Jésus était-il pacifiste ? (6/7) -L’Église post-apostolique
12 février 2020

Cet article est le sixième de la série “Jésus était-il pacifiste ?”, originalement publiée par Andrew Fulford et traduite dans le cadre de notre projet “The Calvinist International”. Cliquez ici pour retrouver les autres articles de cette série.


Nous n’avons discuté jusqu’ici que des principes transhistoriques et de l’exégèse biblique. Mais il y a un autre aspect de ce débat qui mérite d’être abordé. En définitive, l’argument le plus solide en faveur du pacifisme ne vient pas des sujets que nous avons précédemment évoqués, mais bien des débuts de l’Église post-apostolique. C’est dans cette période que nous trouvons les premiers chrétiens véritablement pacifistes. Et finalement, la généralisation de cette opinion parmi les croyants amène les historiens à se poser la question suivante : comment en est-on arrivé là ? Les pacifistes ont une réponse simple et directe : le pacifisme généralisé de l’Église primitive s’explique par la transmission fidèle de la tradition apostolique, qui elle même provient du fondateur de la religion, Jésus-Christ lui-même.

Mais nous avons présenté, dans cette série d’articles, un argument selon lequel cette lecture des Écritures est erronée et n’a certainement aucun fondement tiré de la loi naturelle intemporelle. Cela laisse ouverte une importante question historique pour les non-pacifistes : comment expliquer la généralisation du pacifisme au sein de l’Église primitive ?

Le non-pacifiste est obligé de reconnaitre qu’il est en difficulté sur ce point : il y a très peu de littérature datant des premiers jours de l’Église apostolique qui ait un intérêt pour ce sujet. Justin Martyr est sans doute le premier chrétien à avoir formulé une certaine forme de pacifisme, et l’ont suivi par la suite Irénée, Tertullien, et Origène, entres autres, probablement1. Entre l’écriture du dernier livre du Nouveau Testament et les écrits de Justin, il y a probablement autour d’un demi-siècle où il n’existe aucune preuve solide que ce soit en faveur du pacifisme ou bien d’un rejet de celui-ci. Ainsi, dès le début, le non-pacifiste est contraint de s’en tenir aux seules spéculations sur ce qui a pu se passer. Il n’y a pas de texte ecclésial primitif qui dise “L’Église tout entière devint pacifiste en 140 après J.C.” ; si un événement de ce genre est vraiment arrivé, nous ne pourrons le repérer qu’indirectement.

Pourtant, si l’on est d’accord avec la lecture du Nouveau Testament proposée dans cette série, il y a certains faits historiques qui pourraient indiquer comment ce virage s’est opéré. Nous en présenterons quelques-uns ci-dessous, bien qu’il y ait probablement d’autres facteurs qui aient pu permettre cette transition dans la réalité des faits. Voici une brève heuristique qui nous permet de trier ces différents types de facteurs : les causes découlant des aspects pérennes de la vie, de la relation de l’Église avec les Gentils, de sa relation avec les Juifs, et les causes internes au christianisme.

Facteurs pérennes

Le passage du temps

Comme nous l’avons noté plus haut, il s’écoule beaucoup de temps avant l’apparition du premier texte soutenant le pacifisme. Pour toute tradition ayant traversé l’histoire, le passage du temps augmente les risques de diffusion d’erreurs dans sa transmission. Même au sein du NT, alors que les apôtres étaient encore en vie, on peut trouver des exemples d’idées répandues attribuées par erreur à Jésus ou aux apôtres2. Comment la propagation de l’erreur n’en serait-elle donc pas d’autant plus probable une fois les apôtres disparus de la scène ?

