Du viol, de Tamar à Augustin
10 août 2020

En une phase d’insomnie, je me suis retrouvé à méditer sur le sujet du viol, qui est si souvent évoqué aujourd’hui. J’aimerais poser par écrit les idées qui me sont venues, et partager ainsi un traitement proprement chrétien du sujet. L’article sera peut-être moins systématique que d’autres écrits, mais je me sens poussé à l’écrire.

Je mets de côté dans cet article toute discussion sur le viol dans les livres de Moïse, car elle prendrait facilement toute la place, et le sujet de cet article n’est pas le viol en tant que transgression de la Loi (je le traiterai peut-être plus tard), mais le viol en tant que dommage à la victime.

Du viol de Tamar

Il y a plusieurs récits de viols dans la Bible (Genèse 34, Juges 19, 2 Samuel 13) mais je vais me concentrer ici sur celui de Tamar, tel qu’il est raconté dans 2 Samuel 13.

Dans ce récit, Amnon fils de David est violemment pris de désir pour sa demi-sœur Tamar. Il feint donc d’être malade et demande à ce que Tamar vienne lui servir son repas. Il profite alors qu’elle soit seule pour abuser d’elle. À peine son crime terminé, il se met à détester Tamar aussi violemment qu’il l’a désiré. À rebours de la loi de Moïse, il refuse de l’épouser et ajoute ainsi le déshonneur public à la destruction intime. David quand il l’apprend est « très irrité », mais apparemment ne prend aucune décision pénale. Absalom, fils de David et frère de Tamar décide alors de venger sa sœur, ce qu’il fera deux ans plus tard, et qui est le déclencheur de sa rébellion.

Ce passage suit de très près l’adultère de David et Bathschéba et le meurtre d’Urie, où le prophète Nathan a déclaré à David « Maintenant, l’épée ne s’éloignera jamais de ta maison » (2 Samuel 12 : 10). Le fils que David avait conçu de cette relation adultérine meurt, mais ce n’était que le châtiment direct de l’adultère. Ce n’était pas encore la malédiction de 2 Samuel 12 :10. Le viol de Tamar est le début de cette malédiction, qui continuera ensuite avec le meurtre d’Amnon, la rébellion d’Absalom, la suppression des concurrents de Salomon au trône d’Israël, et la partition d’Israël au temps de Roboam et au final la destruction du royaume de Juda sous Sédécias. Le viol de Tamar est ainsi le début d’une chaîne de catastrophes sanglantes et tragiques.

Plusieurs leçons, pertinentes pour notre époque, peuvent être tirées de cette histoire :

Le viol a des racines spirituelles complexes : Dans la vision biblique, les femmes sont couvertes par des alliances familiales (il faudra détailler cela dans un autre article). Porter ainsi atteinte au corps, à l’intimité et à l’esprit de ces femmes est une attaque violente non seulement contre elles-mêmes, mais aussi contre les alliances dont elles font parties. C’est ainsi que la malédiction portée contre la personne de David en 2 Samuel 12:10 frappe Tamar en 2 Samuel 13.

Il est à noter également que les viols font aussi partie des jugements de Dieu contre des nations entières, comme en Ésaïe 13:16 où le prophète déclare contre Babylone : «  Leurs enfants seront écrasés sous leurs yeux, Leurs maisons seront pillées, et leurs femmes violées. » Ou bien encore en Zacharie 14:1-2 « Voici, le jour de l’Éternel arrive, et tes dépouilles seront partagées au milieu de toi. Je rassemblerai toutes les nations pour qu’elles attaquent Jérusalem ; La ville sera prise, les maisons seront pillées, et les femmes violées ». Nous reviendrons à la fin de l’article sur ce que cela veut dire pour nous. Retenons pour l’instant que le viol des femmes a des racines spirituelles dans les familles et dans l’environnement national.

Le viol est souvent très mal couvert par les magistrats humains : On peut s’étonner que David ait si peu et si mal réagi. Certes il a été « très irrité », ce qui est un terme plus fort en hébreu qu’en français. On parle ici d’être enflammé de colère, d’une indignation très forte. Amnon a probablement été morigéné pendant deux heures, avec son père David rouge de colère, lui hurlant dessus. Mais c’est tout ! De même, nous nous heurtons à des réactions semblables dans notre société actuelle : il semblerait que notre nation entière est indignée contre les viols, et qu’il n’y a que des personnes animées d’une sainte colère de partout… pourtant le jour où une femme est concrètement victime de ce crime, elle se retrouve seule et abreuvée de déshonneur. Le système judiciaire est très critiqué pour sa mauvaise gestion des victimes et les obstacles qu’elles rencontrent.

