Lโhistoire, la France, et lโรฉducation
Dans l’introduction ร son livre Douze leรงons sur l’histoire1, l’historien Antoine Prost souligne la place singuliรจre โ รฉminente, prestigieuse โ que lโhistoire a en France : ยซ lโhistoire est la rรฉfรฉrence obligรฉe, lโhorizon nรฉcessaire de toute rรฉflexion ยป2 dit-il. Les livres et journaux d’histoire se vendent 20 fois plus en France qu’en Angleterre. En 1983, 53% des franรงais se disent intรฉressรฉs par l’histoire, 15% se disent passionnรฉs.3 Le prรฉsident Mitterrand dรฉclarait, en 1982, ยซ quโun peuple qui nโenseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identitรฉ ยป, et les Franรงais sont unanimes ร penser que leur identitรฉ โ et presque leur existence nationale โ passe par lโenseignement de lโhistoire ; ยซ une sociรฉtรฉ qui รฉvacue insensiblement lโhistoire de ses รฉcoles est une sociรฉtรฉ suicidaire ยป, lisons-nous dans lโรฉditorial de LโHistoire en janvier 1980.4 Quarante ans plus tard, est-ce toujours d’actualitรฉ ? Nous voyons tous rรฉguliรจrement des journalistes et des politiciens et mรชme des personnes dans toutes les sphรจres de la sociรฉtรฉ faire rรฉfรฉrence ร des รฉvรจnements cruciaux de l’histoire franรงaise : la Rรฉvolution, la monarchie, le colonialisme, la deuxiรจme guerre mondiale et ainsi de suite.
De tels propos sur lโimportance de lโhistoire dans lโรฉducation des franรงais se trouvent dรฉjร ร la fin du 19e siรจcle chez Charles Seignobos : ยซ l’enseignement historique est une partie de la culture gรฉnรฉrale parce qu’il fait comprendre ร l’รฉlรจve la sociรฉtรฉ oรน il vivra et le rend capable de prendre part ร la vie sociale. ยป L’histoire est ici une propรฉdeutique du social, de sa diversitรฉ, de ses structures et de son รฉvolution. Elle apprend aux รฉlรจves que le changement est normal, qu’il ne faut pas le redouter ; elle leur montre comment les citoyens peuvent y contribuer. Dans une perspective progressiste et rรฉformiste, ร mi-chemin des rรฉvolutions et de l’immobilisme, il s’agit bien de faire de l’histoire ยซ un instrument d’รฉducation politique ยป.5 ยซ Ignorer ce qui s’est passรฉ avant nous, c’est se condamner ร une รฉternelle enfance ยป, disait Cicรฉron.6
ยซ Le plus souvent, l’avenir ressemble au passรฉ ยป, dit Aristote (Rhรฉtorique, II, 1394a), et ยซ il nโy a rien de nouveau sous le soleil ยป dit l’Ecclรฉsiaste (1.9). Tout comme le prรฉsent, l’expรฉrience aide ร comprendre le passรฉ ; le passรฉ aide ร comprendre le prรฉsent ; cโest pourquoi on enseigne encore l’histoire aux enfants.7
La mรฉthode historique
Lโhistorien รฉtudie des documents qui tรฉmoignent du passรฉ. Cependant, ยซ il faut distinguer les tรฉmoignages volontaires des involontaires, et surtout, il faut dรฉtecter les biais des tรฉmoignage volontaires : on dit nรฉcessairement du bien du dรฉfunt dans son oraison funรจbre. ยป8 Comme le disait lโhistorien Marc Bloch : ยซ condamnรฉs ร connaรฎtre le passรฉ par ses traces, nous parvenons toutefois ร en savoir sur lui beaucoup plus qu’il n’avait lui-mรชme cru bon de nous en faire connaรฎtre. ยป
La mรฉthode historique rรฉpond ร des questions simples :
- Dโoรน vient le document ?
- Qui en est lโauteur ?
- Comment a-t-il รฉtรฉ transmis et conservรฉ ?
- Lโauteur est-il sincรจre ?
- A-t-il des raisons, conscientes ou non, de dรฉformer son tรฉmoignage ?
- Dit-il vrai ?
- Sa position lui permettrait-elle des biais ?
