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Jésus était-il pacifiste ? (4/7) : Les enseignements du Christ

Quatrième article d’une série de 7 sur le thème du pacifisme. Cette série est traduite dans le cadre de notre projet de traduction des articles du site The Calvinist International. Cliquez ici pour accéder à l’original.


Nous en arrivons finalement au sujet qui nous intéresse et répondons à la question : Jésus était-il un pacifiste ? Les précédents articles de cette série ont fourni de solides preuves fondées sur le contexte de Jésus et sur l’interprétation la plus proche de ses enseignements qui nous poussent à penser qu’il n’était pas pacifiste. Mais désormais, une explication directe de l’enseignement et de l’exemple de Jésus s’avère nécessaire.

Les arguments les plus forts et les plus courants en faveur du pacifisme tirés de l’enseignement de Jésus proviennent de quelques passages de l’Évangile. Il s’agit principalement du récit de la tentation, du Sermon sur la Montagne (et des textes parallèles), de l’enseignement sur le fait que le chrétien doit porter sa propre croix, de l’enseignement sur César, de l’enseignement sur les dirigeants païens et de l’enseignement sur l’utilisation du glaive. Un autre argument provient de l’acceptation par Jésus de sa propre crucifixion.

La tentation de Satan

Dans le récit de Matthieu, la tentation finale donnée à Jésus est la domination sur le monde :

Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores. Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient.

Matt 4:8-11

L’argument pacifiste tiré de ce récit suit généralement la logique selon laquelle cette tentation représente « l’option fanatique » du ministère de Jésus, et que Jésus rejette la violence dans sa totalité en la refusant. Cependant, il y a plusieurs raisons de rejeter cette interprétation.

Premièrement, elle associe à tort une idéologie fanatique, à savoir l’option de la guerre sainte, à une approche de la guerre juste. La guerre juste suit certains critères, incluant : (a) qu’une autorité légitime doit faire la guerre, (b) que les perspectives de succès de la guerre doivent être probables pour que celle-ci soit licite, et (c) que les actes de guerre doivent faire la distinction entre les coupables et les innocents. La conception de guerre sainte ne suit aucun de ces critères, et ne l’a souvent pas fait au cours de l’histoire.

Deuxièmement, elle ne tient pas compte du contexte de ces tentations. Dans la tentation du désert, Jésus réitère l’errance d’Israël dans le désert, mais réussit là où Israël a échoué. Ce point est souligné dans la manière dont Jésus répond : il cite la parole de Dieu comme raison suffisante de son obéissance à Dieu. Il obéit aux commandements de Dieu là où Israël a échoué. Dans le désert, Israël a cédé à la tentation d’adorer les idoles. Ainsi, dans la présente tentation, le commandement que Jésus cite en réponse à Satan n’est pas « Tu ne tueras point », mais « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul ».

Une bonne explication de ce texte est fournie par la démonologie du NT. Paul enseigne dans 1 Corinthiens 10:20 :  « Je dis que ce qu’on sacrifie, on le sacrifie à des démons, et non à Dieu; or, je ne veux pas que vous soyez en communion avec les démons. « Plus loin, l’apôtre confirme cette conception de Satan, lorsqu’il affirme que le diable est « le dieu de ce siècle » (2 Co 4:4), et l’apôtre Jean reprend ce concept dans sa première épître : « Nous savons que nous sommes de Dieu, et que le monde entier est sous la puissance du malin. » (1 Jean 5:19) Pour le NT, vivre d’une manière autre que l’obéissance à Dieu, c’est, de facto, être soumis aux démons et être en communion avec eux. La communion avec le mal peut donner des plaisirs pour un temps, y compris les plaisirs du pouvoir. C’est la tentation à laquelle Jésus a fait face, et c’est en fait la tentation ultime : la tentation de remplacer Dieu par la créature dans notre univers moral.  Le rejet de Jésus va beaucoup plus loin que le refus d’une certaine tactique politique ; sa réponse va au cœur du problème de la condition humaine. Et cela nous amène au deuxième arrière-plan du texte, qui est l’échec de l’humanité à son origine, la chute d’Adam et Ève dans le jardin. Et quelle a été la tentation à laquelle ils ont dû faire face ? Ce n’est pas la tentation de recourir à la violence, mais la tentation de se méfier de Dieu, et de se battre pour leurs désirs par la désobéissance à ses ordres. C’est ce problème fondamental que le refus de Jésus d’adorer Satan aborde, et non une question éthique secondaire telle que la violence fanatique.

