Ce que l’Economie doit à la Théologie : la fondation du libéralisme économique
9 mars 2020

Le mythe contemporain nous rapporte qu’au commencement était le Chaos, appelé aussi « la théologie chrétienne ». Puis Adam Smith accoucha de la Richesse des nations, et Turgot la Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, et l’Economie Politique fut. Ainsi naquit le libéralisme économique, dont l’application engendra la révolution industrielle, et l’élévation générale de notre niveau de vie (ou l’entrée du Capitalisme, et avec le capitalisme la Mort, selon qui vous écoutez).

Sauf que le mythe est faux. En réalité, l’Economie en tant que discipline indépendante est née de la théologie chrétienne, et a des théologiens comme parents. Gilbert Faccarello (professeur d’économie à l’université du Panthéon à Paris cocorico !), dans le chapitre 5 du très bon Oxford Handbook of Christianity and Economics raconte les relations compliquées entre la mère Théologie et la fille Economie :

Il est possible de montrer que, pour certaines étapes cruciales du dévelopemment de l’économie, la pensée religieuse lui a donné un élan décisif, étant ainsi au cœur de ses développements. Mais il est aussi vrai que la pensée religieuse a développé une critique forte de ces développements même. C’est précisemment ce double mouvement entre religion et économie politique que l’exemple de la France du XVIIIe et XIXe siècle montre sans ambiguïté.

FACCARELLO G., From the foundation of liberal political economy to its critique dans OSLINGTON P.,  Oxford Handbook of Christianity and Economics, p. 74.

Dans cet article, nous allons nous intéresser à comment un des canons de Dordrecht – la dépravation totale- a engendré le libéralisme économique, à travers le penseur janséniste Pierre de Boisguilbert.

Quelques rappels sur la scène intellectuelle française au XVIIIe siècle

Je ne vais certainement pas déployer un tableau complet, mais juste trois détails qui sont nécessaires pour comprendre la suite.

  • Les protestants (réformés) étaient persécutés et réprimés, mais paradoxalement, les intellectuels protestants étaient très lus, et beaucoup de réformés bien placés avaient une influence qu’on ne soupçonne plus aujourd’hui.
  • La France était le berceau et l’épicentre du Jansénisme, qui a beaucoup troublé l’Eglise Romaine du XVIIIe siècle. Le jansénisme est une résurgence de la sotériologie augustinienne dans l’Eglise Romaine Française de l’époque, autrement dit : une sotériologie calviniste, bien que ce soit un développement indépendant de la Réforme, et que les jansénistes n’aient pas cherché à quitter Rome, ni à rejoindre les réformés. (C’est une des raisons pour lesquelles je dis que la sotériologie réformée n’est pas le coeur de la théologie réformée d’ailleurs).
  • La pensée économique de l’époque en France était le colbertisme, qui mettait en place un plan d’industrialisation de la France sous le contrôle et la conduite de l’Etat, une philosophie non-libérale donc.

La scène intellectuelle française, bien que catholique, accordait donc une grande place à certaines idées qui aujourd’hui seraient classées sans hésitation dans le calvinisme, à travers les jansénistes. C’est ainsi que Blaise Pascal est un auteur qui est plus facilement cité par les protestants que par les romains, alors même que ce dernier était officiellement catholique.

Avec Augustin, le jansénisme considère que l’homme est fondamentalement incapable de faire parfaitement le Bien, et que ses meilleurs œuvres sont toutes teintées d’injustice. De façon indépendante, les jansénistes avaient donc un dogme proche de celui de Dordrecht  qui déclare :

C’est pourquoi tous les hommes sont conçus dans le péché et naissent enfants de colère, incapables de tout bien salutaire, enclins au mal, morts dans le péché et esclaves du péché. Et sans la grâce de l’Esprit qui régénère, ils ne veulent ni ne peuvent retourner à Dieu, ni corriger leur nature dépravée, ni se disposer à l’amendement de celle-ci.

Il est vrai qu’après la Chute, il a subsisté dans l’homme quelque lumière de nature; grâce à elle, il conserve encore une certaine connaissance de Dieu et des choses naturelles, il discerne entre ce qui est honnête et malhonnête, et montre avoir quelque pratique et soin de la vertu et d’une discipline extérieure. Mais tant s’en faut que, par cette lumière naturelle, il puisse parvenir à la connaissance salutaire de Dieu, et se convertir à lui, puisqu’il n’en use même pas droitement dans les choses naturelles et civiles, mais plutôt, telle qu’elle est, il la souille de diverses manières et la maintient dans l’injustice: ce que faisant, il est rendu inexcusable devant Dieu.

Canons de Dordrecht 3.3-4

Pour mieux voir cette convergence entre protestants et Jansénistes (sur ce point précis), voici deux citations qui expriment que l’homme sert les autres à cause de son avarice bien plus que sa charité, ce qui sert de fondation au libéralisme économique.

Voici ce qu’écrit Pierre Nicole, théologien janséniste :

Par exemple, quand on voyage dans le pays, nous trouvons des hommes prêts à servir ceux qui passent par là et qui ont des logements prêts à les recevoir de partout. Nous disposons de leurs services à loisir. Nous les commandons, ils obéissent… Ils ne se défilent jamais de nous rendre l’assistance que nous demandons. Qu’est ce qui pourrait être plus admirable que ces gens s’ils agissaient par charité ? C’est la cupidité qui les amène à agir. 

Pierre-Nicole-transparent.png
Pierre Nicole, 1625-1695, théologien janséniste.

