Puiser dans la théologie du Haut Moyen Âge : quand Pierre Viret mobilise Raban Maur et Ratramne de Corbie
28 décembre 2019

Les réformés se sont souvent appuyés sur la patristique pour leur théologie, puis aussi sur les théologiens scolastiques médiévaux. Or, dans de récentes lectures, j’ai découvert qu’on puisait également dans des écrits du Haut Moyen Âge (c.500 – c.1000). Pierre Viret est connu pour ses efforts de vulgarisations et a écrit majoritairement en français afin de toucher le lectorat francophone au-delà de l’académie. Or, pour que certaines de ses positions soient lues par la Sorbonne et par Rome, il s’est contraint à quelques rares reprises d’écrire en latin. C’est dans son De origine continuatione, usu, autoritate, atque praestantia Ministerii verbi Dei, et Sacramentorum, imprimé à Genève en 1554, que l’on peut trouver une utilisation des théologiens de l’époque carolingienne pour renforcer la position réformée face à celle de Rome.

Dans le livre X, au folio 109r-v, Viret propose des appuis patristiques, puis indique que – concernant le sacrement de la Cène – Bède le Vénérable (672-735), Raban Maur (780-856) et Ratramne de Corbie (800-868) tendent plutôt vers la position réformée que celle de la transsubstantiation.

Raban Maur écrit dans le De institutione clericorum (L’Institution des clercs) au 31e chapitre – qui traite du sacrement en question – qu’ainsi que la matière du pain et du vin est consommée par le corps, de façon parallèle est consommée la vertu (virtute) du sacrement par l’homme intérieur (interior homo)1.

Ratramne de Corbie écrit le De corpore et sanguine Domini (Du corps et du sang du Seigneur) en réponse au De corpore et sanguine Christi (Du corps et du sang du Christ) de Paschase Radbert de Corbie (785-865). Ce dernier propose – inspiré par Ambroise – une exégèse ‘réaliste’ de l’institution du sacrement de la Cène, laquelle l’Église romaine médiévale suit de près avec la doctrine de la transsubstantiation. Ratramne, quant à lui, propose une interprétation ‘spiritualisante’ et commémorative, s’appuyant plutôt sur Augustin : le pain et le vin de l’eucharistie sont appelés corps et sang du Christ de la même manière que la célébration annuelle de la Pâque est appelée le jour de la résurrection (bien qu’il n’y eût historiquement qu’un seul jour de la résurrection)2. Autre part dans le traité, Ratramne propose le parallèle entre la Manne et la Cène :

… Jésus Christ n’avait pas encore pris chair humaine, il n’était pas encore mort pour le salut du monde, il ne nous avait pas encore racheté par son Sang, cependant nos Pères dans le désert prenant cette viande spirituelle et ce breuvage invisible, mangeaient dès lors sa Chair et buvaient son Sang, suivant les paroles de l’Apôtre [Paul] « Nos Pères ont mangé la même viande spirituelle, et bu le même breuvage spirituel » [1 Co 10:3-4]3. C’est qu’ici il ne faut pas vouloir pénétrer comment cela s’est pu faire, mais croire seulement que cela s’est fait.
[…]
C’est à cela que garde David, quand il dit, inspiré par le Saint Esprit : « L’homme a mangé le Pain des Anges » [Ps 78:25]. Car il y aurait de l’absurdité à s’imaginer que la Manne matérielle donnée à nos Pères, fut donnée aussi pour nourriture à l’Armée céleste des Anges, et qu’un tel manger fut propre à ceux qui sont pleinement rassasiés à la table du Verbe divin. Mais c’est que le Psalmiste, ou plutôt le Saint Esprit par la bouche du Psalmiste, montre en cet endroit, et ce que nos Pères ont pris en mangeant de cette Manne céleste, et ce que les fidèles doivent croire encore aujourd’hui dans le Mystère du Corps et du Sang du Seigneur : C’est Jésus Christ qui est désigné en l’un et en l’autre, c’est-à-dire, en la Manne et dans l’Eucharistie, et c’est lui qui nourrit les âmes de ceux qui croient en lui, et qui est aussi la nourriture des Anges. Et cela non par la manducation de la bouche, comme pour engraisser les corps, mais par une manducation spirituelle et par la vertu du Verbe divin4.

Les réformés s’alignent alors du côté de Ratramne et font revivre au 16e siècle ce débat de l’époque carolingienne5.

PS : les textes de Raban Maur et de Ratramne de Corbie mériteraient une édition et une traduction modernes !


  1. Raban Maur, De institutione clericorum, Pforzheim : Thomas Anshelm, 1505, f. 23v.[]
  2. Ratramne de Corbie, De Corpore et Sanguine Domini, Bâle : [S.I.], 1557, f. 96r-v.[]
  3. 1 Co 10:3-4 (NEG) : …qu’ils ont tous mangé le même aliment spirituel, et qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher était Christ.[]
  4. Ratramne, autrement Betram, prestre, Du corpos et du Sang du Seigneur. En Latin & en François, Rouen : Jean Lucas, 1673, p. 32-35.[]
  5. Voir OTTEN, Willemien, « Between Augustinian Sign and Carolingian Reality : the Presence of Ambrose and Augustine in the Eucharistic Debate Between Paschasius Radbertus and Ratramnus of Corbie », NAKG/DRCH, vol. 80, no 2, 2000, p. 137-140 ; NIEUWENHOVE, Rik Van, An Introduction to Medieval Theology, Camridge : Cambridge University Press, 2016, p. 58-60 ; concernant la controverse philosophique sous-jacente voir GILSON, Etienne, La philosophie au Moyen Âge, Paris : Payot, 1986, p. 196-199.[]

Caleb Abraham

Sauvé, mari, père, historien et passionné de théologie.

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