Le sermon sur la montagne

Dans la préface de son livre, The Sermon on the Mount: Inspiring the Moral Imagination, le Dr. Dale C. Allison écrit au sujet de deux erreurs courantes dans l’exégèse de ce sermon :

Certains diraient que le Sermon sur la montagne est la quintessence du christianisme. Je ne suis pas de ceux-là. Cette conviction erronée vient de la malheureuse habitude de considérer le Sermon de manière isolée. Les lecteurs, en particulier les lecteurs modernes, ont toujours interprété les chapitres cinq et sept de l’Évangile de Matthieu comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes, comme s’ils constituaient un livre plutôt qu’une partie d’un livre. Ce symptôme se manifeste par la réimpression occasionnelle du Sermon dans des anthologies de littérature. Mais les trois chapitres qui constituent le Sermon sur la montagne, chapitres entourés de part et d’autre de vingt-cinq autres chapitres, ne résument ni le reste de Matthieu ni la foi de Jésus, et encore moins la religion de notre évangéliste. Comment quelque chose qui ne se réfère pas explicitement à la crucifixion ni à la résurrection peut-il être la quintessence de la foi chrétienne de Matthieu ? Ici, le contexte est absolument déterminant. Toute interprétation crédible de Matthieu 5-7 doit constamment garder un œil sur Matthieu 1-4 et Matthieu 9-28. Car cette section (le Sermon) perd son sens en dehors de l’ensemble (l’Évangile de Matthieu). Le Sermon sur la montagne se trouve au milieu d’une histoire, et c’est le but premier de ce petit commentaire que d’interpréter le discours en conséquence.

Il y a une seconde manière dont ce commentaire cherche à replacer le Sermon dans son contexte. Trop souvent dans le passé – la stratégie remonte à Tertullien et à Augustin – le Sermon a été lu contre le judaïsme. En d’autres termes, la supériorité de Jésus et de l’Eglise par rapport au judaïsme a été promue en soutenant que cette parole de Jésus ou cette expression de Matthieu nous apporte, dans le monde du judaïsme du premier siècle, quelque chose d’extraordinairement nouveau, voire d’impossible. Toutefois, la plupart de ces allégations ne résistent pas à un examen minutieux. Ce que nous trouvons dans le Sermon est plutôt le produit d’un judaïsme messianique ; et, comme nous le savons d’après les écrits de Friedlander (1911), Abrahams (1917, 1924) et Montefiore (1927, 1930), la plupart des opinions que l’on retrouve dans le Sermon apparaissent déjà, au moins sporadiquement, dans de vieilles sources juives. C’est avant tout la relation de ces opinions entre elles et, surtout, leur relation à la personne de Jésus et à son histoire qui leur donne leur signification unique pour les chrétiens. Une exégèse responsable cherchera donc à mettre en évidence la continuité entre le Sermon et l’enseignement juif, que ce soit dans la Bible hébraïque ou non, et surtout l’immense dette du premier envers le dernier. L’époque de la polémique contre le judaïsme est révolue. Il en est de même pour l’époque où les chrétiens pouvaient prétendre, selon les mots d’Adolf Harnack, trouver dans l’enseignement du Sermon sur la montagne qu’ils étaient « libérés de toutes caractéristiques extérieures et particulières ». [1]

Le commentaire ci-dessous sur l’enseignement de Jésus s’efforcera de faire ce que le Dr Allison suggère, c’est-à-dire interpréter le sermon dans ces deux contextes. Dans bien des cas, je suivrai simplement l’exemple du Dr Allison.