Il est mal couvert à cause même des lois et des principes judiciaires, qui sont pourtant bons en eux-mêmes. Le texte même de 2 Samuel 13 n’explique pas cette inaction, mais une explication semble émerger quand on lit Deutéronome 22:27 « La jeune fille fiancée, que cet homme a rencontrée dans les champs, a pu crier sans qu’il y ait eu personne pour la secourir. » Cette clause sert à expliquer pourquoi la fornication dans une ville est punie de mort pour la femme, et non dans la campagne. En gros, le principe de la loi est le suivant : si une relation sexuelle a lieu dans une ville, il y a une présomption de consentement, car sinon la femme aurait pu appeler à l’aide. Encore une fois, nous commenterons cet aspect une autre fois. Ce que je veux souligner ici est que David a dû considérer qu’il n’avait pas de fondement légal pour considérer qu’il y avait eu viol. De l’aveu de Tamar, il n’aurait pas été contre une union entre Tamar et Amnon : « parle au roi, et il ne s’opposera pas à ce que je sois à toi. » (2 Samuel 13:13). Mais s’il a été irrité, c’est qu’il était bien conscient de la nature criminelle de ce rapport. Cependant, dans son interprétation de la loi de Moïse, il n’a rien fait au niveau pénal. Il en paiera le prix lorsqu’Absalom vengera lui-même sa sœur, et montera sa rébellion.

Dans notre société actuelle, c’est la présomption d’innocence qui « freine » la reconnaissance des viols. En elle-même, c’est une bonne chose qui freine les abus de pouvoir des magistrats. Mais dans le cas des viols, la nature particulière de ce crime fait que c’est à la victime de prouver qu’elle est victime. Tout comme Tamar n’a pas pu prouver qu’elle était victime parce qu’elle n’avait pas crié, selon les stricts standards de la Loi de Moïse, de même aujourd’hui les victimes de viol ne peuvent souvent pas établir de façon suffisante la culpabilité de leurs violeurs, parce que ce crime laisse assez peu de traces matérielles, et que les témoignages sont facilement détournables.

Pourtant la loi de Moïse n’est pas mauvaise en elle-même. Et la présomption d’innocence non plus. Mais la nature particulière du viol fait qu’il est dans « l’angle mort » de l’architecture judiciaire, et qu’il est difficile à faire valoir devant le magistrat.

Dieu est le vengeur parfait des viols. Amnon a été brutalement assassiné deux ans plus tard. La concubine violée à mort de Juges 19 a été vengée par l’extermination quasi-totale de toute la tribu de Benjamin. Les mèdes qui ont violé les Babyloniennes (Ésaïe 13:16) ont été eux-même vaincus par les grecs. Et pour les femmes violées lors du siège de Jérusalem (Zacharie 14:2) il est écrit au verset qui suit immédiatement : « L’Éternel paraîtra, et il combattra ces nations, comme il combat au jour de la bataille. » La suite du texte met l’accent sur la restauration et la Jérusalem céleste. Bref, ce n’est pas en vain qu’il dit : « A moi la vengeance, à moi la rétribution » (Romains 12:19 ; Deutéronome 32:35)

Si on y réfléchit de manière systématique, on arrivera à la même conclusion : Dieu étant parfaitement juste, aucun péché n’échappera à sa colère. Aucun violeur ne pourra échapper à la Justice de Dieu. Sa position sociale protectrice ne sera que du vent. Aucun avocat humain se sera assez subtil pour lui obtenir un mauvais acquittement. Il n’y aura aucune sorte de prescription. Aucun mensonge ne tient devant Dieu. Aucun principe légal humain ne viendra obscurcir la parfaite justice de Dieu. Du souffle de sa colère, le Seigneur des armées célestes infligera à tous ces criminels une parfaite rétribution, et toutes les victimes de viol pourront dire : « tes jugements sont véritables et justes» (Apocalypse 16:7)

Les lamentations de Cyprien

Cyprien de Carthage fut évêque en Afrique du Nord dans les années 250. Il a écrit une lettre aux évêques de l’Église voisine de Numidie (correspondant à l’Algérie actuelle) car des « barbares » avaient fait des raids dans leurs communautés, et enlevé plusieurs chrétiens. Dans la lettre 59, section 2, il se lamente ainsi :

Qui, en effet, n’a pas le souvenir de son humanité et le souvenir d’un amour mutuel ; s’il est père, il tient donc compte de ses fils ; s’il est un mari, n’estime-t-il pas la captivité de son épouse avec autant de douleur que de honte en même temps le déshonneur [pudore] infligé à son mariage ? De même, combien nous sommes tristes en communion avec vous au sujet du danger dans lequelles les vierges sont gardées ! Pour elles il ne faut pas seulement se lamenter de la perte de leur liberté, mais aussi du sacrifice de leur pudeur [pudoris]. Il ne faut pas moins pleurer les chaînes des barbares que les souillures [stupra] des proxénètes et des bordels, ni que les membres consacrés à Christ et dédiés pour l’éternité aux vertus de la continence, de l’honneur et de la pureté, soient dévastées [foedentur] par l’insulte des rapports débauchés.

