L’Église chez Calvin : le lieu de la proclamation de l’Évangile
30 juin 2020

Avant d’en venir enfin, après avoir examiné la distinction posée par Calvin entre l’aspect visible et l’aspect invisible de l’Église, à la raison pour laquelle, selon le Réformateur de Genève, il n’y a pas de salut hors de l’Église visible, il nous faut indiquer brièvement ce que Calvin enseigne de la rémission des péchés.

3. La rémission des péchés

Calvin s’exprime ainsi dans la Brève instruction chrétienne : « la rémission des péchés est la voie pour s’approcher de Dieu et le moyen qui nous retient et conserve en son royaume. » Le péché, que nous fait connaître la Loi de Dieu, est en effet ce qui nous empêche de nous approcher de Dieu. C’est pourquoi, pour s’approcher de Dieu, il faut que nos péchés nous soient d’abord remis : impossible d’entrer et de demeurer dans son royaume sans que le pardon de nos péchés nous soit d’abord accordé. Calvin poursuit donc ainsi :

Car en la rémission des péchés, toute la justice des fidèles est contenue, laquelle ils obtiennent non pas par un mérite quelconque de leur part mais par la seule miséricorde du Seigneur, quand étant oppressés, affligés et confus de la conscience de leurs péchés, ils sont abattus par le sentiment du jugement de Dieu, se déplaisent en eux-mêmes et comme sous un pesant fardeau gémissent et [ploient], et par cette haine et [dégoût du] péché, mortifient leur chair et tout ce qui est d’eux-mêmes.

Il s’agit de renoncer à soi, de se déplaire soi-même parce que nous prenons conscience que jamais nous ne pourrons être à la hauteur des exigences de Dieu. Nous devons renoncer à nous justifier nous-mêmes devant Dieu, et espérer que nous trouvons en Dieu non seulement un juste juge qui nous condamne, mais aussi un Père miséricordieux qui nous accueille. Et c’est à ce stade que Calvin fait intervenir Jésus-Christ : « Mais afin que Christ nous acquît rémission des péchés gratuite, il l’a lui-même rachetée et payée du prix de son propre sang, par le moyen duquel nous devons chercher toute la purification et la réparation de ces péchés. Notre justice n’est pas en nous-mêmes. » 

Il faut qu’un autre paie pour nous, qu’il purifie nos péchés et satisfasse aux exigences de la justice divine. Le Christ a donné son propre sang, c’est-à-dire sa vie pour nous obtenir cela, afin que nous puissions retrouver la faveur divine, non en raison de nos mérites, mais en raison de ce que le Christ nous a acquis rémission de nos péchés. Et même si Calvin ne l’ajoute pas dans l’exposé qu’il fait de cet article du Symbole, il est évident dans le contexte plus large de la Brève instruction chrétienne que la rémission de nos péchés ainsi acquise pour nous par le Christ devient nôtre par la foi, qu’il a définie plus tôt comme « cette solide et ferme confiance de cœur par laquelle nous nous fixons en la miséricorde divine manifestée en Jésus-Christ ». Voici donc ce que Calvin déclare à propos de la rémission des péchés.

Il nous reste donc à voir comment cette rémission des péchés qui s’obtient par la foi seule est en même temps intrinsèquement liée à notre insertion dans l’Église visible.

4. Hors de l’Église, point de salut

a. Pas de salut hors de l’Église invisible

Dans la Brève instruction chrétienne, Calvin énonce que la rémission des péchés nous est accordée au moment où nous sommes insérés dans l’Église : « Nous sommes donc enseignés de croire que par la divine libéralité, le mérite de Christ intercédant, rémission de péchés et grâce nous sont faites, à nous qui sommes appelés et insérés au corps de l’Église. » Nous sommes ainsi appelés et insérés au corps de l’Église : nous lui sommes agrégés — une Église que Calvin vient de définir dans la Brève instruction chrétienne comme le rassemblement des élus qui sont conjoints ensemble par leur foi en Jésus-Christ. Il s’agit là bien évidemment de l’Église dans son aspect invisible, et donc Calvin applique bien en 1537 le langage « Hors de l’Église point de salut ! » à l’Église dans son aspect invisible : puisque le pardon des péchés ne vient que par la justice du Christ appropriée par la foi, et puisque l’Église invisible est précisément le rassemblement de ceux qui croient au Fils unique de Dieu et qui sont sanctifiés par l’Esprit de Dieu en nouveauté de vie, il s’ensuit qu’il n’y a point de salut hors de l’Église invisible. Le langage ici est presque tautologique : l’Église invisible est le rassemblement de tous les sauvés, ergo il n’y a pas de salut hors de l’Église invisible ! Cela, c’est ce que dit Calvin lorsqu’il écrit la Brève instruction chrétienne.

b. Pas de salut non plus hors de l’Église visible

(i) Calvin, « Cyprien de la Réformation »

Très vite, toutefois, et de manière stable et permanente dans le développement de sa pensée jusqu’à sa mort, Calvin ajoute et précise qu’il n’y a pas non plus de salut hors de l’Église visible. J.S. Whales, dans The Protestant Tradition, en relevant alors l’accent que Calvin met sur les marques de l’Église, l’autorité, le ministère et l’organisation de l’Église, a cette phrase magnifique : « Il est ainsi devenu le Cyprien de la Réformation ». Et c’est ainsi que toute la lecture du livre IV de l’Institution de la religion chrétienne s’éclaire pour celui qui a en tête cette déclaration programmatique de Calvin placée au début de ce livre, dans laquelle il cite Cyprien de Carthage :

Mais parce que maintenant mon intention est de parler de l’Église visible, apprenons […] combien la connaissance nous en est utile, voire nécessaire, d’autant qu’il n’y a nulle entrée en la vie permanente, sinon que nous soyons conçus au ventre de cette mère […]. Il est aussi à noter que, hors du giron de cette Église, on ne peut espérer la rémission des péchés […].