Dr Allison souligne également un autre aspect important de ce sermon qui a échappé à certains interprètes au cours des siècles :

Il faut sérieusement prendre en considération le fait que le Sermon sur la montagne est en partie un texte poétique. Par-là, on entend qu’il est, contrairement aux codex de droit, dramatique et imagé. Le lecteur voit un homme offrir un sacrifice à Jérusalem (5:23), quelqu’un en prison (5:25-26), un corps sans œil ni main (5:29-30), quelqu’un se faire frapper (5:39), le soleil se lever (5:45), la pluie tomber (5:45), quelqu’un qui prie dans une chambre (6:6), les lis dans un champs (6:28), une poutre dans un œil (7:4), les loups en vêtements de berger (7:15). Ces images et commentaires dans le sermon n’ajoutent pratiquement rien à ce que l’on peut qualifier de législation. Le Sermon n’offre pas un ensemble de règles – la décision sur le divorce est l’exception [2] – mais cherche plutôt à inculquer une perspective morale. […]

Le but premier du sermon est d’inculquer des principes et des qualités par une inspiration vivante de l’imagination morale. Il ne s’agit pas d’un ensemble de lois grossièrement incomplet, mais de la communication d’un idéal moral qui challenge l’auditeur. [3]

Ci-dessous, nous mettrons en évidence les textes les plus souvent utilisés pour soutenir le pacifisme afin de démontrer en quoi ils ne le font pas, ainsi que divers autres aspects du Sermon qui confirment l’analyse générale de Allison.

En guise de conclusion, le Dr Allison considère que le sermon est structuré de manière chiasmatique :

A Introduction (5:1-2)

  B Bénédictions (5:3-12)

      C Loi et Prophètes (5:17-20)

         D Jésus et la Torah (deux triades) (5:21-48)

            E Aumône, prière, jeûne (6:1-4)

         D’ Problèmes sociaux (deux triades) (6:19-7:11)

      C’ Loi et Prophètes (7:12)

  B’ Avertissements (7:13-27)

A’ Conclusion (7:28-8:1) 4

Les béatitudes

Le Dr Allison note l’influence majeure du livre d’Esaïe sur le Sermon et son explication ailleurs dans l’Évangile. Cela commence avec les Béatitudes, qui font écho au prophète de diverses manières :

Par exemple, « Heureux les affligés, car ils seront consolés ! » emprunte à Ésaïe 61:2. « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » s’inspire d’Ésaïe 61:1. Et « Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse » fait écho à Ésaïe 61:10 (« Je me réjouirai en l’Eternel, Mon âme sera ravie d’allégresse en mon Dieu »). [5]

Comme le fait remarquer le Dr Allison, cette dépendance envers le livre d’Ésaïe a de l’importance pour l’interprétation du Sermon :

Cela signifie avant tout que l’autorité qui prononce le Sermon appartient à une histoire. Jésus n’est pas un novum isolé dans le paysage religieux de l’humanité. Il est plutôt la finalité d’une histoire, l’histoire racontée dans la Bible Juive. Dire que Jésus est l’oint prophétisé par Ésaïe 61, c’est dire qu’il a été envoyé par le même Dieu qui a parlé à Abraham, Moïse, David et les prophètes ; cela implique qu’il y a une continuité entre le nouveau et l’ancien et que finalement celui qui parle ici par son prophète consacré est celui dont les paroles et les actes forment l’histoire religieuse d’Israël.

Cela est confirmé en Matt 5:17-20. [6] Parfois, les religions commencent quand une figure charismatique renverse les traditions du passé. Bouddha, par exemple, est apparu et a rejeté l’hindouisme de son temps et de son environnement. Mais Jésus ne rejette pas sa tradition religieuse, il en est plutôt le réformateur. Il ne vient pas pour abolir la loi et les prophètes, dont les impératifs restent en vigueur. Le Dieu qui parlait alors parle à nouveau maintenant, dans le Sermon. Et il ne se contredit pas. [7]

La béatitude la plus directement pertinente pour la question du pacifisme est évidemment celle du verset 5:9 : Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! Cette béatitude ne dit rien qui ne soit déjà exprimé ou sous-entendu dans plusieurs textes de l’AT, y compris Psaume 34:14 ; 37:35-38 ; 120:1-7 et Proverbes 12:20. Ces textes font partie d’un corpus et d’une ère de l’histoire rédemptrice non-pacifique, et ne peuvent donc être interprétés de manière pacifiste. Cependant, elles peuvent être interprétées d’autres manières. Premièrement, la vertu de rechercher la paix est éminemment utile et bonne dans les relations personnelles. Deuxièmement, même en matière de politique, la tradition de la guerre juste a toujours mis l’accent sur le fait que la guerre devrait être le dernier recours. Il y a donc une expression à la fois personnelle et politique de la vertu qui consiste à rechercher la paix.

