Somme Théologique

Le Savoir de Christ – Thomas d’Aquin

Nous avons fini de considérer le statut du Christ, nous passons maintenant à ses attributs, et le premier qui vient sous la plume de Thomas d’Aquin, c’est celui de sa connaissance. Nous allons donc étudier quel pouvait être le genre de connaissance (de science) que pouvait avoir l’homme qui était uni au Logos Omniscient. Thomas dilate l’étude de cet attribut sur 4 questions, et je tâcherais de traiter cette semaine les 4 questions d’un coup, de manière à ne pas perdre en rythme.

Avant toute chose, il sera peut être bon de savoir qu’il y a déjà une étude sur l’omniscience de Dieu selon Thomas d’Aquin.

  • Question 9 : La Science du Christ (en général)
    • Le Christ a-t-il possédé une autre science que celle de Dieu ? Oui.
    • A-t-il possédé la Science de ceux qui sont dans la gloire ? Oui
    • A-t-il une science infuse ? Oui.
    • A-t-il acquis de la connaissance ? Oui.
  • Question 10 : La Connaissance que Jésus avait de Dieu
    • L’âme humaine du Christ comprenait-elle tout de Dieu ? Non.
    • Dans le Logos, a-t-elle connu toutes choses ? Oui.
    • Dans le Logos, a-t-elle connu une infinité de choses ? Oui.
    • Voit-elle le Logos mieux que toute autre créature ? Oui.
  • Question 11 : La science infuse de Christ
    • Christ connaît-il toutes choses par cette science ? Oui.
    • A-t-il pu l’utiliser sans avoir recours à des images ? Oui.
    • Cette science est-elle discursive (une pensée après l’autre) ? Oui.
    • Son rapport avec la science angélique ? Christ sait mieux et plus que les anges.
    • Etait-elle un habitus ? Oui.
    • Y distinguait-on plusieurs habitus ? Oui.
  • Question 12 : La science acquise ou expérimentale de Christ
    • Par cette science, le Christ a-t-il connu toutes choses ? Oui.
    • A-t-il progressé dans cette science ? Oui.
    • A-t-il été enseigné par des hommes ? Non.
    • A-t-il été instruit par des anges ? Non.

Question 9 Article 1 : Le Christ a-il possédé une autre science que celle de Dieu ?

Ambroise écrit : « Dieu a assumé dans la chair la perfection de la nature humaine; il a pris le sens de l’homme, mais non le sens orgueilleux de la chair. » Mais la science créée appartient au sens de l’homme; il y eut donc dans le Christ une science créée.

Thomas d’Aquin commence par rappeler que l’incarnation signifie que Jésus a pris une nature humaine complète, intellect humain compris. Il a donc une deuxième science, en plus de son omniscience divine :

  1. A cause de la perfection de son âme humaine : Si Christ n’avait pas un savoir humain, son âme humaine aurait été comme mutilée et moindre que la nôtre. Or il a une pleine nature humaine. Donc il a une science humaine en plus de sa science divine.
  2. Si nous admettons qu’il a un esprit humain, alors il faut qu’il ait aussi une science humaine, en plus de sa science divine, car l’esprit humain n’existe pas sans le savoir humain.
  3. La nature de l’homme est de savoir des choses comme il convient à des humains. Or Christ est vrai homme, donc il a un vrai savoir humain.

C’est pourquoi le sixième Concile Œcuménique a condamné la doctrine de ceux qui nient que dans le Christ il y ait eu deux sciences ou deux sagesses.

Question 9 Article 2 : Le Christ a-t-il possédé la science des bienheureux ?

Les bienheureux, ce sont les humains qui voient directement Dieu après leur mort, le connaissant autant que peut le connaître un homme.

La science des bienheureux consiste dans la connaissance de Dieu; or le Christ, même en tant qu’homme, a connu Dieu pleinement, selon cette parole en S. Jean (6, 55) : « je le connais et je garde sa parole. » Le Christ possédait donc la science des bienheureux.

Tout comme il faut qu’un corps soit chaud pour en chauffer d’autres, nous avons besoin d’un autre humain qui ait déjà cette science des bienheureux pour « échauffer » notre cœur à voir Dieu. Or Christ est notre chef, et c’est lui qui nous mène à la Béatitude, comme le dit l’auteur aux Hébreux « En effet, puisque celui pour qui et par qui tout existe voulait conduire beaucoup de fils à la gloire, il convenait qu’il porte à son accomplissement, par des souffrances, le pionnier de leur salut. » (Hébreux 2.10)

Pour nous y mener, il fallait déjà qu’il l’ait lui-même. Donc il connaît Dieu comme le connaissent les bienheureux.

Question 9 Article 3 : Le Christ a-t-il possédé la science infuse ?

La science infuse est celle que nous recevons directement de Dieu, comme celle des premiers principes que nous avons à la naissance, ou bien celle que nous recevons par révélation directe. La science in fuse, c’est la science qui est « épanchée/répandue dans ».

