Théologie

Les Béréens : ma Bible et moi ?

En l’an 168 av. J.-C., la troisième Guerre macédonienne qui opposait Rome au royaume de Macédoine depuis 4 ans se termina à Pydna, près de Thessalonique. C’est là que Persée, sixième roi de la dynastie des Antigonides – rois macédoniens – subit une lourde défaite face à la République romaine. Le vainqueur, le consul Paul-Emile, divisa la Macédoine en 4 districts et Bérée devint alors l’une des premières villes macédoniennes soumises à Rome. La domination romaine devint définitive 22 ans plus tard, lorsque la province romaine de Macédoine fut fondée en 146 av. J.-C.

Cette même ville de Bérée se retrouve sous la plume de Luc dans le chapitre 17 du livre des Actes, versets 10 à 12 :

Aussitôt les frères firent partir de nuit Paul et Silas pour Bérée. Lorsqu’ils furent arrivés, ils entrèrent dans la synagogue des Juifs. Ces Juifs avaient des sentiments plus nobles que ceux de Thessalonique ; ils reçurent la parole avec beaucoup d’empressement, et ils examinaient chaque jour les Écritures, pour voir si ce qu’on leur disait était exact. Plusieurs d’entre eux crurent, ainsi que beaucoup de femmes grecques de distinction, et beaucoup d’hommes.

Nous y trouvons Paul annonçant l’Évangile à des juifs issus de la Diaspora au sein de leur synagogue, lieu de culte et d’enseignement théologique et spirituel. En effet, ces derniers disposaient librement d’un lieu de rassemblement et la tolérance romaine leur permettait de pratiquer leur religion sous l’occupation. Et cela parce que, « Jules César, en reconnaissance du soutien des Juifs pendant sa guerre avec Pompée, a accordé des avantages aux Juifs de Palestine et de la Diaspora, et diverses villes de l’empire ont suivi en donnant aux Juifs certains droits1 ». Les juifs pouvaient ainsi pratiquer leur « coutumes », leurs « rites sacrés » et leurs « règles » et bénéficiaient plus particulièrement des droits suivants2 :

1. Le droit de se rassembler ou d’avoir un lieu de rassemblement
2. Le droit de respecter le sabbat
3. Le droit d’avoir leur nourriture « ancestrale »
4. Le droit de décider de leurs propres affaires
5. Le droit de collaborer financièrement

Cette communauté juive, installée en dehors de la Palestine a sûrement dû entendre le message de la résurrection pour la première fois avec la venue de l’apôtre Paul. Et pourtant, ils accueillirent le message de l’apôtre avec empressement, contrairement à leurs frères de Thessalonique. L’auteur n’hésite pas à les comparer à ces derniers, les décrivant comme ayant « des sentiments plus nobles que ceux de Thessalonique ». Cet éloge de la part de Luc découle de leur ouverture au message de Paul entremêlée d’une belle soumission aux Écritures : « ils reçurent la parole avec beaucoup d’empressement, et ils examinaient chaque jour les Écritures, pour voir si ce qu’on leur disait était exact. » Nous retrouvons ainsi l’un des solae3 de la Réforme, le sola scriptura, par lequel les Écritures ont le dernier mot sur toute affirmation théologique.   

Cependant, il apparaît opportun de se demander comment les juifs de Bérée pratiquaient ce principe, la manière dont les propos de Paul étaient comparés aux Écritures. Or, ce passage voit bien souvent nos pratiques modernes se calquer sur celles de l’époque qu’il décrit. Il est dur de déroger à cette habitude dans notre lecture des Écritures et ce passage en est un bel exemple. Notre pratique de la lecture de la Bible, bien souvent individuelle et aidée de multiples copies des Écritures, ne peut pourtant pas pouvoir se transposer sur celle des Béréens. En effet, les synagogues issues de la diaspora juive possédaient bien souvent un rouleau de la Torah et parfois quelques autres rouleaux des Écritures (probablement en grec) mais ils étaient conservés au sein de la synagogue et ne faisaient pas l’objet d’une propriété individuelle4. Nous sommes loin du schéma actuel où chacun peut vérifier individuellement et séparément ce que le prédicateur affirme.  