Set et lumière

Les paroles sur le sel et la lumière fournissent le premier des commandements réels du Sermon, mais elles n’expliquent pas comment les gens doivent les mettre en pratique. Le Dr. Allison explique que « les proverbes » sur le sel et la lumière « constituent ensemble un passage transitoire qui fonctionne comme un titre général pour les versets 5:17-7:12, où ces questions sont traitées. Matthieu 5:13-16 fait passer les lecteurs de la vie du futur béni (décrit en 5:3-12) aux exigences du présent, et ainsi le thème passe du don au devoir. »[8]

Jésus, la loi, et les prophètes

A ce stade, nous devons revenir à l’analyse structurelle du Dr Allison ci-dessus, qui souligne les contours du sermon en se référant à la continuité de l’enseignement de Jésus avec la Loi et les prophètes (5.17-20 et 7.12). Cela nous incite à lire le Sermon en continuité avec l’Ancien Testament, et étant donné ce que le contexte de l’Ancien Testament nous dit sur les prémisses du pacifisme, ce n’est pas une bonne nouvelle pour cette position.

Les différentes composantes de Matt 5:17-20 méritent une attention particulière. Dr. R.T. France explique le sens des mots « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes » :

« Ne croyez pas que … » pourrait n’être rien de plus qu’une astuce d’enseignement pour attirer l’attention sur la déclaration positive de Jésus en exposant d’abord son contraire (cf. 10 :34), mais il n’est pas impossible que certains aient effectivement pensé que Jésus était contre la Loi et les prophètes. Ses désaccords avec les scribes sur la manière correcte d’observer la loi (notamment en ce qui concerne le sabbat, voir 12:1-14) leur auraient facilement donné l’impression qu’il prenait l’autorité de la loi à la légère ; la même accusation se perpétuait vis-à-vis de ses disciples (Ac 6:11, 13-14 ; 21:28). Au moment où Matthieu écrivait, le message de « libération de la loi » de certains des plus grands maîtres du christianisme aurait renforcé cette impression. Jésus, semblait-il, s’était dressé contre la Parole écrite de Dieu. Il ne s’agit pas simplement d’une accusation de ne pas respecter la loi en vigueur, mais de chercher à « abolir » l’autorité scripturaire. Le verbe katalyō est utilisé pour  » démanteler » et « détruire » un bâtiment ou une institution (24:2 ; 26:61 ; 27:40) ; en référence à un texte faisant autorité, le verbe « démanteler » ou « démolir » signifie que celui-ci est devenu caduque et qu’il est donc révoqué ou annulé. Il ne s’agit donc pas de la pratique personnelle de Jésus en tant que telle, mais de son attitude vis-à-vis de l’autorité de la loi et des prophètes. [9]

Jésus nie donc directement qu’il soit venu pour annuler l’autorité de l’Écriture. Toute interprétation de ses enseignements dans le Sermon qui implique qu’il l’a fait, dresse Jésus contre lui-même, et devrait être la dernière explication de tout interprète charitable.

Sur le sens de « mais pour l’accomplir » au v. 17, le Dr. Allison donne encore une fois l’interprétation la plus probable, celle d’accomplir dans le sens que Jésus « accomplit eschatologiquement les prophéties de l’Ancien Testament » :

Car Matthieu utilise habituellement le verbe en question (« accomplir ») en référence à l’accomplissement prophétique (1:22 ; 4:14 ; 12:17 ; etc.) et parce que notre phrase se réfère non seulement à la Loi mais aussi aux Prophètes, ainsi, le nouvel enseignement de Jésus accomplit ce que la Torah a prophétisé. Et cet accomplissement n’évince pas la Loi et les Prophètes. L’accomplissement confirme plutôt la vérité de la Torah. [10]

Pourtant, cette interprétation manque d’exhaustivité sans une explication de sa pertinence par rapport à l’enseignement éthique qui suit dans le Sermon. Le Dr. Greg Welty offre la meilleure solution à ce problème :

