Aimer Dieu et son prochain
21 juin 2020

Au long de l’histoire de l’Église, les théologiens de toute dénomination prirent l’habitude de distinguer les deux tables de la loi de la manière suivante : la première contient les lois concernant la relation entre Dieu et l’Homme (que nous appellerons axe vertical) et la seconde, les lois concernant les relations entre les hommes (axe horizontal)1. Bien que cette scission physique des dix commandements en deux tables ait depuis été largement remise en question au vu des données archéologiques du Proche-Orient ancien2, la distinction entre ces deux grands aspects de la loi reste néanmoins tout à fait valable et utile théologiquement parlant3.

Cette distinction nous permet, entre autres, de souligner le lien crucial qui unit les commandements de l’axe vertical et ceux de l’axe horizontal. Bien sûr, nous affirmons l’unicité de la loi de Dieu : nous ne pouvons pas la séparer en plusieurs parties en choisissant ce qui nous convient ou non car elle constitue un ensemble cohérent et interdépendant4. Mais en faisant cette distinction, nous pouvons mieux nous rendre compte des implications que les commandements directement liés à notre relation à Dieu ont sur ceux liés à nos relations humaines5. Par commodité, nous désignerons cette distinction théologique dans cet article en utilisant le terme classique des “deux tables de la loi”. Et il est justement question de ces deux grands aspects de la loi au début de cette péricope :

Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l’éprouver : “Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?” Jésus lui dit : “Qu’est-il écrit dans la loi ? Qu’y lis-tu ?” Il répondit : “Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même.” “Tu as bien répondu”, lui dit Jésus ; “fais cela, et tu vivras”. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : “Et qui est mon prochain ?”

Luc 10:25-28

Le docteur de la loi fait une bonne synthèse des deux tables : « Aimer Dieu de ton son cœur, de toute son âme, de toute sa force et de toute sa pensée » résume bien les commandements de la première table, la relation verticale entre Dieu et l’Homme et « aimer son prochain comme soi-même » résume bien les commandements de la seconde table, les relations horizontales entre les hommes. Jésus valide cette synthèse et, en réponse à la question initiale de cet homme sur l’obtention de l’héritage de la vie éternelle, l’encourage à vivre selon les principes de cette loi afin de grandir en sanctification, vers la vie éternelle.

Mais directement après cette bonne réponse, la mauvaise disposition de cœur du docteur de la loi ne tarde pas à se confirmer à travers cette question malhonnête au verset 29 : « Et qui est mon prochain ? ». Cet homme connait la loi, mais il est évident qu’il n’a pas le cœur bien disposé à la mettre en pratique : alors que sa question initiale a pour but “d’éprouver Jésus”, il cherche par la seconde à “se justifier”. Il cherche donc un moyen de se dérober à sa responsabilité de pratiquer les commandements de la seconde table envers ses semblables, envers son prochain. Mais Jésus, connaissant son cœur, sait parfaitement comment lui répondre en utilisant cette parabole, afin de mettre en évidence son hypocrisie :

Jésus reprit la parole, et dit : “Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit. Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit : ‘Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour’.”

Luc 10:30-35

Les deux premiers personnages que Jésus présente ne sont pas surprenants pour un auditeur juif, mais leur attitude l’est. On s’attendrait à plus de compassion et d’aide de la part d’un sacrificateur et d’un lévite. Le troisième personnage en revanche est bien plus surprenant pour un Juif et par contraste, son comportement l’est aussi. Comment ? Le sacrificateur et le lévite n’ont pas bougé le petit doigt pour porter assistance à cet homme blessé mais cet idolâtre de Samaritain « fut ému de compassion », « s’approcha, banda ses plaies, le soigna, l’amena en lieu sûr et pris soin de lui en s’assurant qu’il ait le nécessaire jusqu’à son retour » ? Comment un sacrificateur et un lévite peuvent-ils agir si misérablement et un Samaritain si noblement ?

Et c’est bien la question que Jésus voulait que ce docteur de la loi se pose. Les deux premiers hommes étaient Israélites et connaissaient la loi, mais ils ne la mirent pas en pratique. Le Samaritain était un idolâtre aux yeux des juifs, mais il pratiqua naturellement la loi. Et voyez comment Jésus inverse la question de cet homme au verset 36 afin de le mettre face à ses responsabilités : « Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? » Contrairement à la question initiale, ici ce n’est plus celui qui reçoit l’amour qui est le prochain, mais celui qui le donne, celui qui pratique la miséricorde. Autrement dit, Jésus encourage cet homme non pas à définir qui doit être son prochain, mais plutôt à saisir toute occasion d’être le prochain d’un autre, c’est-à-dire d’aimer chacun de ses semblables, quel qu’il soit. Il n’y a donc aucune restriction aux commandements de la seconde table de la loi, contrairement à ce que cet homme cherchait à démontrer afin d’en limiter la portée dans le but de justifier son inaction.