ยซ La critique de sincรฉritรฉ porte sur les intentions, avouรฉes ou non, du tรฉmoin, la critique d’exactitude sur sa situation objective. La premiรจre est attentive aux mensonges, la seconde aux erreurs. Un auteur de mรฉmoires sera suspect de se donner le beau rรดle, et la critique de sincรฉritรฉ sera particuliรจrement exigeante. S’il dรฉcrit une action ou une situation ร laquelle il a assistรฉ sans รชtre partie prenante, la critique d’exactitude lui accordera plus d’intรฉrรชt que s’il se fait seulement l’รฉcho de tiers. ยป9
La mรฉthode historique peut donc sโappliquer ร tout : de la charte mรฉdiรฉvale, ร la photo, au film, aux tรฉmoignages oraux… ร un article รฉcrit sur un blog ! La mรฉthode est toujours la mรชme.10
Lโhistoire pratique lโadministration des preuves : chaque affirmation est accompagnรฉe de preuves, de renvois aux sources, et de citations, permettant le lecteur de tout vรฉrifier. L’historien ne demande pas qu’on le croie sur parole, sous prรฉtexte qu’il serait un professionnel qui connaรฎtrait son mรฉtier, bien que ce soit en gรฉnรฉral le cas. Il donne au lecteur le moyen de vรฉrifier ce qu’il affirme.11
Lโhistoire nโest pas une science : ยซ souvent les faits disparus ont laissรฉ des traces, quelquefois directement sous forme d’รฉcrits rรฉdigรฉs par des gens qui ont eux-mรชmes vu ces faits. Ces traces, ce sont les documents, et la mรฉthode historique consiste ร examiner les documents pour arriver ร dรฉterminer les faits anciens dont ces documents sont les traces. Elle prend pour point de dรฉpart le document observรฉ directement ; de lร elle remonte, par une sรฉrie de raisonnements compliquรฉs, jusqu’au fait ancien qu’il s’agit de connaรฎtre. Elle diffรจre donc radicalement de toutes les mรฉthodes des autres sciences. Au lieu d’observer directement des faits, elle opรจre indirectement en raisonnant sur des documents. Toute connaissance historique รฉtant indirecte, l’histoire est essentiellement une science du raisonnement. Sa mรฉthode est une mรฉthode indirecte, par raisonnement. ยป12 ยซ La science va des causes aux effets, l’histoire des effets aux causes. Elle est rรฉtrodiction. ยป13
Cette ยซ science du raisonnement ยป sโacquiert notamment dans les facultรฉs dโhistoire des universitรฉs. En effet, l’histoire est un mรฉtier, a craft, c’est en faisant de l’histoire qu’on devient historien. Les skills requiรจrent un apprentissage qui demande du temps. Les รฉtudiants doivent, dรจs la premiรจre annรฉe d’รฉtude, s’entraรฎner ร trouver des documents puis ร les analyser par la mรฉthode historique. C’est en faisant ceci au cours de plusieurs annรฉes (3 ร 5), ainsi qu’avec des documents d’รฉpoques diffรฉrentes, que les รฉtudiants apprennent le mรฉtier d’historien, avec l’aide d’historiens expรฉrimentรฉs.