Pourquoi dis-je cela ? Eh bien, c’est précisément parce que l’ensemble de la révélation de l’Ancien Testament, ce tissu sans couture de la loi et des prophètes, prophétise avec tant de constance la venue d’un Sauveur venant pour nous délivrer du péché, que ce que nous attendrions de ce Sauveur présenté dans cette révélation c’est qu’Il confirme les lois Mosaïques distordues par les Pharisiens. Car ce même Christ, dont la vie est le fondement même de notre justice imputée, est le Christ dont la vie est le modèle de la justice que nous devons pratiquer, de notre sanctification chrétienne. Puisque tout au long du NT, la seule et même vie du Christ est à la fois le fondement de notre justice (son obéissance à la loi morale de Dieu) et le modèle de notre justice (son exemple pour nous), nous n’attendrions jamais du Christ qu’il creuse un écart entre la loi morale à laquelle il se soumet (loi morale de l’AT), et la justice pratique qu’il recommande à ses disciples (par sa propre vie et son enseignement éthique). Le pleroo eschatologique du v. 17, par lequel Jésus déclare qu’il est vraiment le Sauveur qui délivre du péché, promis à chaque page de l’Ancien Testament, ne fait que renforcer ce point. [11]

Le Dr. Welty note que le mot de connexion du v. 19 (oun, « donc ») implique que la responsabilité d’obéir à la loi de l’AT découle du fait que Jésus soit venu accomplir cette loi (un point que 17-18 développe d’avantage). Le mot de liaison du verset 20, « pour » (gar) :  «nous rappelle que la justice du royaume illustrée par l’enseignement de Jésus n’est pas seulement propre aux habitants du royaume des cieux ; c’est une condition d’entrée dans le royaume des cieux « vous n’entrerez en aucun cas »!» [12]

Le contexte ésaïen du sermon mentionné plus haut vient corroborer l’argument de Welty. Car Esaïe dépeint un avenir de la Loi, sous deux aspects. Tout d’abord :

Il arrivera, dans la suite des temps, Que la montagne de la maison de l’Eternel sera fondée sur le sommet des montagnes, Qu’elle s’élèvera par-dessus les collines, Et que toutes les nations y afflueront. Des peuples s’y rendront en foule, et diront : Venez, et montons à la montagne de l’Eternel, A la maison du Dieu de Jacob, Afin qu’il nous enseigne ses voies, Et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, Et de Jérusalem la parole de l’Eternel. Il sera le juge des nations, L’arbitre d’un grand nombre de peuples. De leurs glaives ils forgeront des hoyaux, Et de leurs lances des serpes : Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre. Maison de Jacob, Venez, et marchons à la lumière de l’Eternel ! Car tu as abandonné ton peuple, la maison de Jacob, Parce qu’ils sont pleins de l’Orient, Et adonnés à la magie comme les Philistins, Et parce qu’ils s’allient aux fils des étrangers. Le pays est rempli d’argent et d’or, Et il y a des trésors sans fin ; Le pays est rempli de chevaux, Et il y a des chars sans nombre. Le pays est rempli d’idoles ; Ils se prosternent devant l’ouvrage de leurs mains, Devant ce que leurs doigts ont fabriqué.

Ésaie 2:2-8

La Loi ira de l’avant et disciplinera la gouvernance des nations. Mais en même temps, à l’avenir, Dieu ne traitera pas certains individus exactement comme il l’a fait dans le système mosaïque :

Que l’étranger qui s’attache à l’Eternel ne dise pas : L’Eternel me séparera de son peuple ! Et que l’eunuque ne dise pas : Voici, je suis un arbre sec ! Car ainsi parle l’Eternel : Aux eunuques qui garderont mes sabbats, Qui choisiront ce qui m’est agréable, Et qui persévéreront dans mon alliance, Je donnerai dans ma maison et dans mes murs une place et un nom Préférables à des fils et à des filles ; Je leur donnerai un nom éternel, Qui ne périra pas.

Ésaie 56:3

Une telle pratique serait en contradiction directe avec Deut. 23:1-8. Comment comprendre la continuité et la discontinuité de la Loi dans la vision d’Esaïe pour le futur ?

La tension peut être résolue si nous reconnaissons qu’Esaïe met l’accent sur la continuité de la loi dans un domaine où elle est en continuité avec l’ordre créé (c’est-à-dire la loi naturelle), c’est-à-dire, où la loi enseigne aux gens à se faire du bien les uns aux autres et à vivre en paix. D’autre part, il met l’accent sur la discontinuité en ce qui concerne les questions cérémonielles et rituelles, où Dieu a créé des divisions entre les peuples afin de symboliser et signifier diverses réalités aux yeux des Israélites. À l’avenir, suggère Esaïe, ces lois symboliques ne seront plus en vigueur. Au contraire, la réalité qu’ils désignent en tant que système complet de symboles, la restauration de la nature humaine et la réconciliation du genre humain, verra le jour, et donc ces lois symboliques ne seront plus nécessaires.

