Somme Théologique

Thomas d’Aquin sur Christ notre chef

Nous avons vu la dernière fois ce que Christ a reçu de Dieu en tant que simple humain. Nous allons voir maintenant la grâce qu’il a reçu comme « tête de l’Eglise ». Thomas d’Aquin ficelle la question en 8 articles :

  1. Le Christ est-il la tête de l’Eglise ? Oui.
  2. Est-il la tête des hommes pour leurs corps, ou seulement pour leurs âmes ? Les deux.
  3. Est-il la tête de tous les hommes ? Oui.
  4. Est-il la tête des anges ? Oui.
  5. Sa grâce comme tête de l’Eglise est-elle la même que sa grâce individuelle ? Oui.
  6. Est-ce seulement lui qui peut être la Tête de l’Eglise ? Oui.
  7. Le Diable est-il la tête de tous les méchants ? Oui.
  8. L’anti-christ peut-il être appelé la tête de tous les méchants ? Oui.

Article 1 : Le Christ est-il la tête de l’Eglise ?

Il est écrit « Dieu l’a donné pour tête de toute l’Eglise » (Ephésiens 1.22)

Thomas distingue trois sens possibles au mot tête (en dehors du sens anatomique, bien évidemment):

  • Au point de vue de l’ordre : Est la tête ce qui premier dans une chose, comme nous disons que tel coureur est en tête.
  • Au point de vue de la perfection : Est la tête ce qui contient l’ensemble des perfections que l’on ne trouve que partiellement dans les rangs inférieurs. Par exemple, Paris est à la tête de la France, parce qu’on y retrouve tous les avantages qui ne sont présents que partiellement dans les villes de province.
  • Au point de vue de la puissance : Est la tête l’endroit d’où partent les commandes et le gouvernement d’un corps. Par exemple, Marine le Pen est à la tête du Rassemblement National.

Christ est notre tête selon ces trois sens :

  • Du point de vue de l’ordre, c’est le membre le plus éminent de toute l’humanité. « Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour qu’il soit le premier–né d’une multitude de frères. » Romains 8.29
  • Du point de vue de la perfection, Christ possède toutes les perfections de l’être humain. « nous avons vu sa gloire, une gloire de Fils unique issu du Père ; elle était pleine de grâce et de vérité. » Jean 1.14
  • Du point de la puissance : « Nous, en effet, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce ; » Jean 1.16.

Article 2 : Est-il la tête des hommes dans leurs corps aussi ?

Nous lisons dans l’épître aux Philippiens (3, 11) : « Il transformera notre corps misérable, en le rendant semblable à son corps de gloire. »

Considérant que l’âme humaine est la Forme du corps humain, qu’il y a une union naturelle entre le corps et l’âme, alors si Jésus est le chef de l’âme il est aussi le chef du corps de l’homme. Et il renforce ce petit argument par deux citations :

  • « Mettez votre corps tout entier au service de Dieu, comme une arme pour la justice. » Romains 6.13
  • « Et si l’Esprit de celui qui a réveillé Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a réveillé le Christ d’entre les morts fera aussi vivre vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Romains 8.11

Article 3 : Le Christ est-il la tête de tous les hommes ?

Paul affirme (1 Tm4, 10) -. » Il est le sauveur de tous les hommes, et spécialement des fidèles « ; et la 1ère épître de S. Jean (2, 2) : « Il est lui-même victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier. » Or, sauver les hommes, être victime de propitiation pour leurs péchés, revient au Christ précisément parce qu’il est tête. Le Christ est donc la tête de tous les hommes.

Thomas explique cela par une hiérarchie de degrés, Christ étant plus particulièrement la tête de ceux qui sont avec lui dans sa gloire et il l’est aussi potentiellement (en puissance) pour ceux qui ne sont pas prédestinés. Cette hiérarchie se déroule ainsi : Christ est la tête, à divers degrés :

  1. « D’abord et avant tout, il est la tête de ceux qui lui sont unis par la gloire » : ceux qui sont morts en Christ et sont dans la gloire avec lui.
  2. « De ceux qui lui sont unis en acte par la charité » : les croyants matures, dans cette vie.
  3. « De ceux qui lui sont unis en acte par la foi » : les nouveaux convertis, dans cette vie.
  4. « De ceux qui lui sont unis en puissance mais qui, dans les desseins de la prédestination divine, lui seront un jour unis en acte ». Les futurs convertis.
  5. « De ceux qui lui sont unis en puissance mais ne le seront jamais en acte, comme les hommes qui vivent en ce monde et ne sont pas prédestinés ». Ceux qui ne seront jamais croyants. L’occasion de se souvenir que Thomas est calviniste quand on parle de prédestination.

Article 4 : Le Christ est-il la tête des anges ?

l’Apôtre écrit aux Colossiens (2, 10) : « Il est la tête de toute Principauté et de toute Puissance. » Or ceci vaut aussi bien pour tous les anges. Le Christ est donc la tête des anges.

Premièrement Thomas d’Aquin fait remarquer que les hommes comme les anges sont ordonnés à glorifier Dieu et « vivre avec lui dans un éternel bonheur, pour le louer et le bénir » (Q6 Heidelberg). Il n’y a donc rien d’absurde à ce qu’ils soient ordonnés autour de la même tête.

