Sebastian Münster : hébraïsant et cosmographe
21 avril 2020

La première moitié du XVIe siècle est une période de grandes découvertes, à la fois géographiques et textuelles. La cartographie consacrée aux territoires non européens, tels que du Nouveau Monde, de l’Asie et de l’Afrique se perfectionne. Des travaux d’écrivains de l’Antiquité, considérés depuis le Moyen Âge comme des autorités incontournables, sont découverts ou redécouverts, édités selon de nouveaux critères philologiques et diffusés grâce à l’imprimerie. Du côté des sciences bibliques, on voit l’essor des traductions et des éditions en langues originales, de même que la synthèse de tout le savoir antique et médiéval. C’est dans ce contexte qu’apparaît le réformé Sebastian Münster (1488-1552), un cartographe, astronome, mathématicien et hébraïsant allemand.

Avant de pouvoir s’apercevoir de la valeur des œuvres philologiques et scientifiques de Sébastien Münster, il est fondamental de se pencher sur son parcours académique, ainsi que le contexte intellectuel dans lequel il a émergé. Sa place éminente dans l’Histoire n’est pas une construction érigée par l’historiographie des siècles derniers. En effet, son épitaphe en rend déjà témoignage :

Germanus Esdras heic / Straboque conditur / Si plura quaeris audies : /  Sebastianus Munsterus Ingelh. / Theologus et Cosmographus / inter primos summus / Solemnem Ascensionis Memoriam / anno salutis MDLII / maior sexaginta morte pia / illustravit.Ici gît le Strabon et l’Esdras allemand, si vous souhaitez en savoir plus, écoutez : Sebastian Münster d’Ingelheim, théologien et cosmographe parmi les plus éminents, a donné par sa mort pieuse un exemple mémorable de l’Ascension, en l’an de grâce 1552, âgé de plus de soixante ans. (Traduction libre)
Cette épitaphe est rapportée dans l’Epitome historiae Basiliensis de Christian Wurstisen en 1577. BURMEISTER, Karl Heinz, Sebastian Münster: Versuch eines biographischen Gesamtbildes, Bâle: Helbing Lichtenhahn, 1969, p. 193.

La titulature des premières lignes fait allusion à ses exploits en géographie descriptive et en langue hébraïque. En effet, la Géographie de Strabon prend de l’ampleur en Occident dès le troisième quart du XVe siècle, grâce aux nouvelles éditions imprimées ; sa Géographie devient un exemple de récit géographique qui inspire les auteurs de la Renaissance européenne1. Voir en Münster un Strabon allemand, c’est lui accorder un rôle majeur dans le développement du savoir géographique de son époque.

Quant à la comparaison à Esdras, les ouvrages de grammaire hébraïque de Münster sont mis en parallèle avec la dévotion du prophète de la période du second temple à l’étude et à l’enseignement de la loi mosaïque ; la qualité textuelle des livres d’Esdras était également reconnue. Ainsi, le luthérien Lucas Osiander l’Ancien qualifie le prophète de scrib[a qui]dam in lege Dei exercitatissim[us]2, soit l’auteur (biblique) le plus exercé dans la loi de Dieu.

Ayant constaté la renommée de Münster, il s’agit, à présent, de brièvement retracer sa formation académique. Le futur cosmographe et hébraïsant naît en 1488 à Ingelheim. Il y étudie le trivium (grammaire, rhétorique et dialectique), puis se rend à Heidelberg pour se familiariser avec la logique, la cosmologie, les mathématiques, les sciences naturelles et la théologie. C’est au même endroit qu’il se forme au quadrivium (géométrie, arithmétique, musique et astronomie) et rejoint l’ordre franciscain. En 1509, il est envoyé au monastère de Sainte Catherine à Rufach, où il approfondit ses connaissances en hébreu sous la direction de Konrad Pellikan (1478-1556). Münster s’associe également avec des académiciens juifs tel qu’Élie Lévita (1469-1549), dont il publie plusieurs traductions latines des commentaires et grammaires hébraïques3. Jusque-là, son savoir en mathématiques et en astronomie reste basique; c’est pour cela qu’en 1514, il séjourne à Tübingen afin de se cultiver auprès du mathématicien et astronome Johannes Stöffler (1451-1531)4.