La violence contre nature

Les hommes sont naturellement réticents à la violence, en particulier à l’égard d’autres personnes. Cette tendance naturelle est conçue par Dieu pour limiter la violence, mais Dieu s’attend aussi à ce que nous utilisions notre raison et que nous reconnaissions que le bien supérieur réclame parfois une violence moralement discriminante. Cependant, le bon usage de la raison peut parfois être difficile, car nos passions peuvent submerger nos capacités rationnelles si nous ne nous entraînons pas correctement ou si nous recevons une mauvaise éducation des autres. La (bonne) disposition générale à éviter la violence, ainsi qu’une mauvaise éducation à la sagesse et à la vertu, auraient donc pu pousser n’importe qui, à tout âge, à adopter une position pacifiste. Cela aurait certainement pu être le cas pour un chrétien du premier ou du deuxième siècle, surtout s’il se contentait d’une lecture superficielle des enseignements de Jésus.

Un sujet complexe

L’éthique de la violence est intrinsèquement complexe. Elle exige une certaine compréhension de la nature humaine, de la nature de la justice, de la rétribution, de la politique, de Dieu, de la sagesse et de la bonne hiérarchie des valeurs. De plus, lorsqu’il faut prendre en compte une révélation spéciale, la question se complique encore davantage : le sujet éthique doit alors avoir une certaine connaissance des textes, des règles d’interprétation, éventuellement de la langue originale, et maîtriser des concepts comme la révélation progressive. Pour tout sujet, plus les facteurs en cause sont compliqués, plus l’erreur est probable.

La tendance des minorités

En tout temps et en tout lieu, les groupes minoritaires victimes de persécution peuvent avoir tendance à sombrer dans une mentalité de ghettoïsation. L’approche pacifiste, ou anabaptiste, des relations intra et extra-communautaires est une possibilité toujours présente, et l’Église primitive était dans une situation très propice à son adoption, elle qui souffrait parfois de grandes persécutions.

Les dangers de la guerre

La guerre, étant à la frontière entre la légalité et l’ordre politique, a toujours procuré des occasions de pécher. Il n’est donc pas surprenant que des personnes particulièrement préoccupées par la pureté morale aient pu considérer la guerre avec une suspicion toujours plus grande, au point de se convaincre qu’elle était intrinsèquement dysfonctionnelle.

Les causes liées aux païens

Les exécutions abusives

Très tôt, les chrétiens furent exécutés par des gouverneurs romains pour cause d’entêtement et diverses autres accusations. Les chrétiens considéraient ces peines comme injustes. Il ne serait pas surprenant que l’Église, confrontée à une telle injustice systémique, ait fini par porter un jugement absolu sur toute violence d’État, en interdisant aux chrétiens de participer à une pratique si souvent et manifestement malveillante. En outre, le fait que les chrétiens soient encore exécutés à l’époque où les soldats chrétiens pouvaient recevoir l’ordre de procéder à des exécutions aurait apporté un autre facteur dans l’équation, celui du comportement approprié des chrétiens envers leurs coreligionnaires. Cela n’aurait qu’encouragé l’Église à s’opposer encore davantage à toute peine capitale.

L’accusation d’insurrection

Les chrétiens étaient constamment soupçonnés et souvent ouvertement accusés d’être des insurgés. Étant donné les peines atroces qui découlaient d’une telle conviction, les chrétiens auraient eu toutes les raisons du monde d’insister sur le fait qu’ils étaient non-violents. Et bien sûr, le contraire de la violence révolutionnaire aurait été un pacifisme absolu. On peut donc facilement imaginer la grande motivation qu’aurait eu l’Église primitive à soutenir que la religion chrétienne était intrinsèquement pacifiste.

L’idolâtrie imposée

Les érudits non pacifistes de l’Église primitive ont parfois tenté de faire valoir que l’idolâtrie imposée qu’impliquaient les pratiques militaires romaines était la principale objection que l’Église avait à l’égard de l’engagement dans l’armée. C’est probablement faux, mais néanmoins, cet aspect du service militaire put certainement inciter de nombreux chrétiens à une condamnation absolue. Une fois devenu évident que le christianisme n’était pas une forme de judaïsme, et ne méritait donc pas le statut d’exemption que les juifs avaient de la participation à la religion romaine, les chrétiens auraient eu de plus en plus de mal à faire partie de la société romaine. Bien qu’il y ait probablement eu des exceptions de facto pour les soldats chrétiens sur le terrain, l’attitude officielle aurait été de ne pas faire d’exceptions. Cette hostilité générale aurait probablement découragé les chrétiens à s’engager, ce qui aurait logiquement renforcé la perception du christianisme comme religion pacifiste.