Par ailleurs, les mots grecs traduits généralement par « ils examinaient chaque jour les Écritures » ont subi l’analyse minutieuse de Roy E. Ciampa dans un article de 2011. Il remet en question la traduction habituelle qui est faite de ces termes qui pousserait le lecteur moderne à « imaginer un cadre dans lequel la plupart des membres d’une communauté (ou au moins plusieurs personnes) avaient accès à une copie qu’ils pouvaient utiliser pour consulter les textes correspondants5 ». L’étude menée par l’ancien professeur du Gordon-Conwell Theological Seminary sur des textes judiciaires et non judiciaires, bibliques ou extra-bibliques montre que le terme examiner qui traduit généralement άναϰρίνοντες n’est pas approprié pour l’examen d’un texte ou d’un document. Le sens courant de ce verbe pour un objet impersonnel tel un texte ou un document serait plutôt « se renseigner sur », c’est-à-dire « poser [à quelqu’un] des questions sur [l’objet] ». Ciampa n’est pas le seul à souligner la véritable signification de ce terme puisque C. K. Barrett dans son commentaire de 1998 affirmait : « άναϰρίνοντες n’est nulle part ailleurs dans le NT utilisé pour l’étude des Écritures ; il suggère plutôt l’examen juridique des témoins (ou d’une personne accusée) – voir Ac 4:9 ; 12:19 ; 24:8 ; 28:18 – et c’est en fait dans ce sens qu’il est utilisé ici. Paul a établi les Écritures comme témoins : leur témoignage, une fois éprouvé, étaie-t-il ses affirmations6 ? » Ciampa propose alors de traduire l’expression du verset 11 par « ils posaient des questions à Paul sur les Écritures tous les jours » au lieu de « ils examinaient chaque jour les Écritures ».

La scène décrite par Luc serait ainsi celle d’une « communauté qui traitait Paul comme un rabbin ou un enseignant des Écritures très respecté et […] les Béréens étaient censés avoir (ou sont présentés comme ayant) évalué ses réponses aux questions qu’ils lui posaient à la lumière de leur propre connaissance et compréhension de l’Écriture7 ». Ce n’était pas une scène exceptionnelle puisque poser des questions à un enseignant juif ou à un rabbi sur l’Écriture était quelque chose de commun ; en ce sens, Jean-Baptiste a été sollicité de nombreuses fois. L’interprétation que l’on fait de ce texte en calquant notre usage moderne sur les pratiques du premier siècle semble donc erronée, la communauté des Béréens ayant accès à une quantité limitée de rouleaux scripturaires dans leur synagogue et préférant poser des questions à Paul sur ce qui leur enseignait. Leurs recherches ne se détachaient pas de leur communauté et de l’enseignant.

En faisant cela, les Béréens pratiquaient effectivement le sola scriptura remis en avant par les Réformateurs. Mais ils ne mettaient pas en pratique le solo scriptura (ou nuda scriptura) en cours dans nos églises. L’Écriture seule des réformateurs ne signifiait pas l’Écriture comme seule source d’autorité mais l’Écriture comme dernière autorité. Il n’est pas question de défendre l’exclusivité de l’Écriture comme source de connaissance sur Dieu et son œuvre mais de défendre l’exclusivité de son autorité. Elle est la suprême autorité en théologie mais n’est pas la seule. « L’Écriture est-elle la norme qui norme d’autres normes, auquel cas nous pouvons parler d’un schéma d’autorité, ou est-elle la seule norme, auquel cas nous pouvons oublier les schémas et simplement affirmer un seul principe d’autorité : ‘solo’ scriptura8 ? »

Les conciles et les Pères de l’Église – la tradition – ne sont donc pas à mettre de côté pour comprendre ce que la Bible enseigne tout en n’étant pas à élever pas au rang de l’Écriture. C’est ce que, après avoir défini le sola scriptura, précise la Seconde confession helvétique :

L’apôtre Pierre déclare qu’aucune prophétie de l’Écriture ne peut être l’objet d’une interprétation particulière ; nous ne recevons donc pas sans examen toute explication proposée. Par conséquent, nous ne reconnaissons pas comme vraies et authentiques les interprétations de l’Église romaine, que leurs défenseurs voudraient que l’on accepte aveuglément. Nous ne regardons comme véritables et orthodoxes que les explications tirées de l’Écriture elle-même (en prêtant attention au génie de la langue dans laquelle les livres saints sont écrits, en tenant compte des circonstances particulières et en examinant les passages parallèles qui, semblables ou différents, sont plus clairs, afin de les comparer avec ceux qui sont plus obscurs). Ces explications doivent également être conformes à la règle de la foi et de la charité, et servir à la gloire de Dieu ainsi qu’au salut de l’homme. […]

Nous ne méprisons donc pas les Pères de l’Église, tant grecs que latins, ni leurs argumentations ou ouvrages sur la religion, pour autant qu’ils soient conformes à la Parole de Dieu. Mais nous nous en éloignons avec humilité lorsque nous y trouvons quelque chose qui s’écarte de l’Écriture ou y est contraire. Nous croyons en cela ne leur faire aucun tort, vu que tous défendent de mettre leurs écrits au même rang que les Écritures canoniques. Ils déclarent, au contraire, que leurs affirmations doivent être mises à l’épreuve, pour que l’on reçoive ce qui est conforme à l’Écriture et que l’on rejette ce qui y est contraire.

La Réforme ne protestait pas contre « la tradition Catholique Romaine en soi mais contre l’écart depuis la tradition reçue9 ». Elle ne rejetait pas la tradition mais la replaçait à son juste rang : soumise à l’Écriture. Elle n’élevait pas non plus l’interprétation individuelle, particulière à un rang qui n’est pas le sien, elle ne se faisait pas partisane du solo scriptura. C’est malheureusement ce principe que l’on voit principalement à l’œuvre dans les Églises évangéliques. La peur de toute tradition, de toute norme d’autorité autre qu’individuelle amène la création d’un cycle de construction-destruction – et contradictoirement ce cycle devient lui-même tradition.

