Quel lien entre la justification, les œuvres, et le salut ? (6/7)
22 mai 2020

Droit versus possession : un refuge pour Piper

Cet article est la sixième partie d’une série sur le lien entre la justification, les œuvres, et le salut. Cette deuxième partie est une traduction d’un article de Brad Mason publié sur son blog Also A Carpenter.
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J’ai conclu mon dernier message par cette plaidoirie : Défendez ce que Piper a réellement écrit ou cessez de lui sauver la face. Le Dr Mark Jones a eu la gentillesse de répondre dans son article : « Piper plagie-t-il Thomas Goodwin1 ? »

Le contenu de sa réponse ne faisait que souligner (1) que tout le monde dans la tradition réformée n’a pas convenu qu’Adam s’était vu offrir la vie par le mérite, et (2) que Thomas Goodwin a écrit quelque chose de si proche de Piper sur la sanctification qu’on pourrait presque dire en plaisantant que c’est du plagiat.  En effet, les mots sont très proches. Le contenu ? Pas si proche. J’espère le montrer ci-dessous.

Il s’agit du début et de la fin

Le point important dans mon billet précédent n’était pas tant sur la doctrine de la sanctification que sur le salut final. Dans certains sens, nous pouvons dire que la sanctification a lieu sola fide et dans d’autres sens, nous ne le pouvons pas. Comme le dit Turretin, les bonnes œuvres sont “constitutives” de la sanctification. Ce n’est pas tant que c’est faux de dire avoir la foi seule — au sens de ne pas avoir d’obéissance active — et d’être dans le processus de sanctification, c’est surtout que c’est tout simplement une erreur de catégorie ou un mauvais usage des mots. C’est comme dire qu’on pourrait être en bonne santé sans avoir d’ingrédients biologiques de santé. Les bonnes œuvres (en partie) constituent simplement la sanctification, comme nous l’avons défini.

Mais ce qui me préoccupe depuis le début, c’est que John Piper a fixé des conditions différentes pour le début de notre salut et pour la fin. J’ai critiqué ailleurs cette vision progressiste du salut qui considère la justification comme le premier obstacle à franchir avant de passer à l’étape suivante2. La justification n’est pas seulement la première étape à partir de laquelle nous passons au reste des avantages de l’union salvatrice avec le Christ. C’est la déclaration qui marque le début de ce qui sera la fin. La justification est la déclaration définitive, présente, juridique et faisant autorité sur l’ensemble de la marche du croyant vers la gloire. Mais cela semble différent pour Piper. Le début (la justification) se fait par la foi seule, mais la fin (le verdict du dernier jour) se fait par un critère différent, la foi et les fruits.

C’est la raison pour laquelle j’évoque le rejet de l’alliance des œuvres par Piper. Et non pour discuter de la question de savoir si Adam pourrait mériter la vie, ex pacto, de façon appropriée, congruente ou autre. C’était pour souligner que le Christ a mérité la vie par une justice stricte ; c’est le mérite qui nous sera demandé au dernier jour, le sien ou le nôtre, et il doit être parfait. Et ainsi, les termes sont les mêmes à la fin qu’au début : une justice parfaite selon une justice stricte, soit la sienne, soit la nôtre. La foi seule est celle qui appréhende le Christ et son mérite ; en tant que telle, la foi seule appréhende tout ce qui est exigé par la justice parfaite, tant au début qu’à la fin. Mais pour celui qui rejette catégoriquement la notion de mérite, il est permis de changer les termes du début à la fin. Et il lui suffit alors de dire que Dieu accorde la grâce nécessaire à tous ceux qui sont justifiés de respecter les conditions de fin comme il l’a fait pour les conditions de début ; c’est-à-dire que la quantité « suffisante » de fruits sera gracieusement fournie.

Rappelons exactement ce que Piper a écrit :

Sans cette transformation de validation, il n’y aura pas de salut futur.

Jésus dit que faire la volonté de Dieu est vraiment nécessaire pour notre entrée finale dans le royaume des cieux.

Il dit qu’au jour du jugement, il rejettera vraiment certaines personnes parce qu’elles « commettent l’iniquité ».

Cela ne fait aucun doute que Jésus considérait qu’une certaine mesure d’obéissance à la volonté de Dieu, réelle et vécue, était nécessaire pour le salut final

En d’autres termes, un arbre est coupé non pas pour ses mauvais fruits ici et là. Il est coupé pour avoir produit tellement de mauvais fruits qu’il n’y a aucune preuve que l’arbre est bon. Ce que Dieu exigera lors du jugement, ce n’est pas notre perfection, mais des fruits suffisants pour montrer que l’arbre avait de la vie — dans notre cas, la vie divine

Lors du salut final au dernier jugement, la foi est confirmée par le fruit sanctifiant qu’elle a porté, et nous sommes sauvés par ce fruit et cette foi3.

