Apologétique

Le « moi souverain » – Tim Keller

Voici un extrait de l’ouvrage La prédication : communiquer la foi à l’ère du scepticisme de Timothy Keller. Il y parle de ce qu’il nomme le « moi souverain1 » :


Pour beaucoup, la question essentielle de notre époque concerne l’identité. Nous devons prendre conscience de nos désirs et de nos aspirations les plus profonds et tout mettre en œuvre pour les réaliser, sans nous laisser arrêter par les contraintes ou l’adversité. Le sociologue Robert Bellah appelle cela « l’individualisme expressif » ; je l’appelle « le moi souverain ». […]

La philosophie du « moi souverain » pose de nombreux problèmes sérieux. Dans un premier temps, elle part du principe que nous savons ce que nous voulons, que nos désirs profonds sont cohérents et harmonieux. Le modernisme nous conseille d’identifier nos désirs les plus profonds et de les satisfaire, mais nos désirs les plus profonds se contredisent souvent. Le souhait d’une carrière prestigieuse entrera souvent en conflit avec une certaine relation. Et nos sentiments fluctuent constamment. Une identité fondée sur les émotions sera donc instable et incohérente.

Plus grave encore, une identité fondée sur l’affirmation de soi, sans tenir compte des contraintes extérieures, est, en fait, une illusion. Gail Sheehy a défendu le « moi souverain », surtout dans le livre précurseur Passages, en 1976. De son point de vue, nous ne devenons nous-mêmes que lorsque nous pouvons regarder en nous et nous affirmer en dehors de toutes « évaluations et accréditations externes ». Ce qui est clairement impossible.

Imaginez un guerrier anglo-saxon dans l’Angleterre des années 800. Il est en proie à deux pulsions. L’une est l’agressivité. Il aime massacrer et tuer les gens qui lui manquent de respect. Son éthique guerrière s’accordant à la culture honneur-déshonneur dans laquelle il baigne, il s’identifie pleinement à cette pulsion. Il se dit: « C’est moi! C’est comme ça que je suis ! Je vais vivre ainsi. » Son autre pulsion est une attirance homosexuelle. Il la réprime : « Ce n’est pas moi. Je vais gérer et refouler cette pulsion. » Imaginez maintenant un jeune homme qui se promène à Manhattan aujourd’hui. Il ressent les deux mêmes pulsions. Elles s’imposent avec la même force et sont difficiles à contrôler. Que se dira-t-il ? Il considérera l’agressivité et dira : « Ce n’est pas ce que je veux être » et il cherchera à s’en libérer grâce à une thérapie ou un programme de gestion de la colère. Puis, concernant ses désirs sexuels, il pensera: « C’est ce que je suis. »

Que nous montre ce petit exercice ? Il révèle d’abord que notre identité ne dépend pas de nous. Nous recevons une grille de lecture morale que nous plaçons sur nos différents sentiments et pulsions, et c’est elle qui les interprète. Cette grille m’aide à décider quels sentiments sont « moi » et peuvent s’exprimer, et lesquels ne le sont pas et doivent pas l’être. C’est cette grille d’interprétation des croyances qui forme notre identité, et non l’extériorisation naturelle de nos émotions. Malgré les avis contraires, nous savons instinctivement que notre for intérieur est insuffisant pour nous guider. Nous avons besoin d’une norme extérieure à nous pour nous aider à combattre nos pulsions intérieures.


  1. KELLER, Timothy J., La prédication : communiquer la foi à l’ère du scepticisme, Lyon : Clé, 2017, p. 137-140.[]

Ingénieur de formation, pèlerin de la vérité et mari d’une graphiste exceptionnelle. Court après une connaissance toujours plus grande de son Sauveur et de la réalité dans laquelle il l'a placé.

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