Comme nous le verrons plus loin, cette interprétation d’Esaïe explique parfaitement la logique de la connexion entre « accomplir » de Mt 5,17 et le reste du Sermon sur la montagne.  Mais tout d’abord, il faut souligner le contexte immédiat de ce mot, vs. 18-19, et préciser le sens du mot « accomplir » :

Car, je vous le dis en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé. Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.

Matthieu 5:18-19

Le « car » de connexion au début du v. 18 fournit une raison supplémentaire pour la déclaration du verset 17. L’enseignement de Jésus fait ici écho aux déclarations rabbiniques juives qui affirment l’autorité absolue et immuable des Écritures, comme l’a noté le Dr. Craig Keener :

Il annonce au v.18 que la loi subsistera jusqu’au moment où le ciel et la terre passeront, c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde (cf. 24, 35). La plupart des lecteurs juifs comprenaient cela comme une figure de rhétorique signifiant que la loi subsisterait « pour toujours », une suggestion de l’éternité de l’alliance. Jésus entend certainement que la loi est éternelle ; ses sanctions sont exécutées au jour du jugement (5:19-20).

En effet, comme le v. 18 poursuit, pas un seul yod (la plus petite lettre hébraïque) ou trait de la loi ne devait passer. … Même les éléments les moins remarquables de la Parole de Dieu sont éternellement vrais et valables. Plus tard, les enseignants juifs ont souvent parlé de la même façon de l’importance des éléments les plus triviaux : ils ont parlé de la façon dont Dieu préfère déraciner un millier de Salomon plutôt qu’un seul yod de la Bible ; ou ils ont raconté comment un yod enlevé du nom de Sarah en Genèse a crié à Dieu de génération en génération, pour finalement le réintégrer à la Bible, dans le nom de Josué. Bien qu’il n’y ait aucun moyen de savoir à quel point ces histoires juives sont anciennes, elles illustrent au moins le point que les lecteurs de Jésus auraient sans doute compris : il défendait la véracité même des plus petits détails de la Parole de Dieu. [13]

A propos du verset 19, le Dr Keener écrit :

Quand Jésus condamne la transgression même du plus petit des commandements, il épouse une idée que la plupart de ses auditeurs auraient facilement comprise. Au troisième siècle, de nombreux rabbins avaient même décidé quel commandement était le plus léger et le plus lourd…..

Les rabbins affirmaient ainsi que celui qui exécutait un seul précepte était considéré comme ayant respecté l’ensemble de la loi, et que celui qu’on soupçonnait de violer un précepte pouvait facilement être soupçonné d’en violer un autre. En effet, un juif ne pouvait pas devenir pharisien, et un païen ne pouvait pas se convertir au judaïsme s’il n’était pas disposé à observer même la moins connue des lois. Comme le souligne un érudit, « le rejet délibéré de tout commandement équivalait, dans la formulation rabbinique tardive, à un rejet du Dieu qui l’a promulguée. »

Le point n’est pas de dire que jamais personne ne viole un commandement ; les rabbins ont admis qu’il arrive à presque tout le monde de violer certains commandements. Le fait est que personne n’a le droit de dire : « J’aime ces commandements-ci, mais ces petits commandements-là ne méritent pas mon attention. » Nier que l’on est responsable de faire tout ce que Dieu ordonne, aussi insignifiant que cela puisse paraître, revient à nier sa seigneurie et à se rebeller intentionnellement contre toute sa loi. Selon les rabbins, une telle personne méritait la damnation. [14]

Le verset 19 poursuit la suite logique de l’enseignement de Jésus, tirant une conséquence de l’autorité inviolable de la parole divine. Autrement dit les versets 18 et 19 donnent ceci : parce que les Écritures sont la parole de Dieu, elles ne peuvent être contredites par le cours de l’histoire. Et à cause de cette même caractéristique, c’est-à-dire l’autorité divine des Écritures, personne ne peut modifier à juste titre la loi dans l’exposé de ses exigences.