La distinction entre le droit et la possession : Un dernier refuge ?

Le dernier refuge pour Piper, pour autant que je sache, est de prétendre que ce dont il parle est la distinction entre le droit et la possession. Si c’est le cas, Piper lui-même ne doit pas comprendre du tout cette distinction, ni par son nom ni par son concept. Selon cette distinction que les théologiens ont expliqué pour clarifier le sujet, le droit n’est pas assimilé à la justification et la possession n’est pas assimilée au salut final ; c’est-à-dire que le « droit au salut » n’est pas synonyme de « justification initiale » et la « possession du salut » n’est pas synonyme de « salut final ». Pour illustrer ce point, nous pouvons faire appel à Thomas Goodwin, comme le Dr Jones avait commencé à le faire. Goodwin résume très bien la distinction en évaluant Éphésiens 2 :

[Le droit] 1. Le premier consiste à nous investir d’un droit, d’un titre, d’une tenure, d’un intérêt dans tous les bienfaits du salut, qu’ils soient de ce monde ou du monde à venir ; à nous donner un intérêt formel, sûr, légal, authentique, selon les règles de la parole, à tous les bienfaits du salut, que ce soit dans ce monde ou dans le monde à venir.

[La possession] 2. Ou dans un deuxième temps, il y a une possession effective, ou, si vous préférez, appelez plutôt cela un accomplissement de toutes les parties du salut et des œuvres de Dieu en nous, que Dieu porte en nous par degrés, œuvres de sainteté en nous par degrés, dont la vivification est le commencement ; œuvres de gloire en nous graduellement, nous élevant d’abord et nous remplissant ensuite de gloire dans le ciel4.

Vous voyez, la distinction n’est pas que l’on obtient le droit au salut par la justification par la foi seule et que l’on obtient ensuite la possession du salut par la foi et le fruit au  jour du jugement. Non, pas du tout. Dieu donne le droit à l’ensemble du salut par la foi en Christ — tout bénéfice du salut inclus. C’est ainsi que nous lisons le droit au salut dans Goodwin :

Voilà tout le salut dans sa totalité, tout est donné d’un seul coup, donné dès le début, la totalité de ce salut tel qu’il est déposé dans le sein du décret de Dieu et de sa grâce libre, il nous est complètement accordé d’un seul coup, selon son droit et son titre, et il est reçu par la foi. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés par la foi », dit-il […]. Je dis qu’ils nous sont tous accordés simultanément ; tous ceux-là sont des actes de Dieu sur nous ; ce grand salut, « un si grand salut », comme l’appelle l’Apôtre, est donné d’un seul coup ; et par la grâce vous êtes ainsi sauvés, complètement et pleinement, et ceci dès que vous croyez, eodem die, comme dit Jérôme. Voici le plus grand don qui ait jamais été fait ; « cela ne vient pas de vous, dit-il, c’est le don de Dieu ». L’Apôtre a écrit ces mots pour qu’ils fassent référence aussi bien au salut qu’à la foi. Ce n’est pas de vous, c’est le don de Dieu, toute la totalité du salut l’est. Et c’est par la grâce que vous êtes ainsi sauvés ; le salut dans sa totalité est donné par la grâce et reçu par la foi5.

Ensuite,

Maintenant, ce même droit au salut, et à l’ensemble de ce salut, et tout ce que vous aurez jamais, est vraiment et proprement appelé le salut. Pourquoi ? Vous étiez autrefois des pécheurs : afin que vous soyez sauvés de vos péchés, que vous soyez sauvés de la colère, qu’un royaume s’y ajoute, et que vous ayez droit à toutes les bénédictions que la grâce de Dieu a toujours voulu accorder, et que tout cela soit considéré comme vôtre, c’est cela qu’on appelle être sauvé réellement et véritablement […]. Or, quand [Paul] dit que Dieu nous sauve, il veut dire qu’il nous sauve en tant que juge, en tant que Seigneur souverain du ciel et de la terre, en nous accordant le pardon de tout péché, de toute justice, de toute adoption et de tout ce qui peut l’être, c’est-à-dire toutes les actions légales, les actions d’un juge, sans nous6.

C’est le droit au salut. C’est la « totalité » accordée par le titre, le début et la fin, la justification initiale et l’entrée finale dans la gloire (voir Goodwin sur Éphésiens 2:6 pour plus de détails). Le « droit » est au commencement du salut ainsi qu’à sa consommation. Et tout cela par la foi seule. Pourquoi ?