Lโhistorien dans son contexte
L’histoire mรฉdiatique, des journaux, des รฉmissions de vulgarisation, voire mรชme de l’enseignement ร l’รฉcole, peut รชtre tout ร fait mรฉthodologiquement honnรชte, ร jour et sรฉrieuse. Mais ses questions rรฉpondent ร un besoin social, et ne s’aventurent guรจre dans des raisonnements complexes. On commรฉmore le dรฉbarquement de Normandie en racontant ร nouveau les รฉvรฉnements de maniรจre simple, mais on ne s’embarque pas dans de nouvelles questions : ce n’est pas le but.14
Les questions des historiens ne sont pas pour autant dรฉconnectรฉes de leur monde. Leur pertinence sociale large paraรฎt faible, mais ces questions ยซ qui font avancer l’histoire ยป s’avรจrent souvent รชtre rรฉellement importante ร une sociรฉtรฉ, puisque colorรฉe par les problรจmes d’une sociรฉtรฉ dont l’historien fait partie.15
Les historiens ne sont pas dรฉconnectรฉs de leur contexte social : ยซ Pendant la crise รฉconomique des annรฉe 1930, on รฉcrit sur les causes รฉconomiques de la Rรฉvolution franรงaise, aujourd’hui alors que le genre et le sexe tapissent le fil de l’actualitรฉ, les historiens s’intรฉressent ร l’histoire des rapports genrรฉs. ยป16 L’histoire est aussi รฉcrite par les vainqueurs. Quand Thรฉodore de Bรจze รฉcrit son Histoire ecclรฉsiastique, il omet en grande partie le mouvement rรฉformรฉ franรงais opposรฉ ร la thรฉologie Genevoise.17 ร ceci, nous pouvons ajouter un phรฉnomรจne inverse documentรฉ par l’historien juif Yosef Hayim Yerushalmi dans son ouvrage Zakhor, Histoire juive et mรฉmoire juive (1984) : les communautรฉs รฉcrivent leur histoire aussi lorsqu’elles sont en situation de crise (les juifs aprรจs l’expulsion d’Espagne en 1492, les chrรฉtiens aprรจs la Rรฉforme du 16e siรจcle etc.).
Les historiens ne sont pas dรฉconnectรฉs de leur contexte personnel : ยซ Les historiens du communisme sont souvent des communistes, et il en va de mรชme respectivement du catholicisme, du protestantisme, du judaรฏsme etc. ยป ยซ L’objectivitรฉ ne peut provenir du point de vue adoptรฉ par l’historien, car il est nรฉcessairement situรฉ, nรฉcessairement subjectif. ยป18 Prรฉtendre ร l’objectivitรฉ ne dรฉvoilerait que naรฏvetรฉ de sa part. Il est donc toujours utile de se renseigner sur l’auteur du livre qu’on lit, afin de garder en tรชte les possibles biais que son texte pourrait comporter, ainsi que son intention.
Petit excursus
En lien avec le paragraphe prรฉcรฉdant, voici une courte rรฉflexion sur la politique et la salle de cours, prononcรฉe par le sociologue Max Weber en 1917 et publiรฉe en 1919. Le problรจme dรฉlicat que souligne Weber est toujours plus d’actualitรฉ et concerne tout particuliรจrement les sciences humaines, dont fait partie la discipline historique.
ยซย Arrรชtons-nous ร prรฉsent aux disciplines qui me sont les plus familiรจres, en l’occurence la sociologie, l’histoire, l’รฉconomie nationale, la thรฉorie politique et les formes de philosophie de la culture qui se donnent pour mission d’interprรฉter celles-ci. On dit que la politique n’a pas sa place dans les amphithรฉรขtres, et je souscris ร ce principe. Elle n’y a pas sa place du cรดtรฉ des รฉtudiants. Par exemple, je dรฉplorerais tout autant le fait que des รฉtudiants pacifistes prennent d’assaut, pour le chahuter, la chaire de mon ancien collรจgue de Berlin Dietrich Schรคfer, que le mรชme procรฉdรฉ utilisรฉ, dit-on, par des รฉtudiants anti-pacifistes ร l’encontre du professeur Foerster, dont les vues sont ร bien des รฉgards aussi รฉloignรฉes que possible des miennes. Mais la politique n’a au demeurant pas d’avantage sa place du cรดtรฉ de l’enseignant. Surtout pas quand celui-ci prend la politique pour objet de son travail scientifique : elle est alors moins que jamais ร sa place. Les prises de positions politiques pratiques sont une chose, l’analyse scientifique des formations politiques et des positions des partis en est une autre. Quand on parle de dรฉmocratie dans une assemblรฉe publique, on ne fait pas mystรจre des prises de positions personnelles. Bien plus : on a alors le devoir de prendre un parti clairement identifiable, il faut se plier ร cette maudite obligation. Les paroles qu’on prononce alors ne sont pas des outils d’analyse scientifique mais des outils politiques pour briguer auprรจs d’autrui une prise de position favorable. Elles ne sont pas les charrues avec lesquelles on laboure les champs de la pensรฉe contemplative, mais des glaives dirigรฉs contre les adversaires : des armes de combat. Dans une salle de cours ou dans un amphithรฉรขtre, en revanche, ils serait sacrilรจge d’utiliser les mots de cette faรงon-lร . Lorsqu’il est question de ย ยปdรฉmocratieย ยป dans ce cadre-lร , par exemple, on en exposera les diffรฉrentes formes, on analysera leur fonctionnement, on constatera les consรฉquences particuliรจres que telle ou telle entraรฎne sur l’organisation de la vie ; on leur opposera ensuite les formes non dรฉmocratiques de l’ordre politique, et on tentera de faire en sorte, autant que possible, que l’auditeur soit en mesure de trouver le point ร partir duquel lui-mรชme pourra prendre position sur la question en fonction de ses propres idรฉaux ultimes. Mais le vrai professeur se gardera bien de lui imposer, du haut de sa chaire, une quelconque position, que ce soit explicitement ou par la suggestion – car la maniรจre la plus dรฉloyale est รฉvidemment de ย ยปlaisser parler les faitsย ยป.
WEBER Max, La science, profession & vocation, KALINOWSKI Isabelle (trad.), Marseille : Agone, 2005, pp. 39-42.
Pourquoi, en fait, devons-nous nous en abstenir ? Je prรฉsume que, pour beaucoup de mes trรจs honorables collรจgues, il est impossible de s’imposer une pareille rรฉserve ; et quand bien mรชme elle serait possible, ils la tiendraient pour une lubie. On peut exposer les devoirs d’un professeur d’universitรฉ, mais non les dรฉmontrer scientifiquement. On ne peut qu’exiger un acte de probitรฉ intellectuelle : reconnaรฎtre que l’observation de faits, le constat de rรฉalitรฉs mathรฉmatiques ou logiques ou la description de la structure interne de biens culturels, d’une part, et, d’autre part, la formulation d’une rรฉponse ร la question de la valeur de la culture et de chacun des contenus qui sont les siens, ainsi qu’ร la question de savoir quel type d’action on doit adopter au sein de la communautรฉ culturelle et des groupements politiques, constituent deux ordres de problรจmes absolument hรฉtรฉrogรจnes. Si l’on demande encore pourquoi ils ne peuvent รชtre traitรฉs aussi bien l’un que l’autre dans une salle de cours, il faut rรฉpondre que le prophรจte et le dรฉmagogue n’ont pas leur place ร la chaire d’un amphithรฉรขtre. Il est du au prophรจte comme au dรฉmagogue : ยซย Sors, va dans les rues et parle en publicย ยป (Jรฉrรฉmie 2.2). C’est-ร -dire lร oรน la critique est possible. Dans l’amphithรฉรขtre, on fait face ร ses auditeurs, mais ceux-ci doivent se taire et c’est au professeur de parler. Les รฉtudiants sont contraints de se rendre au cours d’un professeur dans l’intรฉrรชt de leur carriรจre et personne, dans ce cadre, ne peut le soumettre ร des critiques. Aussi, je tiens pour irresponsable de profiter de cette situation pour frapper les auditeurs du sceau de nos convictions politiques personnelles au lieu de les faire profiter de nos connaissances et de nos expรฉriences scientifiques, comme nous en avons le devoir. Bien entendu, il est possible que tel ou tel professeur particulier ne parvienne qu’imparfaitement ร faire taire ses sympathies subjectives. Il s’expose alors ร subir les critiques les plus vives quand il comparaรฎtra devant le forum de sa propre conscience.ย ยป
Ici, nous sommes rรฉformรฉs et nous nous intรฉressons tout particuliรจrement ร l’histoire de l’Eglise rรฉformรฉe et ce, souvent ร travers des sources produites par des rรฉformรฉs : de ce fait, nous devons rester vigilant aux biais que nos sources et nous-mรชmes pouvons avoir. Dans son Histoire ecclรฉsiastique, Thรฉodore de Bรจze dรฉpeint la situation en France avec les yeux d’un rรฉformรฉ convaincu, voire mรชme d’un vรฉritable leader du monde rรฉformรฉ francophone de son temps. Malgrรฉ sa bienveillance et son dรฉsir d’honnรชtetรฉ, il est enclin ร accentuer les aspects nรฉgatifs de l’Eglise romaine et ร amplifier les aspects positifs de l’Eglise rรฉformรฉe. N’avons-nous pas tous lu des histoires de la Rรฉforme qui sont triomphalistes, dans lesquelles un prรฉdicateur prรชche un sermon dans une ville et toute la population est gagnรฉe ร la cause ? Les sources historiques offrent une vision plus nuancรฉe : mรชme dans les chefs lieux de la Rรฉforme, une part non-nรฉgligeable de la population rรฉsiste durablement ร travers le 16e siรจcle.19 Les rรฉformateurs eux-mรชmes en รฉtaient conscients et nombreux sont leurs livres et lettres qui dรฉnoncent une situation bien moins qu’idรฉale malgrรฉ les efforts de prรฉdication et de catรฉchรจse.20 Si les sources racontent une autre histoire que celle de l’histoire triomphaliste, cette derniรจre ment et appartient davantage ร la fiction qu’ร l’histoire.