En cela, rien de bien nouveau. Saint Hilaire reprochait déjà cela à l’empereur Constance II au IVe siècle qui s’amusait un peu trop avec les ariens : « Mais il t’arrive ce qui arrive d’ordinaire aux bâtisseurs novices qui ne sont jamais contents de leur travail : tu ne cesses de démolir ce que tu ne cesses de bâtir10. » De même, Tertullien avançait ces propos sur les hérétiques11 :

Au surplus, ils ignorent le respect, même à l’égard de leurs propres chefs. Voilà pourquoi il n’y a généralement pas de schismes chez les hérétiques. Quand il y en a, on ne les voit pas : le schisme est leur unité même. Je mens, si même entre eux ils ne s’écartent pas de leurs propres règles, chacun tournant à sa fantaisie les préceptes reçus, tout comme celui qui les leur a donnés les avait disposés à sa fantaisie.

Bien plus tard, au XIXe siècle, Charles Spurgeon, dans son Commenting and Commentaries, avertissait ceux qui affirmaient pouvoir exposer l’Écriture sans aide :

Bien entendu, vous n’êtes pas un puits de science pour penser ou affirmer que vous pouvez exposer les Écritures sans l’aide des œuvres des théologiens et des érudits qui ont travaillé durement avant vous dans le domaine de l’exposition. […] Il paraît étrange que certains hommes qui parlent tant de ce que l’Esprit Saint leur révèle, considèrent si peu ce qu’il a révélé aux autres.

Face à ce danger du solo scriptura, quelle solution ? Une des issues est le rappel important de Mathison : « L’Écriture elle-même indique que les Écritures sont la possession de l’Église et que l’interprétation de l’Écriture appartient à l’Église dans son ensemble en tant que communauté12. » Et c’est en effet ce que nous avons vu avec les Béréens dans Actes 17 et c’est ce que nous pouvons lire dans d’autres passages des Écritures. L’interprétation de l’Écriture n’est pas avant tout celle d’un individu mais elle est premièrement celle de l’Église. L’interprétation se fait dans et par l’Église. Et il ne s’agit pas seulement de l’église locale mais de l’Église qui s’étend dans le temps et dans l’espace ; l’Église vivante et morte, l’Église d’ici et d’ailleurs. Vivre cela tendra au véritable sola scriptura et esquivera son paronyme, le solo scriptura. Ainsi, l’anarchie interprétative ne pourra pas régner au sein de l’Église et les propos que tenait Bossuet sur les protestants resteront injustifiés : « Le propre de l’hérétique, c’est-à-dire, de celui qui a une opinion particulière, est de s’attacher à ses propres pensées ; et le propre du catholique, c’est-à-dire de l’universel, est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de l’Église13 … »


  1. [traduction libre] SANDERS, E.P., Judaism: Practice and Belief, 63 BCE – 66 CE, Londres : SCM Press, 2005, p. 212.[]
  2. Ibid.[]
  3. Véritable pluriel de sola, à la place de l’habituel solas.[]
  4. KEENER, Craig S., Acts: An Exegetical Commentary : Volume 3: 15:1-23:35.[]
  5. [traduction libre] CIAMPA, Roy E., « « Examined the Scriptures »? The Meaning of άναϰρίνοντες τάς γραφάς in Acts 17:11 », Journal of Biblical Literature, Vol. 130, no 3, 2011, p. 527.[]
  6. [traduction libre] BARRETT, C. K. Barrett, A Critical and Exegetical Commentary on the Acts of the Apostles, vol. 2, ICC, Édimbourg : T&T Clark, 1998, p. 818.[]
  7. [traduction libre] CIAMPA, « « Examined the Scriptures »? The Meaning of άναϰρίνοντες τάς γραφάς in Acts 17:11 », p. 540.[]
  8. [traduction libre] VANHOOZER, Kevin J., Biblical authority after Babel: retrieving the solas in the spirit of mere Protestant Christianity, Grand Rapids, MI : Brazos Press, 2016, p. 120. []
  9. [traduction libre] Vanhoozer, Biblical authority after Babel, p. 120.[]
  10. HILAIRE, Contre Constance, Paris : Editions du Cerf, 1987, p. 213.[]
  11. TERTULLIEN, Traité de la prescription contre les hérétiques, Paris : Cerf, 1957, p. 148-149.[]
  12. [traduction libre] Mathison, Keith A., The shape of sola scriptura, Moscow, Idaho : Canon Press, 2001, p. 245.[]
  13. BOSSUET, Jacques-Bénigne, Histoire des variations des Églises protestantes, Tome 1, Paris : Garnier frères, 1921, Préface ; https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5656668b/f26.item.r=pape.texteImage.[]

Ingénieur de formation, pèlerin de la vérité et mari d’une graphiste exceptionnelle. Court après une connaissance toujours plus grande de son Sauveur et de la réalité dans laquelle il l'a placé.

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