Quand catholiques romains et protestants se concertent
7 août 2020

Cet article est une traduction de la recension du livre Beyond Dordt and De Auxiliis : The Dynamics of Protestant and Catholic Soteriology in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, sous la direction de Jordan J. Ballor, Matthew T. Gaetano et David S. Sytsma. L’auteur de cette recension est Michael Lynch et elle fut publiée pour la première fois dans l’édition imprimée d’Ad Fontes.

Michael Lynch (PhD, Calvin Seminary) enseigne les sciences humaines, la théologie, le latin et le grec à la Delaware Valley Classical School à New Castle (Delaware, États-Unis). Il est l’auteur d’un livre à paraître, publié par Oxford University Press, sur l’universalisme hypothétique de John Davenant.


Chez les protestants, les discours les plus répandus concernant la tradition réformée enseignent souvent que les théologiens réformés rejetèrent les enseignements pélagiens des catholiques romains sur la grâce et le libre arbitre, s’écartant même de manière radicale du consensus général de l’Église médiévale. Les catholiques romains avaient leur propre version de l’histoire : Les protestants, et en particulier l’infâme Jean Calvin, enseignaient que Dieu était l’auteur du péché, refusaient le libre arbitre, et croyaient même que Dieu avait créé certains êtres humains pour la damnation. En outre, Calvin, selon cette description, représentait avec justesse et exhaustivité l’ensemble de la tradition réformée. Il ne fait aucun doute que ces récits de l’Histoire se sont greffés à d’importantes réalités qui furent au cœur des querelles théologiques du début des temps modernes. Certains théologiens réformés du début de la période moderne donnèrent l’impression que l’Église catholique romaine ne comprenait pas la moindre chose au sujet de la grâce de Dieu, et les théologiens catholiques romains craignaient à juste titre certains termes utilisés par les réformés concernant la relation de Dieu avec le péché, la prédestination et la réprobation. Mais un nouveau livre vient heureusement compliquer les interprétations trop simplistes de ces premières querelles théologiques modernes. Beyond Dordt and De Auxiliis, un recueil d’essais d’historiens catholiques et protestants, examine l’interdépendance de ces deux traditions au début de la période moderne alors qu’elles discutaient et débattaient de doctrines telles que la prédestination et la grâce divine.

Beyond Dordt and De Auxiliis, un recueil d’essais d’historiens catholiques et protestants, examine l’interdépendance de ces deux traditions au début de la période moderne alors qu’elles discutaient et débattaient de doctrines telles que la prédestination et la grâce divine.

Le titre du livre mentionne deux des événements les plus significatifs, autant pour les protestants que pour les catholiques romains au début de la période moderne, traitant de la nature de la grâce divine : Le synode de Dordrecht et la Congregatio de Auxiliis. Cependant, la préposition régissant ces deux événements — au-delà des apparences — suggère la façon dont le livre nous encourage à les considérer : non pas comme de simples discussions intra-traditionnelles, mais comme des aperçus de l’histoire du dogme qui représentent une conversation plus large au sein de ces traditions occidentales. Lorsqu’on va au-delà ou, plutôt, qu’on se plonge plus profondément dans les débats entre remonstrants et contre-remonstrants qui conduisirent à Dordrecht et à la Congregatio, on se trouve face à un riche discours inter-théologique d’interprétation et de polémiques au sein de tous ces groupes ainsi qu’entre eux. Les dominicains et les réformés mettaient l’accent sur la nature imméritée de la grâce efficace tandis que les jésuites et les arminiens souhaitaient protéger la liberté humaine ou la contingence. Comme on pouvait s’y attendre, les dominicains assimilaient les remonstrants aux jésuites, et les jésuites se plaisaient à faire passer leurs frères dominicains pour des calvinistes. Les réformés suivirent sans surprise, comparant les remonstrants aux jésuites — allant même parfois jusqu’à prétendre que ces derniers étaient plus orthodoxes dans leurs écrits sur la grâce divine que les premiers !