Et voici maintenant la citation de Pierre Bayle, philosophe réformé du début XVIIIe siècle :

Gardez tout ceci [les préceptes de pauvreté de l’évangile –NdT] pour la théorie, et ramenez la pratique aux lois de la Nature… qui nous incite… à devenir plus riche et dans une meilleure condition que nos pères. Préservez la vivacité de l’avarice et de l’ambition, et interdisez simplement le vol et la fraude… Ni le froid ni la chaleur, rien ne peut stopper la passion de devenir riche. 

Description de cette image, également commentée ci-après
Pierre Bayle, 1647-1706, philosophe réformé.

Deux traditions différentes, mais une même idée.

Pierre de Boisguilbert

Pierre de Boisguilbert est un des tous premiers économistes modernes, il a écrit Le factum de la France (1705) dans lequel il défend la suppression des douanes internes, pour libéraliser le commerce et dynamiser l’économie française, contre l’industralisation mercantiliste de Colbert. Voici ce qu’en dit Gilbert Faccarello :

Boisguilbert en contraste efface l’ordre moral et politique et met en avant les relations commerciales. En tant que janséniste, cependant, son point de départ est le même que Pierre Nicole : la dépravation de l’homme après la Chute, la « terrible corruption du cœur ». La logique des marchés n’exprime rien d’autre que l’application systématique de l’égoïsme de l’homme aux transactions, générant un comportement égoïste maximisant qui git au cœur de sa théorie économique : « Chaque homme cherche à satisfaire son propre intérêt au plus haut degré, et avec la plus grande facilité possible »

FACCARELLO G., From the foundation of liberal political economy to its critique dans OSLINGTON P., Oxford Handbook of Christianity and Economics, p. 78.

Jugez par vous-même sa proximité avec les théologiens précédemment cités :

A travers une terrible corruption du cœur, il n’y a aucun individu qui ne cherche pas du matin au soir et n’emploie pas tous ses efforts à ruiner cette harmonie [de la communauté], bien qu’il n’attende rien d’autre que son bonheur de sa maintenance. 

Pierre Le Pesant de Boisguilbert by Santerre.jpg
Pierre Le Pesant de Boisguilbert, 1646-1714.

Alors qu’est ce qui empêche que ces individus hautement corrompus de ruiner toute société par leur égoïsme ? La Providence de Dieu, qui est définie dans des termes jansénistes, très proche de ceux des réformés. Ainsi, Boisguilbert suggère à Colbert de supprimer les droits de douane, les remplacer par une capitation et assurément le cash viendrait. Laissez-faire et laissez-passer, Dieu saura bien tirer le bien de l’humanité à partir du péché des hommes.

Cette vision de la Providence n’est pas très éloignée de celle que Zacharias Ursinus expose dans son commentaire du Catéchisme de Heidelberg :

Cette [providence] ou action médiate de Dieu est faite parfois par un instrument bon, soit naturel soit volontaire, parfois par un instrument mauvais et pécheur. Cependant, l’œuvre de Dieu en ces derniers et par ceux-ci est toujours parfaite, très juste et très sainte… il nous faut sainement reconnaître que Dieu exécute ses œuvres et jugements bons et sains par des instruments bons comme mauvais. C’est en effet par ses frères et de méchants madianites que Joseph fut envoyé en Egypte, par Balaam le faux prophète qu’Israël fut béni, par des faux prophètes que furent tentés le peuple, par Satan que fut troublé Saül. Dieu punit David par Absalom, et par la malédiction de Shiméi, il punit Salomon par la rébellion de Jéroboam, Roboam par la défection du peuple, il met Job à l’épreuve par Satan et les chaldéens, il tranfère Juda et Jérusalem par la main de Nebuchadnezzar  etc.

URSINUS Zacharias, Commentaire du Catéchisme de Heidelberg, Q27.

Et voici pourquoi je disais que le libéralisme économique est né de la théologie chrétienne.

La mutation rationaliste

Les idées de Boisguilbert faillirent être expérimentées, mais son application fut suspendue quand on se rendit compte que ses réformes fiscales feraient effondrer le système existant. Cependant, ses idées économiques persistèrent et furent reprises une génération plus tard par les physiocrates, dont le très célèbre Turgot. Il y avait cependant un changement majeur dans son architecture philosophique : la théologie janséniste a été remplacée par le sensationalisme de John Locke.

Au lieu de la dépravation totale, Turgot parlait de « l’inclinaison naturelle de l’être humain à ressentir le plaisir et éviter la douleur ». Au lieu de la Providence, les calculs utilitariens. Au lieu de la théologie chrétienne, la philosophie rationnaliste.

C’est cette version de libéralisme économique qui fut mise en place à la Révolution, et le reste appartient à l’histoire.

Conclusion

La pensée économique de Boisguilbert nous amène à plusieurs conclusions :

  • Le christianisme n’est pas opposé par essence à toute forme de libéralisme économique. Le qualificatif le plus précis est : « c’est compliqué ». Les chrétiens ont donc la liberté d’adhérer ou de rejeter cette économie politique. Les deux existent dans la Tradition.
  • L’Economie moderne est fille de la théologie chrétienne, même si elle a depuis longtemps quitté ses catégories. Elle peut donc tout à fait y être soumise de nouveau. Si c’est par des concepts théologiques que naquit l’économie moderne, alors on peut domestiquer l’économie post-moderne par de la théologie.

Dans un prochain article, nous verrons comment la théologie chrétienne a aussi été la plus féroce critique du libéralisme économique moderne, notamment du côté des protestants du XIXe siècle.

En illustration: Une vue du Royal Exchange de Londres, Robert Sayer, d’après Thomas Bowles (II), 1751

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

0 commentaires

Trackbacks/Pingbacks

  1. Comment l’Economie s’est séparée de la Théologie : le rôle de Malthus - Par la foi - […] un article précédent, nous avions montré un exemple de comment l’Economie était à la base de la théologie sous…

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *