Somme Théologique

La prière du Christ – Thomas d’Aquin

Dans les œuvres du Christ, la première qui mérite d’être mentionnée est son œuvre d’intercession. Autrement dit, le fait qu’il prie pour nous. Que peut bien signifier « prier » quand on parle de Jésus ? Est-ce bien la même prière que nous ? En 4 articles :

  1. Convient-il au Christ de prier ? Oui.
  2. Prie-t-il avec sa sensualité ? Non.
  3. Prie-t-il pour lui-même, ou seulement pour les autres ? Pour lui-même aussi.
  4. Toute prière du Christ est-elle exaucée ? Oui.

Article 1 : Convient-il au Christ de prier ?

On lit dans Luc (6, 12)  » En ces jours-là il sortit dans la montagne pour prier, et il passait la nuit à. prier Dieu. »

Thomas part de la définition qu’il a établie de la prière, plus tôt dans la Seconde Partie : « La prière est un exposé à Dieu de notre vouloir propre, pour qu’il l’exauce ». Si Christ n’était que Dieu il n’y aurait pas lieu de prier. Mais comme il a aussi une volonté humaine, il y a du sens à ce qu’il prie et demande l’exaucement de sa volonté humaine. Donc il est convenable que Christ prie.

Objection 1 :  Selon S. Jean Damascène,  » la prière est une demande à Dieu de ce qui est opportun ». Mais le Christ pouvait tout faire; il n’avait donc rien à demander à personne. Réponse : Il pouvait tout faire en tant que Dieu, mais pas en tant qu’homme. Et quand bien même, il a prié pour nous montrer l’exemple. 

Objection 2 : On ne demande pas ce que l’on sait devoir arriver certainement; ainsi nous ne prions pas pour que le soleil se lève demain. Il ne convient pas davantage de demander ce dont on sait que cela ne se réalisera en aucune façon. Or le Christ avait une science certaine de l’avenir; il n’avait donc rien à demander par la prière. Réponse : Parmi les choses que le Christ savait devoir arriver, il savait que certaines se réaliseraient à sa prière; il convenait donc qu’il les demande à Dieu.

Objection 3 :  Le Damascène écrit : « La Prière est une élévation de l’intelligence vers Dieu. » Mais l’intelligence du Christ n’avait nul besoin de monter vers Dieu, puisqu’elle lui était unie non seulement par l’union hypostatique, mais encore par la vision bienheureuse.Réponse : Si la prière est bien une élévation de l’intelligence vers Dieu nous ne sommes pas obligés de le comprendre comme si Jésus était « en bas » puis s’élevait vers Dieu. Elle peut aussi être un mouvement « en haut de façon simple » : ainsi bien que l’intelligence de Jésus soit déjà élevée vers Dieu, elle est toujours dirigée –« élevée »- vers lui et la prière est donc possible.

Article 2 : Convient-il au Christ de prier selon sa sensualité ?

Prier selon la sensualité revient à dire que Christ a prié non seulement seulement avec son intelligence, mais aussi « avec ses tripes » et la partie sensorielle de son âme. Et ce n’est pas le cas.

 Il est écrit (Ph 2, 7) que le Fils de Dieu par la nature qu’il a assumée  » a été fait semblable aux hommes ». Mais les autres hommes ne prient pas selon leur sensualité. Le Christ n’a donc pas, lui non plus, prié de cette manière.

Thomas distingue deux sens à « prier selon sa sensualité » :

  1. Prier « avec ses tripes » sans son intelligence. Cela n’est pas plus possible à Christ qu’aux hommes (et tant pis pour les pentecôtistes), à cause de deux choses :
    1. Ce qui est sensuel est limité à ce qui est ressenti par les sens. Dieu étant au-delà du sensoriel, nous ne pouvons pas prier avec notre sensualité seule.
    2. Parce que la prière est orientée vers un certain bien, qui est identifié non pas par la sensualité mais par la raison. Votre sensualité c’est l’excitation, mais l’identification de la source de cette excitation (ex : ma femme) relève de la partie intellectuelle de notre âme. Donc pour prier, il faut déjà savoir quoi demander, et donc avoir mobilisé sa raison.
  2. Prier avec son intelligence, mais qui exprime ce que nous avons « dans les tripes ». Prier avec l’émotion incluse. Cela convient au Christ comme à tous les humains. Et le Christ a prié ainsi pour 3 choses :
    1. Montrer qu’il a assumé toute notre nature humaine, affections naturelles comprises.
    2. Qu’il est permis à l’homme de désirer de façon naturelle ce que Dieu n’approuve pas.
    3. Que l’homme doit soumettre ses propres désirs naturels à la volonté divine, comme lorsque Christ s’est soumis à son Père alors qu’il désirait que « cette coupe s’éloigne » de lui.