Nombre des essais de ce volume se focalisent sur une personne particulière et déterminante ainsi que sur son rôle dans ces débats ; d’autres examinent une doctrine en particulier ou la manière dont une branche d’une tradition a interprété et réagi aux conflits théologiques concernant la grâce de Dieu. Trois essais, en gros, s’intéressent à la manière dont les réformés et les remonstrants ont interagi les uns avec les autres en ce qui concerne la scission entre dominicains et jésuites. Par exemple, l’essai de Richard Muller analyse quand et comment Jacob Arminius s’est approprié la doctrine de la connaissance moyenne du jésuite Luis de Molina (scientia media), qui affirme qu’en dehors du décret ou de la volonté de Dieu, Dieu sait ce que toute créature rationnelle ferait dans une situation donnée et souhaite par conséquent un monde spécifique dans lequel ces créatures font librement ce qu’il sait qu’elles feront.

Deux des délégués anglais présents au synode de Dordrecht, Samuel Ward et John Davenant, ont également rédigé leurs propres essais. L’essai de Stephen Hampton sur Ward réfute le récit habituel selon lequel la position de Ward sur l’efficacité du baptême des enfants était nouvelle, montrant au contraire que même des théologiens réformés antérieurs tels que William Whitaker et William Perkins plaidaient en faveur d’une efficacité sacramentelle tout aussi forte du baptême, sans oublier qu’Augustin lui-même enseignait que la culpabilité du péché originel était annulée pour tous les baptisés. Pour ceux qui connaissent le débat sur la persévérance de Jay T. Collier, la contribution de Hampton ajoute une strate historique supplémentaire aux débats sur la doctrine de la persévérance des saints parmi les pasteurs et théologiens de l’Église d’Angleterre. Le discours thomiste de John Davenant sur la prédestination est au centre de l’essai de David Sytsma. Sytsma détaille la façon dont Davenant a fait appel aux dominicains et aux jésuites à ses propres fins polémiques contre les remonstrants et la tendance (comme Davenant le croyait) à la “pélagisation” de certains jésuites. Les essais de Hampton et Sytsma intéresseront particulièrement les anglicans qui cherchent à mieux comprendre leur héritage réformé.

Dans son essai sur Jean Calvin, Charles Raith II pose la question de savoir si Calvin a réellement lu Thomas d’Aquin de première main. Il est intéressant de noter que la conclusion de Raith est que les preuves suggèrent que Calvin n’a pas travaillé directement sur les écrits de Thomas. Cela explique en partie pourquoi Calvin a parfois mal compris les distinctions scolastiques médiévales utilisées par les théologiens catholiques romains de son époque.

La division entre les premiers catholiques romains modernes dont les jansénistes, dominicains et jésuites est bien connue, mais certains articles du livre viennent compliquer ce discours. Par exemple, Stephen Gaetano démontre de manière convaincante que, bien que nous souhaiterions parler d’un consensus sotériologique dominicain centré sur la théologie du dominicain espagnol Domingo Báñez, il y avait en fait un désaccord intra-dominicain important sur les doctrines de la réprobation et de la grâce surnaturelle universelle, pour n’en nommer que deux. De plus, l’essai de Thomas Osborne Jr. établit que certaines des vues sur la foi et l’autorité de l’Écriture enseignées par les dominicains espagnols étaient tant similaires à la position protestante que même le polémiste réformé William Whitaker put affirmer qu’il y avait un simple désaccord verbal entre les deux.

Pour cet historien protestant, les essais les plus fascinants sont ceux qui traitent de la tradition catholique romaine et de sa réponse aux débats sotériologiques protestants sur la grâce divine. Deux d’entre eux se distinguent particulièrement. Le premier, d’Eric DeMeuse, se penche sur les jansénistes et leurs interactions avec les réformés et les thomistes de leur époque. Par exemple, Cornelius Jansen et ses disciples ont vu dans l’arminianisme une forme protestante de jésuitisme. Selon DeMeuse, les jansénistes connaissaient le synode de Dordrecht et voyaient généralement les contre-remonstrants (c’est-à-dire les réformés) comme plus proches de la doctrine augustinienne de la grâce divine et comme un pas en avant par rapport à la position moins orthodoxe de Calvin — même si les réformés étaient encore considérés comme des hérétiques protestants. Après avoir reçu une copie des canons de Dordrecht en latin, Jansen déclara que les Canons “s’accordent presque entièrement à la doctrine des catholiques en ce qui concerne la prédestination et la réprobation” (p. 248).

