excelsis. C’est un petit ouvrage (144 pages). Petit mais remarquable. En voici une recension.


Kapic a choisi de diviser inégalement sa réflexion en deux parties : le pourquoi et le comment de la théologie. L’ouvrage commence ainsi avec trois petits chapitres qui exposent l’intérêt de la théologie :

« Entamer la conversation »

Premièrement, Kapic rappelle une petite chose : lorsque l’on parle de Dieu, on fait de la théologie. Et c’est important de le rappeler à l’heure où une grande partie du monde évangélique dédaigne l’intellectualisme. « La théologie n’est pas réservée au monde académique ; elle concerne tous ceux qui vivent et respirent, qui luttent et tremblent, qui espèrent et prient. » Mais pourquoi parler de Dieu ? Parce qu’il le désire. Il désire que nous l’adorions en esprit et en vérité. « Nos pensées, nos paroles, nos affections et nos actions » se retrouvent dans cette adoration et le chrétien doit donc orienter ces différentes facettes vers le seul et véritable Dieu. Cela ne peut se faire qu’en s’assurant que tout qui émane de nous, notre vie entière, est conforme à la volonté de Dieu. On parle de Dieu à Dieu, à nous et aux autres. Une seule parole à propos de lui ne devrait être faite sans qu’elle ne soit passée au crible. D’où l’importance de la théologie.

« Puisque la théologie concerne la vie, notre âme ne peut se permettre d’éluder les questions qu’elle pose. »

« Connaître Dieu et trouver sa joie en lui »

La théologie nous permet de connaître véritablement notre Seigneur. Comme le souligne Kapic, la connaissance en théologie « n’est pas seulement cognitive mais aussi personnelle avec des éléments d’engagement ». Et c’est rassurant. Il n’est pas nécessaire que toute la théologie soit maitrisée avant de pouvoir oser entamer une note d’adoration. « La relation entre l’adoration et la connaissance n’est pas unidimensionnelle. » Connaître Dieu c’est passionnel. Nos affections sont touchées, notre être entier s’engage dans cette quête de connaissance. C’est ainsi que l’on peut affirmer que par la connaissance de Dieu, l’homme se connaît lui-même. Kapic, en s’appuyant sur quelques versets bibliques, lie aussi la connaissance de Dieu à la joie que l’on trouve en lui. Elles « sont inséparables ».

« La théologie consiste à savoir chanter le chant de la rédemption : à savoir crier, pleurer, rester silencieux et espérer. Mais afin d’apprécier le chant et de bien le chanter, nous devons apprendre les paroles et la musique. »

« Une théologie du pèlerinage »

Kapic introduit ce chapitre par ce simple rappel : « nous ne sommes pas Dieu. » Ce n’est pas nouveau, notre connaissance du Dieu infini et parfait est finie et imparfaite. En cause, deux réalités : la finitude et le péché. On se retrouve ainsi cantonnés à une connaissance de Dieu ectypale tandis que notre Dieu jouit pleinement de la connaissance archétypale. Notre compréhension de Dieu doit ainsi grandir avec le temps, c’est le « pèlerinage épistémologique » ainsi nommé par Paul Helm. C’est ainsi un profond encouragement, nous n’avons pas à « renoncer à la théologie à cause de nos limites, car notre confiance en définitive n’est pas en nous-mêmes mais en Dieu ».

Il cite John Owen :

« Puisque c’est Dieu lui-même que nous cherchons à connaître, il est normal que nous le connaissions encore si peu. »

En trois chapitres seulement Kapic a ainsi montré l’intérêt de la théologie. Le pourquoi de la théologie précède naturellement le comment. Kapic, dans les sept chapitres qui suivent, décrit et justifie les caractéristiques d’une théologie fidèle.

« La vie et la théologie sont inséparables »

La véritable théologie est « inévitablement une théologie vécue ». Si l’homme s’aventurait à tenter une dissociation entre la théologie et sa vie, il y perdrait « la beauté et l’authenticité des deux ». Kapic affirme que ce n’est que récemment dans l’histoire que la théologie en tant que science s’est retrouvée séparée de la théologie en tant que réflexion pratique sur la vie. Il se base notamment sur les travaux de David Clyde Jones pour souligner que cette division n’est intervenue que dans les quatre derniers siècles. Kapic défend ainsi ce qu’il appelle une théologie « anthroposensible, c’est-à-dire un refus de séparer les considérations théologiques des applications humaines pratiques, puisque les réflexions théologiques sont toujours entremêlées de questions anthropologiques. » À partir de cette réflexion, le traitement par l’auteur des chapitres suivants est justifié.