Paul nous dit (Col 2,. 3) : « Dans le Christ se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de la science. »

Thomas développe deux arguments, que l’on peut résumer ainsi :

  • Christ a une vraie nature humaine. Or la nature humaine a une science infuse. Donc Christ a une science infuse.
  • Augustin faisait le parallèle avec la connaissance des anges : tout comme eux, Christ a reçu la science des bienheureux par son union avec Dieu, mais il a aussi reçu la connaissance des mêmes choses de la création par les choses elle-même, directement infusées dans son esprit. Il y a donc une science infuse en plus de sa science bienheureuse.

Question 9 Article 4 : Le Christ a-t-il possédé une science acquise ?

Il est écrit (He 5, 8) : « Tout Fils de Dieu qu’il était, il apprit par ses propres souffrances, à obéir », ce que la Glose entend d’une connaissance expérimentale. Il y a donc eu dans le Christ une science expérimentale ou science acquise.

L’argument est toujours aussi simple : Une vraie nature humaine a une connaissance acquise. Christ est vraiment humain. Donc il a une connaissance acquise. Thomas réconcilie ensuite cette position avec la position inverse qu’il avait soutenue dans un autre de ses écrits.

Il faut donc distinguer en Christ :

  • La science bienheureuse : la connaissance de Dieu (et des œuvres de Dieu) qu’il reçoit de la Divinité.
  • La science infuse : la connaissance qu’il acquiert par une appréhension directe des formes abstraites, comme celle des anges.
  • La science acquise : celle qui nous est la plus familière, que nous acquérons par l’abstraction de nos expériences.

Et voilà pourquoi il y a une question 10, 11 et 12 consacrée chacune à un de ces pans. Cependant, pour ne pas alourdir l’article, je ferais un résumé de ces questions, et non quelque chose d’aussi détaillé que ce que vous venez de lire.

Question 10 : la science bienheureuse de Dieu

Il se pose ici la question de ce que Christ savait de Dieu. Thomas d’Aquin commence par dire que l’âme humaine de Christ ne comprenait pas –dans le sens : ne saisissait pas tout entièrement- Dieu (Article 1). Dieu étant infini, il ne peut pas être entièrement connu par un intellect fini comme celui des hommes. En revanche, son union avec la Divinité fait qu’en contemplant sa propre Divinité, il connaissait aussi tout ce que faisait Dieu, et c’est ainsi qu’on pouvait dire : « il savait ce qu’il y avait dans l’homme ». Non directement, mais par contemplation de son Père (Article 2). Thomas va jusqu’à dire que de cette façon, Jésus connaissait toute choses, aussi humain qu’il soit, tant qu’on parle des choses en acte, et non en potentiel (Article 3). Enfin, Thomas d’Aquin défend que Christ voyait Dieu bien plus clairement que tout être humain, à cause de son Union personnelle.

Question 11 : La science infuse de Christ

Nous parlons ici des connaissances humaines que Christ acquérait sans passer par l’expérience ou l’apprentissage. Thomas affirme que Jésus connaissait toutes choses de cette façon là, qu’il a reçu de façon infusées par le Saint Esprit, comme ce qu’il est écrit dans Esaïe : « Sur lui reposera l’Esprit de sagesse et d’intelligence, de science et de conseil. » (Esaïe 11.2) (Article 1). Pour réussir cela, il fallait bien entendu qu’il n’ait pas besoin de représentation imagées, ce qui n’était pas nécessaire pour lui. En effet, cette limite qui fait que nous avons besoin d’une image pour comprendre n’est valable que sur cette terre, mais un « compréhenseur » comme par exemple un bienheureux a l’esprit fortifié par Dieu au point de pouvoir comprendre même des choses sans images. Or, Christ était un tel compréhenseur, il pouvait donc comprendre sans images (Article 2). Contrairement à la science de Dieu, cette science infuse est bel et bien discursive : elle se réalise par un train de pensées qui s’appellent les unes les autres et non par une seule grosse intuition (Article 3). Comme cette science est reçue du St Esprit, et que Christ comprend parfaitement toute chose grâce à son union avec la Divinité, cette science est supérieure à ce que les anges connaissent (Article 4)

Question 12 : La science expérimentale de Christ

Thomas d’Aquin affirme encore une fois « l’omniscience humaine » de Christ du point de vue de cette science-là. Ce que Christ n’a pas expérimenté directement, il l’a simplement déduit de ce qu’il a expérimenté (Article 1). Contrairement aux autres sciences cependant, il ne l’a pas acquis d’un coup : il fallu le temps de la construire, si bien qu’il a progressé dans cette science-là (Article 2). Cependant, ce ne sont pas les hommes qui l’ont instruit : étant la Vérité et la source de toute Vérité, il ne convenait pas à Christ d’être enseigné par des hommes (Article 3). Et il n’a pas non plus été enseigné par des anges, puisqu’au contraire c’est lui qui les enseigne (Article 4).

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