Bien sûr, un problème se pose pour beaucoup à ce stade. Car un coup d’œil rapide sur le reste du NT montre de nombreux cas où les lois de l’AT ne sont clairement plus en vigueur pour les chrétiens. Comme nous l’avons noté dans l’article précédent, ces cas sont : le Sabbat, la nourriture, le sacerdoce et le temple, la circoncision et les lois sacrificielles. La caractéristique commune de ces lois fournit cependant la solution. Toutes ces lois sont cérémonielles et symboliques, et ne sont pas de simples expressions de la loi naturelle, contrairement à l’enseignement du reste du Sermon. Et c’est précisément en accord avec la vision eschatologique de l’Ancien Testament, que nous avons vu même en Ésaïe, comme expliqué ci-dessus. Car dans l’eschaton envisagé par la loi et les prophètes, la loi naturelle (l’ordre créé) serait obéie, mais les divisions cérémonielles et les restrictions sur l’humanité, destinées à symboliser le problème de la création (le péché et ses effets) et sa solution (jugement et restauration), ne seraient plus en vigueur, la réalité vers laquelle elles pointaient étant déjà venue. C’est la logique qui explique la cohérence de Jésus avec le reste du NT. Le développement de Jésus sur ce point dans tout le reste du Sermon fournit des commandements et des directives dans la parfaite continuité de l’Ancien Testament ; dans aucun de ces cas il ne soutient que les lois cérémonielles auparavant abrogées sont toujours en vigueur. [15] Au contraire, il soutient que la loi s’applique précisément dans les cas où elle exprime les normes de l’ordre créé, la loi naturelle.

Le dernier verset de ce passage introductif est le v. 20, et là encore Dr. Welty fournit la meilleure exégèse : « Le v. 20 donne un seul thème unificateur aux v. 21-48 : c’est la justice des scribes et des pharisiens qui est exposée comme fallacieuse et nécessitant une correction, pas l’AT. » En effet, ce thème s’étend au-delà du verset 48 et dans les chapitres 6-7. Dans le reste du sermon, Jésus met constamment en contraste la vraie justice que le Royaume exige avec l’hypocrisie et l’injustice des pharisiens. Contrairement à certains interprètes, qui ont tenté d’établir que le Sermon surpassait les exigences de la Loi en soutenant que les pharisiens étaient des exemples d’obéissance parfaite à la Loi, Jésus est très clair sur sa vision de la justice pharisienne :

Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et que vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité : c’est là ce qu’il fallait pratiquer, sans négliger les autres choses. […]

Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés. Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité.

Matthieu 23:23, 27-28

L’exigence de Jésus en 5:20 n’est donc pas de « surpasser les exigences de la Loi », mais d’y obéir vraiment, contrairement aux pharisiens qui ne font que prétendre, tout en étant vraiment désobéissants.

La conséquence de cette analyse doit être, au minimum, de pousser les interprètes à rechercher la continuité entre l’AT et le Sermon en 5:21-48.

Se venger et aimer ses ennemis

L’aspect le plus important du Sermon pour le sujet du pacifisme se trouve en 5:38-48 :

Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.

Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ? Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

Nous avons déjà fait valoir dans les précédents articles de cette série que le fait de ne pas se venger et de faire du bien à ses ennemis était commandé dans l’Ancien Testament et dans le reste du Nouveau Testament, et qu’il est tout à fait clair que ces commandements étaient en harmonie avec une implication dans la violence étatique. Toutefois, une interprétation positive de ce texte est nécessaire.  Et bien que cela puisse paraître banal, nous devons prendre soin de noter que dans aucun des exemples d’obéissance au commandement que Jésus donne il ne décrit un magistrat. Tous les exemples sont tirés de la vie normale d’un Israélite moyen, sans pouvoir politique. Cela devrait nous inciter à affirmer l’interprétation augustinienne traditionnelle de ces textes, à savoir qu’il s’agit de conflits interpersonnels dans le domaine privé et non du rôle public du magistrat.

De plus, la conséquence des exemples de Jésus dans la première antithèse est qu’il a à l’esprit une interprétation particulière de la lex talionis (loi du talion), et non de la loi en soi, comme si elle était son adversaire. C’est à dire l’application de cette loi dans la vie privée, d’une manière qui justifierait la vengeance privée, précisément la pratique qu’interdit l’AT. Dans la deuxième antithèse, concernant l’amour de l’ennemi, les érudits ont noté depuis longtemps qu’aucun commandement tel que « hais ton ennemi » n’apparaît jamais dans l’Ancien Testament, ce qui est vrai. Comme nous l’avons soutenu, l’AT ordonne d’aimer son ennemi. Ce n’est pas vrai, cependant, pour toute la tradition juive, où l’on peut trouver des ordres explicites de ne pas faire du bien aux gens mauvais. Ce sont certainement ces traditions juives, et non les Écritures de l’Ancien Testament, que Jésus corrige ici, en réitérant l’éthique de l’Ancien Testament.