Münster se déplace encore dans plusieurs centres intellectuels, retourne succinctement à Heidelberg en tant que professeur de théologie et d’hébreu, et publie plusieurs ouvrages grammaticaux et lexicographiques en grec, araméen et hébreu, dont le plus fameux est l’Epitome Hebraicae Grammaticae (1520).

MÜNSTER, Sebastian, Epitome Hebraicae Grammaticae, Bâle : Johannes Froben, 1520, f. 3r.

En 1529, il s’installe à Bâle, où il reste jusqu’à son décès en 1552 et enseigne principalement l’hébreu à l’université5. Sa production6 représente quinze livres d’études hébraïques, onze livres d’astronomie et mathématiques, ainsi que huit livres de géographie7. De plus, à Bâle seul, il fait imprimer 78 éditions ou traductions de textes hébraïques, faisant de lui l’hébraïsant le plus productif de la période de la Réforme8.

Illustration La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances… de Sebastian Münster (Bâle : Heinrich Petri, 1552), p. 20.

Bien qu’aux yeux d’un individu du XXIe siècle, les études de philologie antique et de géographie ne semblent que peu complémentaires, l’intérêt de Münster pour ces sujets est loin d’être arbitraire ; la géographie du début de l’époque moderne est conçue de manière autant scientifique qu’empirique, historique que philologique9. Étudier les langues antiques permet à Münster d’accéder avec aisance aux écrits vétérotestamentaires ainsi qu’aux écrits des philosophes grecs qui sont considérés comme des autorités.

Par ailleurs, les juifs avaient produit de nombreux ouvrages d’érudition restés inaccessibles à la chrétienté occidentale. Ainsi, à Bâle en 1546, Münster emploie des traités de mathématiques d’auteurs juifs, afin de donner une partie de son enseignement de l’hébreu à travers des textes profanes10. Cette méthode est très répandue dans les universités et les académies : par exemple, à Lausanne, l’on apprend à maîtriser le grec à partir des poètes et philosophes grecs, pour ensuite approcher le Nouveau Testament avec la plus grande habileté philologique.

Concernant les auctores et auctoritates de l’Antiquité grecque, Ptolémée et Strabon exercent le plus d’influence sur Münster. Le premier guide Münster par sa cartographie11, le second par sa géographie descriptive au penchant fortement historique12.

Illustration de la page de titre de La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances… de Sebastian Münster (Bâle : Heinrich Petri, 1552).

L’élan de la géographie allemande à la Renaissance s’explique par le manque de sources antiques à son sujet. Alors que les états européens en formation cherchent à “prendre conscience de leur passé, l’Allemagne se [met] à écrire son histoire”. Or, Tacite n’a que peu écrit sur la Germanie, et Ptolémée et Strabon font preuve d’ignorance concernant tout ce qui se situe au-delà du Rhin13. Ce manque de sources antiques aurait alors motivé les efforts des géographes allemands du XVe siècle. Georg von Peurbach (1423-1461) et Regiomontanus (1436-1476) offrent des instruments améliorés qui permettent de mesurer la surface de la terre, traduisent des ouvrages de Ptolémée du grec au latin, produisent des calendriers précis et calculent de nouvelles latitudes et longitudes14. Martin Waldseemüller (1470-1520) et ses compagnons proposent des corrections aux cartes de Ptolémée et les assemblent aux cartes récentes15. Johannes Stöffler (1451-1531) et Johann Schöner (1477-1547) apportent des précisions aux calculs de latitudes et de longitudes, notamment pour les villes du Saint-Empire16. Johannes Werner (1468-1522) et Petrus Apianus (1495-1552) trouvent des méthodes de projection toujours plus précises et améliorent les calculs de longitudes et de latitudes17. En somme, l’insuffisance de Ptolémée amène les géographes allemands à corriger l’auctor et à apporter des innovations techniques et scientifiques. Ainsi, Münster s’inscrit dans cette veine lorsqu’il écrit, en 1544, que “Ptolémée a beaucoup sondé de choses, et a décrit déjà la plus grande partie de la terre, mais il a ignoré beaucoup de choses qui ont été connues de mon âge depuis trente ou quarante ans”18.

