La CHAZ de Seattle, ou le déni de la première loi politique naturelle
13 juin 2020

Nous avons souvent parlé de loi naturelle et de théorie politique sur ce blog. Dans cet article, je vais tâcher d’utiliser ces concepts in vivo et de montrer ainsi la pertinence de la tradition réformée appliquée à la vie contemporaine. La CHAZ de Seattle est un quartier de la ville de Seattle occupé par les “antifas” (antifascistes) depuis le 10 juin 2020. Ils ont rejeté toute souveraineté des États-Unis sur ce terrain et en ont fait l’équivalent de la Commune : une zone autonome dirigée selon des principes anarchistes. Pour conclure rapidement cette présentation, malgré des intentions idéologiques très pures, la zone a très vite dégénéré en une nouvelle Münster : en moins de deux jours, ils ont manqué de nourriture, et après avoir aboli la police, les habitants se sont vu imposer la tyrannie d’un ancien rappeur devenu “protecteur”, Raz Simone. D’après certains témoignages, il a organisé en très peu de temps un réseau de racket et de violence qui terrorise à présent cette enclave “libre”.

D’autres plus compétents que moi sauront expliquer avec plus de détails et de profondeur cet événement. Dans cet article, je me contenterai de mettre en contexte la CHAZ de Seattle avec ce qu’enseigne la tradition politique réformée, elle-même basée sur la Bible.

L’arrière-plan biblique

Commençons d’abord par remarquer que l’ordre politique est un “donné” dans la Bible, un peu comme l’existence de Dieu : il est assumé, sans être vraiment défendu. C’est ainsi que nous lisons au Psaume 82:

Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu ;
Il juge au milieu des dieux.
Jusques à quand jugerez-vous avec injustice,
Et aurez-vous égard à la personne des méchants ?
Faites droit au faible et à l’orphelin,
Rendez justice au malheureux et à l’indigent,
Libérez le faible et le pauvre,
Arrachez-les à la main des méchants.
Ils n’ont ni connaissance ni intelligence,
Ils marchent dans les ténèbres ;
Tous les fondements de la terre chancellent.
J’avais dit : Vous êtes des dieux,
Vous êtes tous des fils du Très-Haut.
Cependant vous mourrez comme les humains,
Vous tomberez comme un prince quelconque.
Lève-toi, ô Dieu, juge la terre !
Car tu as un héritage dans toutes les nations.

On notera l’idée que les magistrats sont établis par Dieu pour appliquer le règne de Dieu sur Terre. C’est dans cette perspective que Paul affirme très clairement en Romains 13 :

Que chacun soit soumis aux autorités établies ; car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par Dieu. C’est pourquoi celui qui résiste à l’autorité s’oppose à l’ordre de Dieu ; ceux qui s’opposent attireront un jugement sur eux–mêmes. Les chefs, en effet, ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux–tu ne pas craindre l’autorité ? Fais le bien, et tu auras son approbation, car elle est au service de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains, car ce n’est pas pour rien qu’elle porte l’épée : elle est en effet au service de Dieu pour faire justice, pour la colère, contre celui qui pratique le mal.

Romains 13:1-4

Voilà l’essentiel de ce que la Bible enseigne sur l’ordre politique: Dieu a institué des hommes de pouvoir pour appliquer le règne et la justice de Dieu au moyen de la justice des hommes.

L’apport de la tradition réformée

Historiquement, les réformés ont précisé la raison pour laquelle il nous fallait des magistrats, et pour laquelle l’absence d’organisation politique claire était mauvaise. Ils ont tout simplement repris l’argument d’Aristote : les hommes étant par nature faibles et en manque de nombreuses ressources s’ils restent seuls et isolés, ils ont naturellement besoin de se grouper en société organisée afin de produire les biens dont ils ont besoin. C’est la loi naturelle pour l’être humain : il a besoin et il est conçu pour un ordre politique. Peu importe lequel, mais il est fait pour un ordre politique.

Johannes Althusius dit, dans le premier chapitre de sa Politica :

Aucun homme n’est capable de vivre bien et heureux par lui-même. La nécessité induit donc l’association ; et le manque de choses nécessaires pour la vie, qui sont acquises et communiquées à l’aide et au moyen des autres associés, la conserve. Pour cette raison il est évident que la communauté, ou la société civile existe par nature, et que l’homme est par nature un animal civil qui recherche abondamment à s’associer.

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Johannes Althusius (1563-1638), juriste allemand réformé qui fut syndic de la ville de Emden, puis délégué synodal. Il a notamment synthétisé les principes politique de la théologie réformée dans son livre Politica methodice digesta (La politique méthodiquement étudiée).

Et Richard Hooker, une génération plus tôt, disait la même chose dans Laws of Ecclesiastical Polity :

Mais considérant que nous n’avons pas en nous-mêmes les ressources suffisantes pour les choses nécessaire à la vie que notre nature désire, une vie convenable à la dignité de l’homme ; en conséquence, pour pallier ces défauts et imperfections qui viennent quand nous sommes seuls et isolés, nous sommes naturellement amenés à rechercher la communion et l’association avec d’autres. C’est pourquoi les hommes s’unirent les uns aux autres dans les premières sociétés politiques ; lesquelles sociétés ne pouvaient exister sans gouvernement, ni ce gouvernement commencer à être sans une forme particulière de loi déclarée avant lui [La loi naturelle]. Deux fondations supportent les sociétés publiques : la première, une inclination naturelle, par laquelle tous les hommes désirent une vie sociale et l’appartenance ; l’autre, un ordre expressément ou secrètement accordé au sujet de la façon de vivre ensemble. Ce dernier est ce que l’on appelle la loi de la communauté, l’âme même du corps politique1.

