Somme Théologique

L’unité de la volonté de Christ – Thomas d’Aquin

Après avoir considéré les distinctions à faire dans Christ, Thomas décrit comment Christ est un, dans son être (question 17) dans sa volonté (question 18) dans ses œuvres (question 19). Nous traitons cette semaine des deux premiers aspects, qui furent le cœur de la querelle nestorienne.

  • Q17-1 Le Christ est-t-il un ou double ? Un et unique.
  • Q17-2 N’y a-t-il en Christ qu’une seule existence ? Oui.
  • Q18-1 Y-a-t-il chez le Christ deux volontés l’une divine et l’autre humaine ? Oui.
  • Q18-2 Dans la nature humaine, y a-t-il une volonté de sensualité, et une autre de raison ? Oui.
  • Q18-3 Dans la raison, y-a-t-il deux volontés rationnelles ? Non.
  • Q18-4 Le Christ avait-il le libre arbitre ? Oui.
  • Q18-5 La volonté humaine du Christ a-t-elle toujours été conforme à la volonté du Père ? Non.
  • Q18-6 Y-a-t-il eu contrariété entre les volontés du Christ ? Non.

Q17-1 Le Christ est-il un ou double ?

Y-a-t-il un seul Christ, Dieu et homme, ou est-il double, Jésus-homme et Logos-Dieu ? C’est la querelle nestorienne qui se joue ici.

Nous lisons dans Boèce : « Tout être, sous le rapport où il est être, est un. » Mais, dans notre foi, nous attribuons l’être au Christ. Donc le Christ est un.

Nous affirmons bien que Jésus a deux natures. Mais une nature seule n’est pas un être, mais une pure abstraction, elle n’existe que dans notre raison. Or ce qui arrive en Christ, c’est que la nature humaine de Christ trouve son existence dans Dieu le Fils. Concrètement, il n’y a qu’un seul être : Dieu le Fils, qui assume une nature humaine complète.

Q17-2 N’y-a-t-il en Christ qu’une seule existence ?

Le Christ qui existe en réalité a donc une seule hypostase (« ce qui » possède l’existence) et deux natures (« ce par quoi » quelque chose possède l’existence). Le truc un peu délicat, c’est qu’habituellement une chose qui existe est un composé d’une hypostase et d’une seule nature. Du coup que devient l’unité de l’existence de Christ ? Existe-t-il un ou deux Christs ?

Toute réalité, dans la mesure où elle mérite le nom d’être, est une, car l’unité et l’être sont convertibles. Donc, s’il y a deux existences dans le Christ, il faudra dire que le Christ n’est pas un, mais qu’il est une dualité.

Le paragraphe final du développement est très limpide, je n’ai qu’à le citer :

« Ainsi donc, puisque la nature humaine s’unit au Fils de Dieu de façon hypostatique, c’est-à-dire personnelle, comme nous l’avons dit plus haut, et non de manière accidentelle, il s’ensuit que, selon la nature humaine, il ne lui est pas ajouté une nouvelle existence personnelle, mais seulement une nouvelle relation de son existence personnelle préexistant à l’égard de la nature humaine; c’est-à-dire que désormais cette personne subsiste non seulement selon la nature divine, mais aussi selon la nature humaine. »

Q18-1 Y-a-t-il chez le Christ deux volontés, l’une divine et l’autre humaine ?

 Il y a la parole du Seigneur (Lc 22, 42)  » Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe Cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse. » En citant ce texte, S. Ambroise écrit : « Comme il avait pris ma volonté, il a pris ma tristesse. » Et il dit ailleurs  » Il rapporte sa volonté à son humanité, celle du Père à la divinité. Car la volonté de l’homme est temporelle; la volonté de Dieu est éternelle. »

Thomas fait un petit commentaire historique pour décrire les deux « vagues » de ceux qui proposaient une seule volonté en Christ. Il y a eu d’abord les appolinaristes et les eutychiens qui chacun d’une manière différente proposaient une seule nature en Christ, et donc une seule volonté. Puis il y a eu les monothélites qui maintenaient la double nature de Christ, mais maintenaient que la volonté humaine n’était mue que par la volonté divine de Christ, qu’elle n’avait pas de mouvement propre à elle.

Or, le 3e concile de Constantinople –ou 6e concile œcuménique- déclare, et c’est l’orthodoxie admise chez les protestants : « Conformément à ce que les prophètes nous ont jadis enseigné sur le Christ, à ce que lui-même nous a enseigné et à ce que nous a transmis le Symbole des saints Pères, nous proclamons qu’il y a dans le Christ deux volontés et deux opérations selon ses deux natures »

La raison en est simple : Christ a assumé une nature humaine parfaite et complète. Or une nature humaine possède une volonté humaine parfaite et complète. Donc il y a en Christ deux volontés parfaites et complètes chacune selon ses deux natures.

Pour le comment peut se faire cette articulation, je vous renvoie vers un de mes articles qui en parle avec plus de détail.

Q18-2 Dans la volonté humaine du Christ, y-a-t-il une volonté de sensualité et une autre de raison ?

Volonté de sensualité : Nos appétits naturels, nos pulsions, nos désirs pré-rationnels.

Volonté de raison : Ce qui est un choix et un désir conscient, maîtrisé et rationnel de notre part.

Ambroise, écrit « C’est ma volonté qu’il appelle la sienne car, en tant qu’homme, il a pris ma tristesse ». Il faut comprendre par là que la tristesse se rattache, chez le Christ, à la sensualité, comme on l’a montré dans la deuxième Partie. Il apparaît donc qu’il y a chez le Christ, outre la volonté de raison, la volonté de sensualité.