« Or dans la relation complexe entre la vie et la théologie, nous devrions admettre que notre expérience et notre pratique non seulement résultent de notre théologie mais la façonnent également. »

« La raison fidèle »

Je trouve Kapic un peu timide sur le rôle que peut jouer la raison dans notre vie. Je suis heureux qu’en plus d’affirmer que « la raison sans la foi est vide » il n’oublie pas de préciser que « la foi sans la raison peut être aveugle et conduire à l’idolâtrie ». Mais je crois qu’il n’appuie pas assez sur l’importance de la raison. Il insiste particulièrement sur la fidélité que doit manifester notre raison dans notre réflexion sur Dieu. Et je comprends ainsi l’accent important qu’il met sur la foi mais je crains qu’il n’ose suffisamment affirmer le rôle essentiel de la raison dans notre foi. On dirait que pour Kapic, la raison ne peut se tenir debout seule. Les non-croyants peuvent connaître la vérité (voir ici et ici).

« La prière et l’étude »

Ce chapitre est l’un des plus courts mais aussi l’un des meilleurs. Il reprend premièrement l’observation de Helmut Thielicke sur les étudiants en théologie : ces derniers « développaient souvent des tendances desséchantes pour l’âme, comme celle consistant à passer de la deuxième à la troisième personne dans leur lecture de la Bible et à traiter celle-ci comme un système de pensée impersonnel au lieu de recevoir personnellement son enseignement. » Kapic continue d’utiliser Thielicke avec ce qu’il nomme l’ « identification illégitime avec un autre ». C’est la confusion qui peut exister entre la connaissance factuelle et l’expérience personnelle. « Lire l’histoire de la découverte personnelle par Luther de la grâce radicale de Dieu n’est pas la même chose que de recevoir cette grâce. » Il est ainsi nécessaire de vivre nous-mêmes ce que les autres vivent. La communion avec Dieu se lit mais surtout se vit. La piété n’est pas secondaire, elle doit accompagner notre étude théologique, notre approfondissement si technique qu’il puisse être de la Parole de Dieu et de Dieu lui-même. Il cite à nouveau Thielicke : « une pensée théologique ne peut respirer que dans l’atmosphère d’un dialogue avec Dieu. » Kapic insiste fortement sur la piété mais fuit remarquablement une autre extrême en citant Warfield :« Parfois on entend dire que dix minutes à genoux donnent une connaissance de Dieu plus vraie, plus profonde et plus efficace que dix heures dans les livres. Mais ne peut-on pas passer dix heures dans les livres tout en étant à genoux ? Pourquoi devriez-vous vous détourner de Dieu quand vous vous tournez vers vos livres, ou vous détourner de vos livres afin de vous tourner vers Dieu ? Si l’étude et la prière sont aussi antagonistes que cela, alors la vie intellectuelle est maudite en elle-même et il ne peut en aucune autre manière être question de vie religieuse pour un étudiant, même en théologie. »

C’est long mais ça vaut le coup de le (re)citer !

« L’humilité et la repentance »

Dieu fait grâce aux humbles. Par l’humilité, l’homme est apte à recevoir l’enseignement et la correction divine ou humaine. L’humilité d’Augustin est mise en avant, lui qui ne craignait pas la correction. Notre nature finie, si elle reconnue, nous emmène à l’humilité (envers Dieu et envers les hommes). Notre nature déchue, elle, nous pousse à la repentance. Cette repentance apparaît lorsque nous découvrons le caractère erroné de nos pensées et de nos paroles sur Dieu. « La révélation et la repentance viennent souvent ensemble, Dieu amenant son peuple à une connaissance plus profonde de lui-même. Fait révélateur, le peuple est appelé à la repentance lorsqu’il rencontre le Messie, la révélation de Dieu lui-même. » Enfin, « l’appel à l’humilité et à la repentance exige du théologien qu’il soit honnête envers les autres et envers lui-même, qu’il dise ce qui est vrai, qu’il accepte les vérités difficiles et les vive au sein du monde brisé ». Luther distinguait le « théologien de la gloire » qui utilise la théologie comme œuvre à mettre en avant devant Dieu du « théologien de la croix » qui vit continuellement par la grâce.