Les causes liées au judaïsme

1) Le Dr David Instone-Brewer écrit au sujet du lien entre l’Église et le judaïsme :

L’Église primitive a perdu le contact avec ses racines juives au cours de l’année 70 avant J.C. ou avant celle-ci. Divers passages du NT suggèrent que les chrétiens furent excommuniés des synagogues avant que le canon du NT soit achevé, et certainement avant 70 avant J.C. Quelques groupuscules chrétiens, tels que les Nazaréens et les Ébionites, continuèrent à suivre les coutumes juives, mais ceux-ci s’éteignirent rapidement. L’Église a très vite oublié ses racines juives, et a ainsi perdu le contact avec une grande partie de l’arrière-plan juif des écrits du NT3.

Cette perte du contexte juif allait poser des problèmes pour la compréhension de l’enseignement de Jésus, car l’Église était directement confrontée à des idées issues de son contexte. En effet, en ce qui concerne le Sermon sur la montagne en particulier, il fut difficile pour de nombreux interprètes de comprendre que Jésus répond à des pratiques inappropriées de la culture juive palestinienne, et non à la Loi elle-même, sans doute en partie parce que cette culture est moins connue que l’Ancien Testament, surtout pour les non-historiens. Par ailleurs, la perte de contact avec les interprètes juifs a pu augmenter les chances de mal comprendre l’Ancien Testament. Bien qu’à de nombreux égards leur compréhension ait été imparfaite, la manière rigoureuse dont le judaïsme rabbinique a soigneusement traité l’Ancien Testament aurait néanmoins certainement pu aider les chrétiens à comprendre leur propre livre. La perte d’interlocuteurs au sein de cette tradition pouvait facilement conduire à un appauvrissement des connaissances au sein de l’Eglise.

2) En même temps, l’Église fut très tôt en mauvais termes avec le judaïsme. Les chrétiens furent forcés de réfuter ceux qui étaient dans la droite lignée des Pharisiens et rejetaient les déclarations de Jésus affirmant qu’il était le Messie promis dans l’AT. L’Église était donc très encline à prouver que sa religion était plus vraie et meilleure que le judaïsme, car elle voulait convertir à la fois les juifs et les observateurs indécis qui auraient pu être tentés de devenir juifs plutôt que chrétiens. Pourtant, comme l’a noté le Dr. Allison dans un précédent article, cela aurait incité les chrétiens à essayer de lire le Sermon sur la montagne contre le judaïsme au sens large, et même contre l’AT, dans la mesure où le judaïsme s’en tenait à une interprétation correcte de ces textes. En d’autres termes, si les juifs plaidaient pour le non-pacifisme de l’Ancien Testament, les chrétiens pouvaient être tentés de soutenir que la religion du Nouveau Testament était meilleure et plus pure précisément en ce qu’elle était pacifiste. L’hostilité entre juifs et chrétiens a pu alimenter les divisions sur ce sujet, ayant tendance à accentuer les différences.

3) Nous trouvons un possible exemple de ce point dans une approche précoce des prophéties du deuxième chapitre d’Ésaïe ; le prophète y préfigure un âge futur où la Loi sortira de Sion et sera juge entre les nations, ce qui les amènera à “forger des hoyaux de leurs glaives”, autrement dit, un âge de paix mondiale. À partir de Justin, les chrétiens ont fait référence à leur propre comportement pacifiste comme étant l’accomplissement de cette prophétie, pour prouver que le christianisme était l’accomplissement de l’Ancien Testament, et ainsi supérieur au judaïsme. Cette interprétation ne résiste pas à la lecture d’Ésaïe dans son contexte original, bien que la familiarité puisse égarer les gens à cet égard. Ésaïe prédit une ère de paix mondiale totale, et non l’avènement d’un mouvement religieux minoritaire refusant de servir dans les armées de nations qui sont encore en guerre les unes contre les autres. Néanmoins, les chrétiens ont argumenté dans le sens de Justin, et ceci pour les raisons suggérées plus haut.

4) Un quasi-marcionisme : Cette séparation de la religion juive et l’hostilité à son égard, associées aux techniques herméneutiques de l’école païenne d’Alexandrie, ont conduit dans certains cas à des approches quasi-marcionistes de l’AT. Le Dr. Ronald J. Sider attire l’attention sur l’un de ces passages (bien qu’il ne le décrive pas de cette façon) dans son ouvrage The Early Church on Killing : A Comprehensive Sourcebook on War, Abortion, And Capital Punishment, tiré du Contre Celse (7,19) d’Origène4:

Il suffit à présent de se référer à la manière dont le juste est représenté dans les Psaumes disant, entre autres choses, chaque matin, je détruirai les méchants du pays, afin d’exterminer de la cité de l’Éternel tous les ouvriers de l’iniquité. Jugez donc, d’après les paroles et l’esprit de celui qui parle ici, s’il est concevable qu’après avoir, dans la partie précédente du psaume, comme chacun peut le lire, exprimé les pensées et les desseins les plus nobles, il dise dans la suite, selon le sens littéral de ses paroles, qu’au matin, et à aucun autre moment de la journée, il fera disparaître de la terre tous les pécheurs et n’en laissera vivre aucun, et qu’il fera mourir à Jérusalem tous ceux qui commettent l’iniquité. Et on trouve de nombreuses expressions similaires dans la Loi, comme celle-ci, par exemple : Nous n’avons rien laissé en vie.

L’idée que la pensée de juger les pécheurs serait ignoble suggère une subtile critique morale du jugement politique, qui entraînerait un rejet des principes moraux que l’AT soutient. De cette pensée au marcionisme, il n’y a qu’un pas. Et en effet, dans la mesure où de telles attitudes étaient répandues, même inconsciemment, parmi les chrétiens, les vastes succès du prosélytisme marcioniste ne sont pas surprenants. Marcion, bien entendu, était pacifiste, et il rejeta l’ensemble de l’Ancien Testament comme étant la révélation d’un autre dieu.

Les causes liées au christianisme

Erreur facile

Les non-pacifistes doivent admettre que la teneur et la signification superficielle de l’enseignement de Jésus, en particulier dans les textes évoqués ci-dessus, peuvent facilement conduire à une interprétation pacifiste. Il n’est pas du tout surprenant que l’Église primitive ait commis cette erreur et que les interprètes continuent de le faire aujourd’hui. Jésus a vraiment enseigné des pratiques telles que la miséricorde et l’amour, et les a mises en avant de façon significative. Il n’avait pratiquement rien à dire sur les devoirs des magistrats. Si le chrétien moyen devait mémoriser les enseignements les plus mémorables et les plus significatifs (pour la vie quotidienne) de Jésus, il mémoriserait probablement le Sermon sur la montagne. Et si c’était tout ce qu’il mémorisait, et s’il ne réfléchissait pas profondément au contexte de cet enseignement en suivant les principes que nous avons défendus dans les précédents articles de cette série, le pacifisme aurait probablement semblé être l’aboutissement logique des paroles de Jésus.

Connaissance limitée de la Bible

Il faut aussi se rappeler que l’Église primitive a vécu avant l’âge de Gutenberg. La plupart des Églises n’avaient pas d’exemplaires complets du canon, et il en allait certainement de même pour la plupart des individus. Il est fort probable qu’un grand nombre de chrétiens n’aient eu connaissance que d’une portion et non de la totalité des Écritures. La perte du plein conseil de la parole de Dieu pourrait signifier une perte de contexte vital, et donc une mauvaise interprétation.

Herméneutique figée et rigide

Les premiers chrétiens tombaient parfois dans des interprétations plutôt rigides et strictes des enseignements bibliques. Le Pasteur d’Hermas, un pseudépigraphe que beaucoup au sein de l’Église primitive considéraient comme un texte inspiré, enseignait que le péché post-baptismal ne pouvait être pardonné qu’une seule fois. Tertullien enseignait que le remariage était inapproprié, même après la mort de son conjoint. Plus précisément, le Dr. Sider note5que Lactance critique l’éthique de la guerre juste dans les Institutions Divines (6.9, 6.18), une approche qui impliquerait une critique morale de l’AT, et nous ramènerait une fois de plus au marcionisme. On peut sympathiser avec les chrétiens de tout âge qui, considérant les compromis moraux que font inévitablement les non-croyants et les croyants professants, lisent les exigences des Écritures de la manière la plus intransigeante qui soit. Mais nous devons également reconnaître que cette attitude est une distorsion des Écritures tout autant que son contraire, l’assouplissement des exigences au-delà de leur sens premier. Le pacifisme se qualifie aisément comme une surinterprétation rigide de certains des commandements de Jésus, et s’inscrit dans cette tendance générale rigoriste.

Pratique généralisée de la non-violence

D’après les statistiques, la plupart des chrétiens n’étaient ni magistrats ni soldats. Par conséquent, la plupart des chrétiens n’avaient pas l’occasion de pratiquer la violence physique. De plus, les chrétiens qui suivaient les principes de la guerre juste refusaient également de se révolter contre l’État ou de participer à des guerres manifestement injustes. Le résultat de tout cela est qu’on pourrait dire, en une généralisation légitime, que les chrétiens ne sont en règle générale pas violents. Une telle généralisation pourrait facilement dériver vers une conclusion différente, à savoir que les chrétiens sont par principe non-violents, en raison de leur enseignement même, qui l’interdit absolument.

Pollinisation croisée

L’Église primitive communiquait beaucoup avec elle-même. Cela inclut les grands penseurs de l’Église, qui étaient naturellement plus respectés et plus fiables dans leurs enseignements. Irénée a lu Justin, tout comme Tertullien et Origène. Et Justin était probablement un pacifiste. Est-il donc surprenant que ceux qui suivirent ses traces aient adopté son avis ? Non. En outre, en dehors de la question du pacifisme, il existe plusieurs doctrines qui se répandirent probablement dans l’Église et qui furent considérées comme la vérité, bien qu’elles ne fussent probablement pas héritées des apôtres. Un exemple de cela serait le millénarisme (ou, selon votre opinion, l’amillénarisme)6. Un autre exemple serait l’approche quasi semi-pélagienne du libre arbitre que beaucoup d’apologistes adoptèrent7. Le passage au mono-épiscopat se fit sans préavis explicite, bien qu’il s’agisse d’un changement8. Le désaccord sur la date de Pâques implique soit que les apôtres ont enseigné différentes dates, auquel cas la croyance qu’une date unique était obligatoire était très probablement une erreur, soit qu’ils ont enseigné une date précise, auquel cas l’un des camps s’est trompé en croyant que les apôtres avaient enseigné l’autre date. Et un des premiers changements par rapport à la pratique du NT est visible dans le catéchuménat : une institution qui n’existait pas à l’époque des apôtres, mais qui s’est répandue très peu de temps après. Dans le même ordre d’idées, on ne peut pas passer à côté de la pratique disparate du baptême des enfants dès le début de l’histoire de l’Église. Tous ces mouvements suggèrent que la propagation de l’influence a pu être très rapide, et même pour des idées qui n’étaient pas apostoliques bien qu’elles aient été rapidement considérées comme telles. Le pacifisme pourrait en être un exemple supplémentaire.