IRC IV.1.4

Calvin, dès le premier paragraphe du livre IV de l’Institution, avait déjà cité une autre sentence de Cyprien, s’exclamant alors : « Car il n’est pas licite de séparer ces deux choses que Dieu a conjointes […] : c’est que l’Église soit la mère de tous ceux dont il est le Père. » (IRC IV.1.1) Et Calvin, dans un passage qui a peut-être, là encore, de quoi nous étonner, ajoute :

Car Dieu estime tant la communion de son Église, qu’il tient pour traître et apostat de la chrétienté, celui qui se sépare de quelque compagnie chrétienne, en laquelle il y a le ministère de sa Parole et de ses sacrements. Il a en telle recommandation l’autorité de l’Église, que quand elle est violée, il dit que la sienne propre l’est. Car ce n’est pas un titre de petite importance qu’elle soit nommée pilier et fermeté de la vérité, et la maison de Dieu (1 Tim. 3:15). Car par ces mots saint Paul signifie que l’Église est établie gardienne de la vérité de Dieu, afin qu’elle ne s’abolisse point en ce monde, et que Dieu se sert du ministère ecclésiastique, pour garder et entretenir la pure prédication de sa Parole, et se montrer père de famille envers nous, en nous passant de la nourriture spirituelle, et nous procurant soigneusement tout ce qui appartient à notre salut.

Il s’ensuit que, quiconque se sépare d’elle, renie Dieu et Jésus-Christ. C’est difficile d’avoir une ecclésiologie, une doctrine de l’Église, plus haute que celle-ci !

(ii) Calvin n’idéalise toutefois pas l’Église visible

Ce n’est pas à dire que Calvin idéalisait l’Église visible. Loin de là ! Il faut en effet se rappeler que Calvin définit l’Église visible comme « la multitude des hommes qui fait profession d’honorer Dieu et Jésus-Christ. » Et parmi cette multitude, Calvin reconnaît qu’ils sont nombreux à ne pas être à la hauteur de leur profession de foi :

En cette Église, il y a plusieurs hypocrites mêlés avec les bons, qui n’ont rien de Jésus-Christ hors le titre et l’apparence : les uns ambitieux, les autres avaricieux, les autres médisants, certains de vie dissolue, qui sont tolérés pour un temps, ou parce qu’on ne peut les convaincre juridiquement, ou bien parce que la discipline n’est pas toujours en telle vigueur qu’elle devrait l’être.

IRC IV.1.7

(iii) L’Église visible, malgré ses imperfections, doit être honorée

Malgré toutes ses imperfections évidentes, Calvin souligne toutefois ceci : « il nous est commandé d’avoir cette Église visible en honneur, et de nous maintenir en sa communion. » (ibid.)  La raison pour laquelle Calvin insiste ainsi réside en ce qu’il sait comment Dieu se sert des moyens extérieurs pour fortifier notre foi intérieure. Et le moyen qu’il choisit entre tous est le ministère de la prédication et de l’enseignement. Dès lors, la raison pour laquelle l’Église visible doit être honorée consiste en ce que Dieu lui donne des ministres qui prêchent la Parole. Calvin avertit donc :

Ceux qui estiment que l’autorité de la Parole est anéantie par le mépris et basse condition des ministres qui l’annoncent, découvrent leur ingratitude […]. Plusieurs sont induits ou par orgueil et présomption, ou par dédain ou par envie à se persuader qu’ils profiteront assez en lisant en leur privé ou en méditant ; ce faisant, ils méprisent les assemblées publiques […].

IRC IV.1.5

Autrement dit, c’est Dieu qui donne à son Église des ministères de prédication et d’enseignement, et c’est Dieu qui crée cette communauté de la foi, et il le fait dans le but que nous progressions ensemble dans la foi, et donc, si nous nous séparons de l’Église parce que certaines choses nous y déplaisent, alors nous méprisons l’ordre établi par Dieu. Qu’il n’en soit pas ainsi !

Conclusion

Ne nous croyons pas plus sages que Dieu, lui qui révèle qu’il fait de l’Église la colonne et appui de la vérité ! Ne nous retirons pas dans un coin en pensant orgueilleusement que nous nous suffisons à nous-mêmes ! Calvin nous avertit ici que c’est une funeste erreur : nous devons toujours chercher la proclamation de l’Évangile pour notre vie chrétienne, et le lieu ordinaire où l’Évangile est prêché, c’est précisément l’Église visible. Et c’est pour cette raison que Calvin peut lier la rémission des péchés non seulement à l’Église invisible mais aussi à l’Église visible : c’est parce que c’est là que l’Évangile y est prêché, et que c’est donc là que le message de la rémission des péchés pour celui qui croit y est annoncé.

En s’appropriant la sentence de Cyprien qu’il n’y a pas de salut hors de l’Église, Calvin énonce ainsi finalement que le lieu de la rémission des péchés est non seulement celui de la communion invisible des élus qui, par la foi, forment l’Église invisible, mais également celui de l’Église visible elle-même à laquelle Dieu a confié le ministère de la prédication de l’Évangile que Dieu emploie pour sauver les pécheurs. C’est la raison pour laquelle l’Église visible est nécessaire au salut des hommes : c’est à l’Église visible qu’est confiée la prédication de l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre.

Illustration en couverture : Monument international de la Réformation, Genève.

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est l'heureux époux d'une femme extraordinaire et père de deux enfants formidables.

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

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