Article 3 : Christ prie-t-il pour lui-même ou seulement pour les autres ?

Vu qu’il possédait déjà toutes choses, on ne voit pas forcément ce qu’il pourrait demander pour lui-même…

Le Seigneur lui-même a dit dans sa prière : « Glorifie ton Fils  » (Jn 17, 1).

Thomas dit que Jésus a prié pour lui-même de deux manières différentes :

  1. Selon sa sensualité : Quand Jésus a prié pour que la coupe du jugement s’éloigne de lui, il priait pour lui-même.
  2. Selon sa raison, pour recevoir ce que sa nature humaine n’avait pas encore reçu, comme l’exemple de Jean 17.1 le montre.

Tout le reste, c’est pour d’autres.

Article 4 : Toute prière du Christ est-elle exaucée ?

Il est écrit (He 5, 7)  » Ayant présenté, avec un grand cri et des larmes, des prières et des supplications, il a été exaucé pour sa piété. »

Christ connaissait parfaitement ce que désirait son Père, et sa volonté ne désirait pas autre chose que ce que voulait son Père. Donc toutes ses demandes ont été exaucées et seront exaucées par le Père. Et vu qu’il prie pour notre salut, il y a de quoi rassurer !

Objection : Il semble que non, car le Christ a demandé l’éloignement de la coupe (Mt 26.39) qui ne s’est pas fait.

Réponse : La demande du Christ : que la coupe passe loin de lui, a été diversement présentée par les Pères. Car S. Hilaire, dit  » Il demande que la coupe passe non pour que lui-même l’évite, mais pour qu’elle aboutisse à un autre. Il prie pour ceux qui devront souffrir après lui; c’est comme s’il disait : De même que cette coupe de la Passion est bue par moi, qu’elle soit bue par eux, sans perdre l’espérance, sans ressentir la douleur, sans craindre la mort. »

Ou bien, selon S. Jérôme’. » C’est expressément qu’il dit : « Cette coupe », c’est-à-dire celle du peuple des Juifs qui ne peuvent avoir l’excuse de l’ignorance, s’ils me mettent à mort, car ils ont la Loi et les Prophètes qui me prophétisent chaque jour. »

Ou bien, selon Denys d’Alexandrie : « Le Christ dit : « Éloigne de moi cette coupe ». Cela ne signifie pas : qu’elle ne s’approche pas de moi, car si elle ne s’est pas approchée, elle ne peut pas être éloignée. Mais, de même que ce qui passe seulement ne touche pas et ne demeure pas, ainsi le Sauveur demande que l’épreuve qui l’assaille légèrement soit repoussée. »

Mais S. Ambroise Origène et Chrysostome disent qu’il fit cette demande comme un homme qui repousse la mort par sa volonté de nature.

Ainsi donc, si l’on comprend avec S. Hilaire qu’il demanda ainsi que les autres martyrs deviennent les imitateurs de sa passion; ou qu’il demanda de ne pas être bouleversé par la crainte de boire la coupe; ou de ne pas être retenu par la mort, on peut dire que sa prière fut entièrement exaucée.

Mais si l’on comprend qu’il a demandé de ne pas boire la coupe de la mort et de la Passion, ou de ne pas la recevoir des Juifs, ce qu’il demandait ne s’est pas réalisé parce que la raison qui présentait cette demande ne voulait pas son accomplissement. Mais il voulait, pour nous instruire, nous faire connaître sa volonté de nature et le mouvement de sensualité qu’il avait comme homme.

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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