Justifié par un argument que vous devez connaître par cœur maintenant : La nature humaine de Christ est parfaite et complète. Il y a une volonté de sensualité dans notre nature humaine complète. Donc Christ la possède.

Q18-3 Y-a-t-il en Christ deux volontés rationnelles ?

Dans un ordre donné, il y a toujours un premier moteur unique. Or, dans l’ordre des actes humains, la volonté est premier moteur. Il ne peut donc y avoir chez un homme qu’une seule volonté proprement dite, qui est la volonté rationnelle; et puisque le Christ est un homme, il n’y a en lui qu’une seule volonté humaine.

Dans la volonté rationnelle (celle qui est consciente, pleinement maîtrisée et rationnelle), il y a une distinction –qui remonte à Jean le Damascène- entre thélésis et boulésis.

La thélésis est ce que les latins appelaient « la volonté de nature ». Par exemple, notre volonté de se préserver nous-même est une thélésis. La boulésis est ce que les latins appellent « la volonté prudentielle ». C’est celle qui considère les moyens pour atteindre une fin.

Ainsi, je veux cesser d’avoir mal aux dents – c’est la thélésis. Je vais donc voir le dentiste qui va peut-être me faire un mal plus intense sur le moment, mais me soulagera à terme – c’est la boulésis. Cependant, ce n’est qu’une distinction de raison pure : il n’y a essentiellement qu’une seule volonté dans l’homme et donc dans Christ.

Cependant, ces deux volontés peuvent être dans un conflit apparent, qui sera traité plus tard, comme quand Jésus demandait à son Père de ne pas avoir à mourir sur la croix…

Q18-4 Le Christ avait-il le libre arbitre ?

Vu que Christ connaissait déjà la meilleure marche à suivre en toute circonstance, a-t-il vraiment le libre choix ?

Nous lisons dans Isaïe (7, 15) : « Il mangera de la crème et du miel, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien », ce qui est l’acte du libre arbitre. Le Christ avait donc le libre arbitre.

Le libre-arbitre ne porte pas tellement sur le bien à atteindre –cela est déjà déterminé par la thélésis. Il porte principalement sur le choix des moyens pour atteindre le but qui est fixé. Or cela est tout à fait en Christ. Il a donc le libre-arbitre.

Objection : Il n’y avait pas d’hésitations en Christ quant au choix à faire, puisqu’il savait parfaitement la conduite la plus sage en toute circonstance. Il n’y a donc pas de libre-arbitre en lui. Conclusion : Le libre-arbitre est dans le choix des moyens et non dans l’hésitation et la « pesée » de ceux-ci. Il n’y a donc aucun obstacle.

Q18-5 La volonté humaine du Christ a-t-elle toujours été conforme à celle du Père ?

Selon Augustin : « En disant : « Non ce je veux, mais ce que tu veux », le Christ montre qu’il a voulu autre chose que ce que voulait le Père. Or il ne le pouvait que par son coeur humain. Ayant pris sur lui notre faiblesse, il en avait fait sa propre affectivité, non pas divine, mais humaine. »

On rappelle la façon dont nous avons décomposé la volonté humaine jusqu’ici.

  • Une volonté de sensualité, qui contient les instincts, les désirs et les pulsions naturelles.
  • Une volonté rationnelle, qui se décompose en :
    • Thélésis ou la volonté de nature, qui vise le bien général de notre nature.
    • Boulésis ou volonté prudentielle, qui tient compte de notre contexte.

Quand Christ a demandé à son Père de lui épargner la mort sur la croix, c’est parce que sa volonté de sensualité s’y opposait de toutes ses forces, puisque notre nature a horreur de la mort. C’est plutôt normal. De même, lorsqu’il dit : « si cela est possible, épargne moi cette coupe de jugement », il est fait référence à sa Thélésis, qui voudrait sa préservation par n’importe quel moyen. Mais il y a autre chose que sa volonté rationnelle –boulésis– voulait par-dessus tout : le salut du monde. Alors, malgré tous les conflits dans sa volonté, Jésus a fini par se soumettre à son père.

Article 6 : Y-a-t-il eu contrariété entre les volontés humaines du Christ ?

Au vu du dernier paragraphe on pourrait le croire.

Nous lisons dans les décret du sixième Concile oecuméniques : « Nous proclamons (dans le Christ) deux volontés naturelles, qui ne sont pas contraires, comme prétendaient les hérétiques impies; mais sa volonté humaine, obéissant sans résistance ni révolte, est pleinement soumise à sa volonté dite toute-puissante. »

Pour qu’il y ait une contradiction dans la volonté, il faudrait que ce soit :

  • Au même endroit : or nous l’avons vu, ce sont des composantes différentes de la volonté humaine de Christ qui divergeaient. Nous même sommes capables de différer notre repas avec notre volonté rationnelle, alors que notre volonté de sensualité voudrait un steak là maintenant tout de suite, et ce n’est pas une contradiction.
  • Que ce soit sur le même sujet : or la lutte qu’affiche Christ dans le jardin de Gethsémané est entre la volonté de se préserver et celle de sauver le monde au prix de sa vie, ce qui n’est pas contradictoire.

Ainsi, malgré la divergence de sa volonté, les composantes de la volonté de Christ n’étaient pas en contradiction :

  1. Ni sa volonté naturelle ni sa volonté de sensualité n’excluaient le salut du monde. Seul le moyen « bloquait ».
  2. Aucune composante n’entravait une autre.

En conclusion : Christ est un, il a deux volontés, unies l’une à l’autre.

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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