Notes

1.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, xi-xii. 

2.Le Dr. Craig Keener soutient que ce n’est pas une véritable exception au genre de la sagesse dans le reste du Sermon :

Beaucoup des paroles du sermon de Jésus sur la loi divine en Matthieu 5:21-28 peuvent avoir été prononcées à l’origine dans des contextes non-juridiques, mais si certaines des « antithèses » ont une force légale, c’est bien cette interdiction du divorce. La plupart des autres interdictions – la colère, la luxure, les jurons et la haine des ennemis – sont difficiles à détecter pour un tribunal, et encore plus difficiles à faire appliquer. Mais le divorce, tout comme l’interdiction des représailles légales, pourrait (bien que cela ne soit pas nécessaire) impliquer un tribunal juif dans son action, ne serait-ce que pour émettre un certificat de divorce. L’interdiction de prêter serment n’impliquerait un fonctionnaire de justice que si la personne a besoin d’un rabbin pour dissoudre un vœu non valide.

Mais le contexte du propos sur le divorce nous incite à le prendre plus en adéquation avec les autres : une combinaison d’une parole de sagesse et d’une interpellation prophétique, dont les sanctions étaient garanties par le jugement apocalyptique du tribunal céleste. » Craig Keener, … And Marries Another: Divorce and Remarriage in the Teaching of the New Testament, 23.

Le Dr Keener poursuit son explication, après avoir noté que Matthieu l’a probablement ajouté au précepte dominical original sans le préciser :

Mais dans l’Evangile de Matthieu, où la règle apparaît dans le contexte de l’exposition des Ecritures et où l’accent est mis sur l’Eglise disciplinant les membres égarés, la règle est plus susceptible d’être appliquée de manière juridique. C’est pourquoi il est significatif que dans Matthieu le propos soit nuancé : « sauf en cas d’immoralité. » Craig Keener, …And Marries Another, 26.

Pourquoi Matthieu insisterait-il sur une telle exception ? Précisément parce que l’enseignement de Jésus sur le divorce, comme la plupart de ses autres enseignements, n’est pas une formulation juridique détaillée comme celle de certains autres enseignants de son temps. Il a mis l’accent sur la recherche de principes dans la loi, considérant la Parole de Dieu comme une exigence prophétique plutôt que comme une simple jurisprudence exigeant une extrapolation juridique. Si les paroles de Jésus devaient devenir des formulations légales de quelque manière que ce soit, elles devraient être définies comme les formulations légales le sont. Et si les paroles de Jésus n’avaient pas vocation à devenir une simple formulation juridique, le principe réel inhérent à ces paroles doit être préservé contre une interprétation juridique de ces paroles…. Keener, 27.

3.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 11.

4.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 36.

5.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 15.

6.Voir plus loin la discussion sur le texte ci-dessous.

7.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 16-17.

8.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 31.

9.R.T. France, The Gospel of Matthew (New International Commentary on the New Testament) (Grand Rapids: Wm. B. Eerdmans Pub. Co., 2007), 181-182.

10.Dale C. Allison, The Sermon on the Mount, 59.

11.Greg Welty, “Eschatological Fulfilment and the Confirmation of Mosaic Law.”

12.Greg Welty, “Eschatological Fulfilment and the Confirmation of Mosaic Law.”

13.Craig Keener, …And Marries Another: Divorce and Remarriage in the New Testament, 114-115.

14.Craig Keener, …And Marries Another, 116-117.

15.On peut soutenir que l’enseignement sur les sacrifices en 5:23-24 contredit ce point, mais dès que nous reconnaissons que Jésus a simplement tiré cet exemple du contexte historique de son audience originale, qui à l’époque vivait avant la crucifixion et ses conséquences historico-rédemptives, le problème disparait.

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary et le reste du temps travaille en tant qu'Artiste 3D. Il est marié depuis deux ans à sa merveilleuse épouse Nadia.

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