Dogmatique,  Philosophie,  Théorie politique

Jésus était-il pacifiste ? (7/7) -Synthèse

Cet article est le dernier de la série « Jésus était-il pacifiste ? », originalement publiée par Andrew Fulford et traduite dans le cadre de notre projet « The Calvinist International ». Cliquez ici pour retrouver les autres articles de cette série.


Cette série a tenté d’apporter une réponse à la question « Jésus était-il pacifiste ? »  La discussion a commencé par l’étude de quatre aspects du contexte de Jésus : la loi naturelle, le contexte des usages littéraires, le contexte social et l’Ancien Testament. Ces quatre aspects ont permis de conclure que l’enseignement de Jésus n’était pas pacifiste. Le deuxième article présentait les différents types de pacifismes et les arguments avancés pour les soutenir, afin de faciliter la comparaison. Ainsi, une fois les arguments en faveur de la non-violence clarifiés, nous pouvions vérifier si les textes fondateurs de la religion chrétienne contenaient ces arguments. Le troisième article commençait par soutenir que le contexte des enseignements de Jésus ne débouchait pas sur le pacifisme. Il se poursuivait par l’examen des données néotestamentaires, le NT ayant été rédigé après que l’enseignement de Jésus eut été donné pour la première fois. L’objectif était de découvrir si cet enseignement, faisant la transition entre l’AT et le NT, avait eu un impact laissant supposer qu’il se serait écarté de ce que son arrière-plan nous aurait laissé envisager. Le troisième article mettait en évidence que ces quatre aspects de son arrière-plan se sont poursuivis à l’époque de la rédaction du Nouveau Testament. Cela rend encore plus probable la conclusion que Jésus n’était pas pacifiste.  Les quatrième et cinquième articles de la série tentèrent d’interpreter les enseignements et les actions de Jésus dont les pacifistes affirment qu’ils approuvent leur position, et ont conclu que ce n’est le cas pour aucun d’entre eux.  Enfin, le sixième article fournit quelques explications possibles sur les raisons pour lesquelles l’Église primitive comprit mal ce que ces enseignements signifiaient réellement et se tourna finalement vers le pacifisme. Bien sûr, beaucoup peuvent ne pas être convaincus, et la brièveté de notre étude peut leur fournir une certaine légitimité. Cependant, il est à espérer que cette argumentation nous a au moins encouragé à un moment de réflexion sur le sujet.

Avant de conclure cette discussion, quelques réflexions supplémentaires méritent d’être apportées.

Néanmoins…

Fait peut-être notable, le Dr John Howard Yoder inclut la tradition de la guerre juste dans son livre Nevertheless, la désignant en ces termes « Le pacifisme des études de cas honnêtes »1. Ceci n’est pas totalement faux. En subordonnant la guerre et la violence à la justice, la tradition de la guerre juste réduit considérablement les possibilités de recours à la violence ouverte par les acteurs étatiques et non étatiques. En effet, on peut raisonnablement constater que si tout le monde suivait les principes de la guerre juste, il n’y aurait plus jamais de guerre. En réalité, c’est sans doute l’implication naturelle de la vision eschatologique du deuxième chapitre du livre d’Ésaïe, celle-là même à laquelle les pacifistes de l’Église primitive firent référence : puisque c’est la soumission à la Loi qui apporte la paix, et que la Loi n’enseignait pas le pacifisme mais des principes de guerre juste, l’âge de la paix à venir ne sera pas dû au refus des gens de s’engager dans l’armée, mais au fait que toutes les nations seront justes et ne provoqueront donc plus de guerre.

La guerre juste et les deux royaumes

La plupart des conversions théologiques significatives ne sont pas le fruit de simples arguments. Elles sont presque toujours accompagnées de changements d’imagination et de désir. Elles se produisent parce que les gens ont une vision différente du monde dans sa globalité et commencent à voir les détails à la lumière de l’ensemble. Ainsi, bien que cette série ait tenté de fournir de meilleures détails que le discours pacifiste, elle peut sembler plutôt fragmentaire en dehors de l’ensemble naturel. Un bref survol de cet ensemble mérite donc d’être mentionné. Cet ensemble est la vision des deux royaumes de la réforme magistérielle.

La vision des deux royaumes commence par une distinction entre l’intérieur et l’extérieur, l’âme et le corps. C’est une distinction que toutes les cultures ont admise, et qui n’a donc pas besoin d’être beaucoup défendue, et qui ne le sera pas ici. La théologie des deux royaumes soutient que Dieu dirige ces deux domaines de manière différente. Il gouverne le domaine interne directement, immédiatement, par la puissance de la Parole à travers le Saint Esprit. Il gouverne le domaine extérieur indirectement et par l’intermédiaire de divers agents humains, d’une manière à laquelle on peut résister (à cause du péché).