Lettre LIX (59), Divi Cypriani epistolae, page 81, traduction personnelle.

Par ce texte, nous voyons les choses suivantes :

Les viols sont une plaie ancienne dans l’Église : Le pasteur de l’Église de Carthage d’il y a plus de 1700 ans a dû gérer ainsi cette affliction qui touchait une Église voisine. À l’époque, il a levé des fonds pour racheter les captifs et les captives.

Les viols sont déjà considérés comme une tragédie intime autant que alliancielle. On est facilement choqué par les considérations « patrimoniales » qui touchent les viols. Ainsi Tamar qui supplie Amnon de se marier avec lui (son violeur !) pour « éviter le déshonneur ». En arrière-plan, on retrouve les considérations d’alliance familiale qui structurent les lois du Deutéronome. De même au début de la citation, Cyprien mentionne le « déshonneur » infligé au mariage. Il n’y a pas que la femme qui est atteinte dans un viol, son alliance l’est aussi. L’alliance familiale notamment.

Cependant, on aurait tort de considérer que les Anciens ignoraient les blessures intimes et personnelles des femmes : c’est simplement qu’ils ne perdaient pas de vue la réalité alliancielle. Le vocabulaire de Cyprien est clair et direct, il appelle les choses par leur nom. Les traductions que nous avons de lui en revanche ont tendance à gommer certains mots, surtout celles du XIXe siècle. En conséquence, nous avons l’impression que les anciens cherchent à ne pas poser les yeux sur l’horreur du crime, alors qu’en réalité ce sont les traducteurs qui n’ont pas osé.

C’est ainsi que Ernest Wallis le traducteur anglais a préféré mettre « séducteurs et lieux abominables » alors que le latin porte lenonem et lupanarium, que j’ai traduit par « proxénètes et bordels ». De même, le verbe foedo que Cyprien utilise pour décrire le coup porté aux femmes violées signifie, selon les contextes : « mutiler, défigurer, souiller, dévaster ». Il correspond bien à l’état intérieur que décrivent les victimes de viols.

En un mot, les Anciens n’ignoraient pas les aspects intimes du viol qui saturent notre vision d’aujourd’hui.

L’approche apologétique d’Augustin

En 410, les Wisigoths mirent Rome à sac. Pour les contemporains, ce fut la véritable chute de Rome. Beaucoup de femmes furent violées à cette occasion, et notamment des chrétiennes. Augustin compose alors La Cité de Dieu. Dans le premier livre, des chapitres 16 à 19, il traite la question du malheur de ces femmes.

On s’imagine couvrir les chrétiens de honte, quand pour rendre plus horrible le tableau de leur captivité, on nous montre les barbares violant les femmes ; les filles et même les vierges consacrées à Dieu. Mais ni la foi, ni la piété, ni la chasteté, comme vertu, ne sont ici le moins du monde intéressées; le seul embarras que nous éprouvions, c’est de mettre d’accord avec la raison ce sentiment qu’on nomme pudeur. Aussi, ce que nous dirons sur ce sujet aura moins pour but de répondre à nos adversaires que de consoler des cœurs amis.

Augustin d’Hippone, La Cité de Dieu, livre 1, chapitre 16.

Il s’oppose et démonte à la culture de l’honneur qui met tellement l’accent sur la dimension alliancielle du viol (le problème de l’honneur) qu’on en vient à nier l’élément intime et personnel. Il dénonce notamment les louanges que les Romains faisaient au suicide de Lucrèce et déclare nettement :

Nous soutenons que lorsqu’une femme, décidée à rester chaste, est victime d’un viol sans aucun consentement de sa volonté, il n’y a de coupable que l’oppresseur.

Op. cit., chapitre 19

J’ai entendu des mots semblables prononcés par Denis Mukwege, pasteur et gynécologue, reconnu parmi les nations.

Conclusion

Je ne suis pas un expert sur la question, aussi corrigez-moi si ce que je dis n’est pas adapté. C’est un sujet difficile, c’est un sujet douloureux. Que le Saint-Esprit me préserve de l’erreur. Comment un pasteur, comment un laïc devrait-il se comporter face à une sœur violée ?