Richard Hooker (1554-1600), évêque de l’Église d’Angleterre, qui a écrit Of Laws of Ecclesiastical Polity afin de répondre à la querelle entre anglicans et puritains sur les questions liturgiques et organisationnelles de l’Eglise.

Ni Hooker ni Althusius ne s’avancent pour déterminer au juste quel régime politique précis est voulu par Dieu : les deux sont très clairs sur le fait que ce choix est laissé aux hommes, aussi longtemps que cette organisation permet à l’homme d’obéir à la loi naturelle.

Retour à la CHAZ

En établissant la zone autonome de Seattle, et surtout en abolissant toute forme de magistrature et de maintien de la loi (ils ont supprimé la police dans cette enclave), les antifas pensaient libérer les habitants d’une tutelle oppressante (bien entendu blanche, âgée, cisgenre, hétérosexuelle, etc.). En l’espace de deux jours, leur vie est devenue subitement misérable, et il n’y a qu’eux pour s’en étonner. C’est le genre de choses qui arrivent lorsqu’on s’affranchit de la loi naturelle, et notamment du premier de ses principes : l’homme est conçu en vue d’une vie politique. Il ne peut échapper à l’organisation d’une société et des magistrats. Ils peuvent être aussi bien de simples juges qu’un empereur, mais il faut un ordre construit.

C’est ainsi que nous voyons que le concept de loi naturelle est pertinent même pour analyser les évènements du jour.


  1. HOOKER, Richard, Of the Laws of Ecclesiastical Polity, I, X (1594).[]

Etienne Omnès

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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Le dévoilement de cette institution de grâce commune qu’est la cité devait trouver son expression la plus accomplie (pour autant que le livre de la Genèse en retrace l’histoire) dans la révélation divine accordée à Noé, au moment où l’humanité allait prendre un nouveau départ après le jugement du vieux monde par le Déluge. La mise en place de cette institution prit alors la forme d’une alliance, dans laquelle la cité était l’objet à la fois d’un commandement de Dieu et de sa bénédiction (Gn 8 :21-9:7). Dieu avait toutefois déjà, dans sa grâce commune, institué la cité dans l’ancien monde, bien avant le Déluge. En effet, certaines des composantes nécessaires à l’élaboration de cette cité de grâce commune avaient été énoncées dès la Chute. Car, comme nous l’avons vu, la parole de la malédiction de Dieu adressée à l’ensemble de l’humanité lors du jugement en Eden (Gn 3 :16 ss.) comportait implicitement l’indication que l’institution du mariage et la tâche d’assujettir la terre devaient se perpétuer. Et, peu après, la structure de l’autorité judiciaire de la cité allait être établie dans une communication divine digne d’attention, donnée à celui-là même qui allait devenir le fondateur de la cité des hommes. Genèse 4:15 rapporte en effet la réaction divine à la plainte que Caïn lui a adressée. Cette déclaration divine constitue l’origine, par oracle divin, de l’institution de la cité, c’est-à-dire de l’État.

4 Commentaires

  1. Alain Houisse

    Pourquoi faire appel à Aristote? Il n’existe pas un ordre naturel mais un ordre créationnel et ce n’est pas la même chose
    Aristote nous dit que les hommes sont faibles.Non, ils sont pêcheurs et dépravés. Dieu a créé un ordre qu’il a trouvé très bon
    et c’est cet ordre qui a été mis à mal par l’être humain.D’où la Chute et la Rédemption.Dans l’attente de l’établissement complet du Royaume
    qui commence avec l’Eglise, il faut qu’il y ait des autorités pour protéger les honnêtes gens et punir les méchants.

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    • Maxime N. Georgel

      Naturel est synonyme de créationnel dans la théologie chrétienne. Pourquoi ne pas faire appel à Aristote ? Dans la mesure où son argument est valide nous n’avons pas de raison de le rejeter.

      Les hommes sont pécheurs et dépravés certes, mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne sont pas faibles au sens naturel. Même dans l’état originel l’homme avait une faiblesse propre à son humanité qui nécessité une vie communautaire : il n’est pas bon que l’homme soit seul. Ainsi, Aristote ne fait que constater ici ce que la Bible affirme.

      Mais j’ai résolu de ne plus m’étendre dans des débats sur Aristote avec des personnes qui ne l’ont pas lu. Refusons d’avoir une position si tranchée sur un auteur qu’on a pas lu !

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  2. Pik

    Simple conséquence logique de la réforme qui enseigna la souveraineté du peuple et le droit d’insurrection ” légitime ” :
    https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1967_num_22_2_421526

    ” Le protestantisme dira-t-il qu’il avait raison ? Mais quel rebelle ne sait pas dire qu’il a raison ? Si cet argument est bon, il excuse toutes les insurrections. D’ailleurs, il ne s’agit point de savoir qui avait tort ou raison, mais seulement qui était souverain ou rebelle et sur ce point il ne peut y avoir de doute. “

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