Or Christ est une telle tête :

  • C’est lui qui est le plus proche de Dieu (et pour cause)
  • En plus de Colossiens 2.10, il y a aussi : « Il l’a mise en œuvre dans le Christ, en le réveillant d’entre les morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes, au–dessus de tout principat, de toute autorité, de toute puissance, de toute seigneurie, de tout nom qui puisse se prononcer, non seulement dans ce monde–ci, mais encore dans le monde à venir. » Ephésiens 1.21-22

Article 5 : La grâce du Christ comme tête de l’Eglise est-elle identique à sa grâce habituelle d’homme individuel ?

Christ est-il un homme qui est aussi la tête de l’Eglise, ou bien est-il la tête de l’Eglise directement ?

il est écrit en S. Jean (1, 16) : « De sa plénitude nous avons tous reçu. » Or, c’est parce que nous recevons de lui que le Christ est notre tête; il est donc aussi notre tête parce qu’il a possédé la plénitude de la grâce. Mais si le Christ a possédé la plénitude de la grâce, c’est que la grâce qui lui était donnée à titre personnel, était parfaite en lui, ainsi que nous l’avons déjà noté. Donc, c’est par sa grâce personnelle que le Christ est notre tête, et par conséquent sa grâce capitale ne diffère pas de sa grâce personnelle.

Pour que Christ puisse être la tête de l’Eglise et faire rejaillir la grâce du Père sur tous ceux qui lui sont unis, il ne suffit pas qu’il soit un simple canal –n’est ce pas Arius ? – Il faut qu’il possède personnellement dans son être même cette grâce « capitale » qui lui permet de redistribuer les dons de Dieu à tous les autres hommes. Autrement dit : il faut que sa grâce habituelle (celle qu’il reçoit en tant qu’individu) soit la même que sa grâce capitale (celle qu’il reçoit en tant que chef). Comme le dit Thomas d’Aquin « il n’y  a entre elles qu’une distinction de raison ».

Article 6 : Appartient-il au Christ en propre d’être la tête de l’Eglise ?

On lit dans l’épître aux Colossiens (2, 19)  » Il est la tête de l’Eglise, par l’influence de laquelle tout le corps qui se nourrit et tient ensemble grâce aux jointures et ligaments, réalise sa croissance divine. » Or cela convient seulement au Christ. Le Christ seul est donc la tête de l’Eglise.

Thomas distingue deux gouvernements possibles de la part d’une tête :

  • Par « influx intérieur » : en mobilisant son corps ici ou là.
  • Par « gouvernement extérieur » : le pouvoir des princes comme tête de leurs peuples est un exemple.

S’appliquant à Christ :

  • Seul Christ dirige par un influx intérieur, et il ne partage cette suprématie avec aucun autre, puisque cet influx consiste en la justification.
  • Mais par le mode de gouvernement extérieur, il peut y en avoir d’autres que Christ qui sont têtes de leurs églises, mais selon les nuances suivantes :
    • Christ est la tête de tous les croyants de toutes les époques. En contrastes, les humains ne peuvent être la tête que :
      • Dans un espace limité (comme les évêques)
      • Dans un temps limité (le pape)
      • Dans une condition limitée (l’état de « voyageur sur terre »)
    • Le Christ est la tête de tous les croyants par sa propre puissance et sa propre autorité, les humains ne peuvent l’être que de façon seconde, par délégation de Christ.

Article 7 : Le Diable est-il la tête de tous les méchants ?

Au sujet de cette parole de Job (8, 17) : « Que sa mémoire disparaisse de la terre », nous lisons dans la Glose : « Ce voeu s’applique à tout méchant, pour qu’il fasse retour à son chef, c’est-à-dire au diable. »

Souvenez-vous de cette distinction influx intérieur/gouvernement extérieur. C’est de leur propre influx que les hommes font le mal, aussi le Diable n’est-il pas leur tête par un influx intérieur. En revanche du point de vue du gouvernement extérieur, il est bien leur tête, et Thomas cite alors Job 41.26 « Il est le roi de tous les fils d’orgueil » (Vulgate)

Il mérite cette appelation par le fait qu’il organise la rébellion de telle manière que les hommes suivent les plans du Diable dans leur rébellion. « Depuis longtemps tu as brisé ton joug, rompu tes liens ; tu as dit : Je ne servirai plus ! » Jérémie 2.20. L’homme donc qui se rebelle collabore au plan du diable, et l’a comme tête.

Article 8 : L’anti-christ peut-il être appelé la tête de tous les méchants ?

Au sujet de cette parole de Job (21, 29) : « Interrogez l’un des voyageurs  » la Glose écrit : « Tandis que l’auteur parlait du corps de tous les méchants, subitement il tourne son discours vers leur tête, l’Anti-Christ. »

Rappel : la Glose était un commentaire « officiel » de la Bible, très utilisé au moyen-âge. Il avait la particularité d’être écrit à la suite des versets commentés.

Rappel de l’article 1 : un être peut être la tête de quelque chose selon :

  • L’ordre
  • La perfection
  • La puissance

Si l’on applique à l’anti-christ :

  • Il ne peut pas être la tête des méchants selon l’ordre, puisqu’il vient tardivement dans l’histoire.
  • Il ne l’est pas non plus selon la puissance, puisqu’il persuadera des gens à faire le mal (sous-entendant qu’il n’est pas capable de les amener directement à le faire).
  • En revanche il l’est complètement selon la perfection, comme le dit la Glose : « De même que dans le Christ habite la plénitude de la divinité, ainsi dans l’anti-christ habite la plénitude de toute malice ».

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