Il est permis de « consoler des cœurs amis ». Il appartient au magistrat de déterminer la vérité. Notre tâche est d’aimer nos prochains, de la façon qui convient le mieux. Nous n’avons pas besoin d’être sceptique ou de maintenir des principes qui appartiennent au tribunal. Le CNEF a réfléchi à la question des agressions sexuelles à l’intérieur de l’Église, et de la meilleure conduite à tenir. C’est vers lui qu’il faut se tourner pour plus de détails.

Il faut encourager à porter plainte. Toutes les victimes disent que c’est un procédé pénible. Mais le viol détruit notre société, et la protection de notre société est la responsabilité du magistrat. Quel qu’en soit le résultat, il faut au moins qu’il soit saisi. C’est sa responsabilité devant Dieu.

Il faut être prêt à ce que le magistrat humain ne puisse rien faire. On dit que 10% des plaintes seulement aboutissent à une condamnation, à la grande frustration des associations de victimes. L’objectif pour moi n’est pas de blâmer le magistrat, mais de tenir compte du fait que, très probablement, il n’y aura aucune suite pénale à l’affaire. Le violeur peut échapper à la justice des hommes.

Il ne faut donc pas hésiter à prêcher le Dieu vengeur. Premièrement parce que c’est biblique, et voilà une raison suffisante. Ensuite, parce que c’est une consolation puissante qui peut être donnée aux victimes : il est un Dieu tout-puissant et omniscient, qui ne se laisse tromper par aucune fable humaine. Il est un Dieu infiniment juste qui se met en colère contre toute forme d’injustice. Il est un Dieu infiniment puissant, qui ne rencontrera aucun obstacle dans sa vengeance, et qui a particulièrement à cœur leur situation, qui a sous les yeux leur misère. Ce Dieu, c’est leur Père.

Dieu allant assurément les venger, les victimes peuvent réellement pardonner à leurs agresseurs. Un danger qui guette les victimes de viols est de redéfinir leur identité autour de leur blessure, et de devenir obsédé par ce dont elles ont été victimes. Elles se retrouvent ainsi à saborder leur couple, leur famille, le plus souvent elles-mêmes dans la consommation de leur amertume. Cette destruction est un malheur aussi grand que le viol. C’est pourquoi le pardon doit absolument être donné, non pas au sens que je déciderais d’oublier cet évènement, mais en comprenant que toute vengeance est entre les mains de Dieu, qui est le plus compétent pour l’accomplir. Sachant que « la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu » (Jacques 1:20), il en est de toute façon mieux ainsi. Quand une victime pardonne à son agresseur, elle ne fait pas disparaître sa faute. Au contraire, elle « amasse des charbons ardents sur sa tête » (Romains 12:20). Elle confie toute l’intégralité du jugement entre les mains de celui qui est le meilleur juge qui soit. Cela veut aussi dire que l’Eglise peut être le meilleur environnement qui soit pour qu’une victime de viol expérimente la restauration.

Dans la relation d’aide, il faut être vigilant aux racines spirituelles : je faisais remarquer plus haut que dans la Bible, les viols sont toujours associés à des racines spirituelles telles que des malédictions familiales (2 Samuel 13), ou des châtiments nationaux (Ésaïe 13:16). Il est bon et sage de prier autour de ce sujet.

Il faut supplanter l’image du violeur par l’image de Dieu : Pour une femme violée, le violeur même absent peut prendre une place énorme. Il a marqué de son empreinte le cœur de sa victime. Selon le langage classique, on peut dire qu’il a ajouté une mutilation à l’image de Dieu que nous portons tous. Or, l’œuvre du Saint-Esprit consiste justement à restaurer cette imago dei, selon les mots de Zacharias Ursinus :

La restauration de l’image de Dieu en l’homme est de Dieu seulement, qui l’a donnée aux hommes. Cette dernière est de fait le don de la vie, et la restitution des choses perdues. Dieu le Père la restitue par le Fils.[…]. Le Fils nous la donne par le Saint-Esprit […]. Le Saint-Esprit la restitue par la parole et l’usage des sacrements. […]. Cependant notre restauration est telle qu’elle n’est que commencée dans l’élu et dans cette vie confirmée et croissante jusqu’à la fin de la vie, quant à l’âme ; quant à tout l’homme, ce sera à la résurrection du corps.

Zacharias Ursinus, Commentaire du catéchisme de Heidelberg, question 6 “De l’Image de Dieu”, §3.

Finalement, les besoins d’une femme victime de viol sont les mêmes que ceux de tous les chrétiens : connaître le Christ, entendre sa parole pour être transformée à son image, et connaître ainsi la restauration de son être, en attendant la résurrection. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de particularités, mais ce dont nous avons besoin avant tout, c’est de l’amour et de la compréhension du Christ donnée par le Saint-Esprit.

Illustration : Eustache Le Sueur, Le viol de Tamar, vers 1640.


Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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