“La Création” , MÜNSTER, Sebastian, La Cosmographie universelle recueillie de chasque bon autheur & apprové, tant des historiens, comme de ceux qui ont descrit les lieux particuliers, BELLEFOREST, François de (trad.), [Paris] : [s.n.], [1575], livre 1, p. 1.

  1. DALCHÉ, Patrick Gautier, “Strabo’s Reception in the West (Fifteenth-Sixteenth Centuries)”, in Dueck, Daniela, The Routledge Companion to Strabo, Londres : Routledge, 2017, p. 367.[]
  2. OSIANDER, Lucas, Esdras, Nehemias, Esther, Iob, Psalterium, Proverbia Salomonis, Ecclesiastes, & Canticum Canticorum. Iuxta veterum seu vulgatam translationem omnia ad hebraeam veritatem emendata… Tübingen : Georgen Gruppenbach, 1577, p. 1.[]
  3. BURNETT, Stephen G., Christian Hebraism in the Reformation Era (1500 – 1660): Authors, Books, and the Transmission of Jewish Learning, Leyde : Brill, 2012, p. 52.[]
  4. Philippe Mélanchthon étudia également la géographie auprès de Stöffler. VAN DUZER, Chet, « The Reluctant Cosmographer: Johannes Stöffler (1452–1531) and the Discovery of the New World », Terrae Incognitae, vol. 49, no 2, 2017, p. 135.[]
  5. MCLEAN, Matthew, The cosmographia of Sebastian Münster: describing the world in the Reformation, Aldershot, England ; Burlington, VT : Ashgate, 2007, pp. 10-15.[]
  6. La base de données Post-Reformation Digital Library offre un large panel d’ouvrages de Münster.[]
  7. BERGEVIN, Jean, Déterminisme et géographie: Hérodote, Strabon, Albert le Grand et Sebastian Münster, Sainte-Foy, Québec : Presses de l’Université Laval, 1992, p. 119.[]
  8. BURNETT, op. cit., p. 57.[]
  9. SHALEV, Zur, Sacred words and worlds: geography, religion, and scholarship, 1550-1700, Leyde / Boston : Brill, 2012, p. 6.[]
  10. MCLEAN, op. cit., p. 34.[]
  11. GALLOIS, Lucien, Les Géographes allemands de la Renaissance, Amsterdam : Meridian Publishing, 1963, p. 203. Münster publie une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée en 1540 (voir BROC, Numa, La Géographie de la Renaissance : (1420-1620), Paris : Bibliothèque nationale, 1980, pp. 77, 83).[]
  12. DAINVILLE, François de, La Géographie des humanistes, Genève : Slatkine, 1969, p. 54.[]
  13. GALLOIS, op. cit., pp. XVIII-XIX.[]
  14. Idem., pp. 1-12.[]
  15. Idem., pp. 25-38.[]
  16. Idem., pp. 70-116.[]
  17. Idem., pp. 117-131.[]
  18. MUNSTER, Sebastian, La Cosmographie universelle recueillie de chasque bon autheur & apprové, tant des historiens, comme de ceux qui ont descrit les lieux particuliers, BELLEFOREST, François de (trad.), [Paris] : [s.n.], [1575], livre 1, p. 35[]

Caleb Abraham

Sauvé, mari, père, historien et passionné de théologie.

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