Croyances à propos des soldats chrétiens

Bien sûr, on pourrait objecter : ces premiers chrétiens pacifistes n’auraient-ils pas connu des soldats chrétiens en règle avec l’Église, s’il y en avait ? Probablement ; mais ils ont peut-être imaginé que la plupart de ces soldats n’étaient pas violents, et donc techniquement obéissants aux commandements de Jésus tels qu’eux-mêmes les interprétaient. Ils ont peut-être reconnu que certains étaient violents, mais les considéraient comme pécheurs et minoritaires. Ces hypothèses auraient été erronées, mais il n’est pas impossible qu’elles aient été faites. Et en effet, nous devons noter que Tertullien, qui en de nombreux endroits pouvait parler des chrétiens comme étant sans exception pacifistes (Apologétique ,42), peut dire de ses compagnons chrétiens à ses voisins païens : “Nous naviguons avec vous, nous combattons avec vous, et nous labourons le sol avec vous.9” Le fait qu’il ne qualifie pas constamment ses déclarations pacifistes sans nuances ne rend pas cette déclaration moins significative, bien qu’elle soulève des questions intéressantes sur les raisons pour lesquelles il n’a pas modifié son langage de manière appropriée, et sur la manière dont les historiens devraient qualifier des déclarations similaires parmi les autres pacifistes chrétiens des premiers temps.

Les pères idéalistes

Le dernier point à souligner concernant l’Église primitive est que la plupart des textes pacifistes que nous avons reçus proviennent des règles de l’Eglise et des docteurs chrétiens. Ces deux types de textes furent écrits par des personnes soucieuses de défendre et de renforcer l’identité typiquement chrétienne de leur Eglise. Cependant, comme en tout temps et en tout lieu, de telles motivations peuvent parfois conduire à un désir de voir l’Église devenir une société parfaite, et à l’illusion qu’elle en est déjà une. Cela peut conduire à la fois à la négation des divergences de fond par rapport à l’idéal recherché et à un durcissement des exigences prêchées aux laïcs. Les laïcs, comme à d’autres époques, peuvent avoir adopté un point de vue différent sur la question, non pas parce qu’ils étaient simplement non-croyants, mais parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec les interprétations proposées par leurs maîtres à penser. Cela aurait pu être également vrai dans le cas du pacifisme. Cela expliquerait certainement la présence persistante des chrétiens au sein de l’armée. Ce ne serait pas la première fois que des laïcs ignorent les opinions des intellectuels face aux réalités pratiques.

Nous conclurons cette série avec un dernier article, en passant en revue les précédents et en proposant quelques observations finales.


  1. Cet article prendra pour acquis la lecture pacifiste de l’Église primitive, à la fois parce qu’elle semble être correcte dans l’ensemble, et parce que l’harmonisation de la lecture non-pacifiste du NT avec la lecture pacifiste de l’Église primitive renforcerait encore les arguments en faveur de la tradition de la guerre juste. Cependant, tout en acceptant cette vision “majoritairement pacifiste” de l’Église primitive, toute enquête honnête ne peut pas négliger le fait qu’il y a eu des chrétiens dans l’armée dès le tout début. Tertullien se vante presque à un moment donné dans ses écrits que les chrétiens combattent aux côtés des païens dans les forces impériales (Apologétique 42). Cependant, cela doit être expliqué – les pacifistes disent que c’est un manquement à l’enseignement chrétien – il faut l’expliquer.[]
  2. Par exemple, Jean 21:20-23 ; 2 Thessaloniciens 2:1-2 ; Galates dans son intégralité.[]
  3. INSTONE-BREWER, David, Divorce and Remarriage in the Bible: the Social and Literary Context, p. 238.[]
  4. J. SIDER, Ronald, The Early Church on Killing, p. 75.[]
  5. J. SIDER, Ronald, The Early Church on Killing, p. 109.[]
  6. Voir le compte-rendu du Dr. Charles Hill dans Regnum Caelorum: Patterns of Millennial Thought in Early Christianity.[]
  7. Voir la discussion du Dr. Alister McGrath sur ce point dans son livre, Iustitia Dei : A History of the Christian Doctrine of Justification, 3e éd., Cambridge : Cambridge University Press, 2005, p. 33-38.[]
  8. Voir l’analyse méticuleuse du Dr James Tunstead Burtchaell sur cette question dans From Synagogue to Church: Public Services and Offices in the Earliest Christian Communities, Cambridge : Cambridge University Press, 1992.[]
  9. Cette référence est tirée de J. SIDER, Ronald, The Early Church on Killing, p. 56.[]

Nathanaël Fis

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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