« La grâce est l’expérience nécessaire et libératrice du théologien vivant dans l’humilité et la repentance. »

« La souffrance, la justice et la connaissance de Dieu »

Excellent chapitre ! Il commence fort : « un théologien fidèle est quelqu’un qui – comme le psalmiste – sait que la gloire de Dieu est gracieuse et que sa grâce est glorieuse. » Kapic nous invite ici à appliquer ce que l’on lit, connaît de Dieu : sa compassion, sa justice. La connaissance et l’amour de Dieu ne peut-vent que nous conduire à « aimer ceux qu’il aime et à intégrer cela dans notre théologie ». Kapic s’appuie sur Jérémie 22 :16 : « Il faisait droit au faible et au pauvre, et tout allait bien. N’est-ce pas cela, me connaître ? déclare l’Eternel ».

« Une bonne théologie est une théologie publique. »

« La tradition et la communauté »

Ce chapitre aussi est excellent, mon préféré ! « C’est en communauté que la théologie porte le plus de fruits. » Kapic démontre l’importance, la nécessité d’une théologie héritéé de la tradition et qui se vit en communauté. Jusque-là l’évaluation de notre théologie se faisait (horizontalement) par notre regard personnel même si l’appel à l’humilité et à la repentance a introduit le sujet. Je le cite, parce que tout est pertinent :

« Bien que les Écritures soient notre seule règle de foi e de vie (Mt 15.3-9), l’Esprit de Dieu a conduit l’Église à travers les âges alors qu’elle cherchait à bien comprendre cette Parole. Même le théologien conservateur Herman Bavinck met en garde contre ceux qui tentent de produire une théologie à partir de la Bible seule sans aucune aide de l’Église. Malgré leur intention d’élever l’Écriture, ils maltraitent souvent celle-ci en la séparant du corps du Christ et en ignorant les éclairages des autres. »
« Disons-le clairement : notre conception de Dieu ne s’élabore pas dans le vide. Chacun de nous est chargé d’un bagage culturel dont il ne peut pas faire aisément abstraction. »
« Une des meilleures façons de prendre conscience de nos préjugés culturels et de réduire nos angles morts est de passer du temps dans la présence des saints, en particulier ceux qui ont vécu à des époques différentes de la nôtre. »

Il cite Jarolslav Pelikan : « La tradition est la foi vivante des morts ; le traditionalisme est la foi morte des vivants. »
Et Chesterton : « La tradition étend le droit de suffrage au passé. C’est le vote recueilli de la plus obscure de toutes les classes, celles de nos ancêtres. C’est la démocratie des morts. »

« En vérité, la pratique de l’Église façonne la théologie, tout comme la théologie façonne la pratique. »

Ainsi, la communauté de l’Église se vit dans le passé et dans le présent. Notre théologie est gardée, préservée par le corps de Christ. Que le monde évangélique lise ce petit chapitre.

« L’amour de l’Écriture »

Kapic prévient l’apprenti théologien de deux erreurs : le biblicisme et le progressisme. L’utilisation de l’Écriture doit donc se faire avec sagesse, sinon ces deux gouffres le guetteront. Ce rappel me semble nécessaire pour le théologien. Trois points concluent ensuite la discussion : l’auto-identification de Dieu avec l’Écriture, la croissance de notre amour et de notre dépendance à l’égard de la Bible et enfin, le but des textes bibliques qui est de nous conduire à la Parole.

Tous ces petits chapitres sont pertinents. Ils servent à l’édification ou la rénovation des fondements d’une théologie à la gloire de Dieu. Ils sont riches de citations et celles hors texte ne cassent pas la lecture mais, au contraire, l’enrichissent. 

Ce petit livre m’a grandement rappelé 1) ce pour quoi je m’acharnais à faire de la théologie et 2) l’indissociation de ma vie avec la théologie. Je recommande fortement ce livre à qui ce soit. Autant au jeune souhaitant se lancer dans l’univers profond de la théologie qu’au théologien chevronné. C’est rafraichissant.

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