Il n’y a rien d’autre que la foi qui aurait pu accueillir complètement l’ensemble du salut. Nous sommes sanctifiés par degrés, nous serons glorifiés tout au long de nombreuses années ; c’est une gloire réservée à la fin des temps ; nous la recevons dans la possession par petits paquets. « Quelle est la grâce qui pourrait accueillir la totalité en une seule fois ? Qui pourrait regarder tout ce qui est à venir et tout ce qui est passé ? » Rien d’autre que la foi. Quand l’Apôtre dit ici « Vous êtes sauvés », il se réfère à ce qu’il avait dit auparavant : nous sommes assis, dit-il, « dans les lieux célestes, en Jésus-Christ », et nous sommes « ressuscités avec Jésus-Christ » ; ce sont des choses à venir, si nous considérons quand ces choses nous serons effectivement octroyées. Le droit que nous avons maintenant, qu’est-ce qui peut le recevoir ? Seule la foi peut me permettre de me voir assis dans les lieux célestes avec le Christ, et me voir ressuscité avec le Christ. La foi peut prendre en compte tout ce qui a été fait avant que le monde ne soit et prendre en compte tout ce que Dieu veut faire, oui, et y donner une subsistance. L’amour ne peut pas faire cela ; l’amour peut nous faire imaginer la fête, mais il ne peut pas rendre la fête présente ; mais la foi rend toutes ces choses présentes7.

Ainsi, la foi est ce qui reçoit immédiatement le salut dans sa totalité8.

Alors, quelle est la distinction qui constitue la possession ? La distinction est que la possession est donnée par degrés :

Il y a une différence entre les deux : que l’une est donné en une seule fois, tandis que l’autre est donné par degrés, et le Seigneur les perfectionne l’une après l’autre9..

Cela est dû au fait que la possession est la transformation réelle du croyant à l’image de Dieu à travers le temps. C’est la réception et la jouissance existentielles des bienfaits qui découlent de Dieu et qui se consomment dans la récompense éternelle. On peut même dire qu’il s’agit de la possession des bonnes œuvres elles-mêmes, ayant déjà reçu le droit à celles-ci. Après tout, les bonnes œuvres font partie du salut lui-même — la délivrance bienheureuse de la tyrannie du péché et du diable. Comme cité plus haut, la possession est en effet « une possession effective, ou, si vous préférez, appelez plutôt cela un accomplissement de toutes les parties du salut et des œuvres de Dieu en nous, que Dieu porte en nous par degrés, œuvres de sainteté en nous par degrés, dont la vivification est le commencement ; œuvres de gloire en nous par degrés, nous élevant d’abord et nous remplissant ensuite de gloire dans le ciel ».

Conclusion

Tout cela est radicalement différent de ce que Piper a écrit. Le droit comprend la justification et le salut final, et les deux dans les mêmes termes : la foi seule. Pourquoi ? Parce que la foi seule appréhende les mérites du Christ, cette justice parfaite qui sera requise au dernier jour. Dieu n’abaissera pas le niveau à la fin pour laisser les pécheurs s’échapper avec leurs maigres œuvres sans mérite, juste parce que nous avons décidé de l’appeler « obéissance évangélique ». Encore une fois, pourquoi ? Parce que la norme est la même au début comme à la fin. En tant que tel, je suis entièrement d’accord avec Witsius pour dire que « la justification dans l’autre monde ne doit pas être autant distinguée de la justification dans ce monde10 ».

Si Piper veut simplement dire ce que Goodwin a dit, il ferait mieux de commencer à le faire rapidement. Cela lui rendrait un grand service, ainsi qu’à ses lecteurs. Mais jusqu’à présent, il ne l’a tout simplement pas fait.


  1. https://calvinistinternational.com/2017/10/25/piper-plagiarizing-thomas-goodwin/[]
  2. Voir https://alsoacarpenter.com/2017/10/11/rachel-miller-contra-mundum-5-solas-john-piper-part-2-salvation/.[]
  3. Toutes les citations sont traduites par nos soins. Nous ne le spécifierons plus.[]
  4. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, t. 2, p. 315[]
  5. Op. cit., p. 316[]
  6. Ibid., p. 317[]
  7. Id., p. 335[]
  8. Id., p. 323[]
  9. Id., p. 316[]
  10. WITSIUS, Hermann, Economy of the Covenants Between God and Man, éd. Reformation Heritage Books, 2012, 3.8.77[]

Hadrien Ledanseur

Enfant de Dieu, passionné par la théologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mérites de Jésus-Christ et de la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, il se fiancera bientôt !

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

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