En quoi cette parabole met en évidence le lien indissociable qui existe entre les deux tables de la loi ? Si ces hommes, qui connaissaient la loi, aimaient véritablement Dieu, ils auraient manifesté de la miséricorde envers le blessé au bord du chemin. Leur attitude a mis en évidence non seulement le fait qu’ils ne pratiquaient pas les lois de la seconde table, mais qu’ils n’avaient que faire des lois de la première table également. Car notre bonne relation avec notre Dieu aura forcément un impact positif sur nos relations les uns avec les autres. Si nous aimons véritablement l’Éternel selon les principes de sa loi, alors nous seront également portés à généreusement aimer notre prochain. Si ce Samaritain, un païen idolâtre, a pu manifester autant d’amour envers cet inconnu blessé, comment nous, les enfants du Dieu de miséricorde, dans le cœur desquels l’Esprit de Dieu vit, œuvre et combat contre notre chair, ne pourrions-nous et ne devrions-nous pas manifester cent fois plus de miséricorde envers tous nos semblables que ce Samaritain.

Si nous comprenons véritablement la miséricorde que Dieu nous a manifesté en nous extirpant de la boue de notre péché6, en nous lavant7 et en nous revêtant d’une somptueuse parure de fête8, alors nous pourrons grandir à son image et être à notre tout le prochain des uns et des autres.

Élevons nos voix vers celui qui s’est arrêté sur le chemin, qui a porté le regard sur notre misère afin de nous sauver au prix de sa vie, et qui s’est assuré que nous ne manquerions de rien jusqu’à son retour9.

Illustration :  Rembrandt van Rijn, Le bon Samaritain, 1633, hachures sur papier, 240 x 200 mm.


  1. Kline, Meredith George, « The Two Tables of the Covenant », Westminster Theological Journal, n°22, 1960, p. 133-146.
    Kline note en bas de la page 133 : “Les perashiyoth (péricopes indiquées dans le texte hébreu) reflètent apparemment l’opinion selon laquelle la “deuxième table” commence avec le quatrième commandement. (Ici et ailleurs dans cet article, la désignation des commandements spécifiques se base sur l’énumération protestante classique). L’opinion majoritaire était que la “deuxième table” commence par le cinquième commandement, mais les Juifs comptent généralement le cinquième commandement comme le dernier de la “première table”, le respect filial étant considéré comme un devoir religieux.”[]
  2. Ibid., p. 139 : “Ces considérations mènent à la conclusion que chaque table était complète. Les deux tables étaient des copies de l’alliance. Et la validité de cette interprétation est confirmée de manière décisive par le fait qu’il était de coutume, lors de l’établissement des pactes de suzeraineté, de préparer des copies du texte du traité d’alliance.”
    Ibid., p. 138 : “Mais en quoi le fait que le pacte ait été inscrit non pas sur une mais sur deux tables de pierre a-t-il une signification ? Hormis le caractère symbolique douteux de la scission d’un traité en deux pour le partager en deux documents distincts, toutes les suggestions traditionnelles quant à la manière de procéder à cette scission sont susceptibles de soulever l’objection qu’elles font violence à la structure formelle et logique de ce traité.”[]
  3. C’est ainsi qu’on peut suivre le Catéchisme de Heidelberg dans sa réponse à la question 93 :

    Q.93 : Comment divise-t-on ces commandements ?
    En deux tables (Ex. 34:28 ; Deut. 4:13 ; Deut. 10:3-4), dont la première enseigne en quatre commandements comment nous devons nous conduire envers Dieu et la seconde en six commandements comment nous devons nous comporter envers notre prochain (Matt. 22:37-39).”[]

  4. Jacques 2:10[]
  5. Voici ce que dit l’auteur de l’article “Love for God and Neighbor”, paru dans le magazine Tabletalk de Septembre 2012 : “Cette division en deux parties a, à son tour, influencé la façon dont les théologiens ont abordé la loi de Dieu. La question et réponse 93 du Catéchisme de Heidelberg divise les Dix Commandements en “deux tables”, dont chacune correspond à la division que nous avons relevée dans le précédent paragraphe. Encore une fois, cela est très courant dans l’histoire de l’Église. Par exemple, Jean Calvin divise les Dix Commandements de cette manière (Institution de la Religion Chrétienne II.8.11-12). Historiquement, les penseurs chrétiens ont affirmé que les tables de pierre données à Moïse (Ex. 31.18) reflétaient cette division, les quatre premiers commandements apparaissant sur la première tablette et les six seconds sur la seconde. Les découvertes archéologiques indiquent cependant qu’il est possible que chaque tablette ait porté les dix commandements inscrits. En tout état de cause, la division des dix commandements est judicieuse sur le plan théologique. Si nous voulons connaître les façons spécifiques d’aimer Dieu et son prochain à juste titre, nous devons nous tourner vers les dix commandements.[]
  6. Psaume 40:2[]
  7. Ezekiel 16:9[]
  8. Esaïe 61:10[]
  9. Matthieu 28:20[]

Nathanaël Fis

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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