Le deuxième essai notable est signé par Matthew Gaetano. Selon Gaetano, les thomistes commencèrent, après le synode de Dordrecht, à admettre que les réformés défendaient en substance les mêmes doctrines que celles qu’ils avaient défendues contre les jésuites. Afin de justifier cet argument, étant donné la fréquence à laquelle ils s’opposaient à la théologie prédestinataire de Calvin, les thomistes prétendaient que les enseignements peu orthodoxes de Calvin sur la grâce avaient été rejetés par les théologiens réformés ultérieurs. En d’autres termes, les premiers dominicains modernes opposaient Calvin à la vision (plus tardive) des calvinistes sur la théologie réformée. Ils croyaient, avec une certaine légitimité, que les orthodoxes réformés ultérieurs — ceux représentés par les canons de Dordrecht — s’étaient éloignés de l’enseignement de Calvin sur le libre arbitre, la réprobation, etc. Vers le milieu du XVIIe siècle, un flot continu de thomistes commença à s’exprimer en faveur des doctrines de la grâce enseignées par les réformés. Jean-Baptiste Gonet, peut-être le principal théologien dominicain du milieu du XVIIe siècle, a soutenu que “beaucoup de calvinistes ont abandonné Calvin” et ont adopté la position thomiste sur le libre arbitre, la prédestination et la réprobation (p. 312). Même les jésuites, comme le montre Gaetano, semblaient se rendre compte que les réformés ultérieurs évitaient certaines des déclarations les moins prudentes de Calvin. Le catholique romain Martinus Becanus, au début du XVIIe siècle, raconta une histoire amusante sur la défense du théologien réformé David Pareus contre l’accusation selon laquelle les calvinistes croient que Dieu est l’auteur du péché. Becanus, le jésuite, raconte cette histoire à la première personne :

L’automne dernier, notre cher Nicolaus Serarius et moi-même nous sommes rendus aux fontaines minérales de Schwalbach. Là, nous avons rencontré par hasard David Pareus, un calviniste et professeur à Heidelberg. Nous l’avons salué très poliment et il l’a fait à son tour. Alors que nous marchions, il s’est amicalement et modestement opposé au fait que, j’ai […] écrit que “le Dieu des calvinistes est l’auteur du péché”. Je lui ai répondu que j’avais solidement prouvé cette proposition à partir des paroles et des opinions de Calvin. En réponse, il a dit : “Qu’il soit bien clair que cette opinion est celle de Calvin et non celle des calvinistes”. À ce moment-là, tout en souriant, Serarius suggéra ce qui suit : “Seigneur Pareus, cette querelle entre nous sera réglée une fois que le suffixe –istes [dans “calvinistes”] aura été supprimé et tout ira pour le mieux”. Pareus fut satisfait […].

(p. 318, traduction légèrement modifiée).

La véracité de cette histoire n’est pas si difficile à envisager après lecture des différents essais dans Beyond Dordt et De Auxiliis. Catholiques et protestants s’appuyèrent les uns sur les autres dans les premières polémiques modernes. Grâce à la lingua franca de l’époque, les théologiens latins purent suivre ce que d’autres traditions chrétiennes en Europe enseignaient. Beyond Dordt and De Auxiliis nous rappelle que, tout comme les premiers théologiens modernes lisaient en dehors de leur propre tradition pour la comprendre plus profondément, les protestants et les catholiques romains contemporains comprendront mieux nos propres traditions en lisant honnêtement en dehors de celles-ci. S’il existe un espoir de réconciliation entre protestants et catholiques romains, une telle lecture sera essentielle.

Illustration de couverture : Benozzo Gozzoli (1420-1497), Saint Augustin enseignant la rhétorique et la philosophie à l’école de Rome, 1465, fresque, 220 x 230 cm.


Nathanaël Fis

Nathanaël est ancien en formation à l'Eglise Bonne Nouvelle à Paris où il vit avec sa merveilleuse épouse Nadia. Il étudie la théologie au Birmingham Theological Seminary.

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