D’autres distinctions assez courantes sont liées à cette distinction. L’une d’entre elles est la distinction entre la Loi et l’Évangile. Selon l’approche des deux royaumes, le croyant est justifié par la foi, et est donc intérieurement placé au-delà du pouvoir de la Loi. Étant justifiée, la loi n’a plus le pouvoir de condamner. Mais à l’extérieur, dans son comportement, le croyant pèche toujours, et peut donc toujours être soumis à la loi. En outre, les non-croyants sont assurément toujours soumis à la loi. La loi continue à avoir du poids du fait que les gens continuent de pécher, et la préservation du bien commun de la société exige une certaine retenue coercitive du comportement. Cependant, la puissance de l’Évangile n’est pas sans rapport avec la vie extérieure. Au contraire, il la transforme organiquement, du cœur vers l’extérieur. En effet, le but de l’Évangile est de réaliser cette transformation : la grâce ne vise pas à détruire ou à remplacer la nature, mais à la restaurer et à la perfectionner selon son telos d’origine.

Le royaume extérieur, régi par des médiateurs humains et selon la loi, a une nature intrinsèque, qui a traditionnellement été résumée dans les « trois sphères » : la famille, l’Église et l’État. La Genèse nous renseigne sur l’origine de ces sphères. Dieu a créé l’humanité et lui a ordonné d’être féconde et de se multiplier ; cela est à l’origine de la famille et du mariage, ainsi que de sa fonction reproductrice. Il leur a en outre dit de prendre le contrôle de la terre, ce qui a donné naissance à la deuxième fonction de la famille, celle de la production et des affaires, c’est-à-dire l’économie. En tant qu’images de Dieu, ces êtres humains avaient également la tâche et la joie d’adorer Dieu, et de le faire en tant qu’êtres sociaux qu’ils sont : c’est une description de l’Église dans son état originel. Enfin, la famille humaine, qui sera finalement composée de nombreuses petites familles, devra naturellement organiser ces tâches, et organiser les relations des différentes familles entre-elles : c’est la tâche de la politique, qui organise la polis vers le bien commun.

Les trois sphères ne sont qu’une partie de la nature, et c’est la nature que l’Évangile, le royaume intérieur, restaurera un jour par grâce. Mais d’ici là, le péché subsiste, et une loi hétéronome est donc nécessaire. Et dans le royaume temporel extérieur, l’ordre est maintenu par cette loi. À notre époque, où certaines forces et individus visant le chaos sont prêts à agir de manière extrême, la coercition est parfois nécessaire pour maintenir le bien commun contre les menaces. La décision d’y recourir au moment opportun revient à juste titre au groupe auquel ce bien commun appartient, c’est-à-dire à la polis. Par conséquent, tant que le péché existe, la justice naturelle exige que la polis ait le droit d’utiliser la force et de déléguer cette utilisation aux magistrats et à leurs agents. La grâce, bien qu’elle élimine dans de nombreux cas le besoin d’une telle force, ne le fait pas entièrement ; elle n’exige pas non plus que la force soit abandonnée face à de graves menaces pour l’ordre politique. Au contraire, elle œuvre généralement en remodelant les cœurs, et donc le comportement, des citoyens et des étrangers, afin que le bien commun puisse être atteint avec une imposition de moins en moins hétéronome, et une obéissance de plus en plus naturelle à l’ordre de la charité.

Ceci est un bref résumé de l’approche des deux royaumes en matière de politique et de violence, mais il devrait suffire à esquisser une vue d’ensemble. Eu égard à ce contexte, la tradition de la guerre juste prend tout son sens en tant qu’implication théologique des principes les plus fondamentaux : le temps présent est caractérisé par le chevauchement des deux âges, et l’âge à venir réside principalement dans l’homme intérieur ; l’extérieur est susceptible de manifester le changement interne à un degré plus important, mais jusqu’au jour où toutes choses seront faites nouvelles, il doit être régulé par les systèmes et l’ordre de l’ancien âge, l’âge marqué par le péché et donc par le besoin de coercition pour maintenir un minimum de justice.

La réforme magistérielle

L’une des implications de cet argument plus général est que les protestants magistériaux virent quelque chose que l’Église primitive, les anabaptistes pacifistes et même certains érudits critiques modernes n’ont pas réussi à voir, à savoir que Jésus n’était ni un pacifiste ni un anarchiste. Comment se fait-il que ces figures aînées des temps modernes aient pu voir cela, alors que tant d’autres en furent incapables ?

Au bout du compte, la réponse réside dans leur méthode. Les réformateurs magistériaux étaient des humanistes ; on leur enseigna à chercher la vérité dans les sources, interprétées naturellement et honnêtement selon l’intention de l’auteur. Ils étaient également des biblistes ; ils croyaient qu’ils devaient se soumettre à l’ensemble du conseil de la parole de Dieu, et pas seulement aux canons arbitrairement sélectionnés au sein du canon. Ils comprenaient la signification du bien temporel (ils n’héritent pas du titre « magistériaux » pour rien), bien qu’ils n’en aient pas fait le bien ultime (et ne fusionnèrent donc pas les deux royaumes, ou les deux âges, en un seul, comme l’ont fait les options catholiques romaine et anabaptiste).

Ils purent ainsi voir les points présentés dans cette série. Ils virent que l’AT contredisait catégoriquement le marcionisme ; ils virent la continuité du NT avec l’AT, et de ces deux Testaments avec la loi naturelle. Nous espérons que la présente série permettra au moins à certains de constater la sagesse de l’approche des Réformateurs et de considérer avec attention si leur voix peut encore être pertinente pour nous aujourd’hui.


  1. YODER, John Howard, Nevertheless: The Varieties of Religious Pacifism, p. 22-28.[]

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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