Lโhistoire et le temps
Selon lโhistorien Philippe Ariรจs, ni les Grecs, ni les Latins de lโAntiquitรฉ nโavaient ยซ eut lโidรฉe dโune histoire universelle, saisissant en un seul ensemble tous les temps et tous les espaces. Au contact de la tradition juive, le monde romain, christianisรฉ, a dรฉcouvert que le genre humain avait une histoire solidaire, une histoire universelle. ยป21 Cette histoire universelle s’apprรฉhende, dans la Chrรฉtientรฉ, de deux maniรจre : le calendrier est ร la fois cyclique et linรฉairement orientรฉ. D’une part il y a l’annรฉe liturgique qui recommence annuellement. Chaque annรฉe, l’on revit la naissance, la vie, la mort et la rรฉsurrection du Christ. Parallรจlement, l’on trouve l’anachronisme dans lโart : un David tue un Goliath vรชtu d’une armure du 13e siรจcle. D’autre part, de la Crรฉation, tout se dirige vers le Jugement dernier (dont on ne peut connaรฎtre ni l’heure ni le jour).
Nous ne trouvons pas l’idรฉe de progrรจs avant le milieu du 16e siรจcle. Retourner en arriรจre, aux anciens, est bon ; c’est une vertueuse rรฉgression (littรฉralement et sans connotation nรฉgative). Ad fontes est le moto des humanistes qui cherchent ร retourner aux sources, ร la fois de l’antiquitรฉ paรฏenne et de la Bible et du Christianisme originel. Or, chez Giorgio Vasari (1511-1574) en 1550, on lit que le retour aux anciens est non seulement possible, mais leur surpassement aussi.22 De lร , lโidรฉe de progrรจs gagne en popularitรฉ, notamment pendant le siรจcle des Lumiรจres. De nombreux thรฉologiens libรฉraux du 19e siรจcle pensent que la race humaine se dirige vers le millennium, un รขge d’or. L’esclavage vient d’รชtre aboli. L’alcool perd un peu de son influence sur la sociรฉtรฉ (notamment amรฉricaine) sous l’influence du ยซย Temperance movementย ยป. La Rรฉvolution industrielle a amรฉliorรฉ la vie de tout le monde. Mais cet optimisme se heurte brutalement aux horreurs de la premiรจre moitiรฉ du 20e siรจcle, et l’espรฉrance en un รขge d’or est mis en pause.23 Toutefois, ce nโest pas pour autant que lโidรฉe de retour et de rรฉgression vertueuse soit revenue ร la mode. En effet, lโidรฉe de progrรจs sature toujours et encore les discours en Occident : ยซ We will be a strong and trusted partner for peace, progress, and security. ยป disait Joe Biden lors de son discours inaugural.
Nรฉanmoins, l’idรฉe de progrรจs n’est plus rรฉellement ce qu’elle รฉtait, quoiqu’en dise Biden. ยซ Si le passรฉ revient ainsi en force, c’est que notre temps semble connaรฎtre un dรฉrรจglement des mรฉcanismes de la mรฉmoire et de l’oubli qui signe peut รชtre une crise de la perception collective de l’avenir. ยป24 Effectivement, la sociรฉtรฉ occidentale รฉtait, autrefois, bien moins anxieuse quant ร l’avenir. L’avenir chrรฉtien est rempli d’espรฉrance. Plus tard, malgrรฉ l’abandon du tรฉlos chrรฉtien, des perspectives sรฉculiรจres ont pu avoir des visions relativement ยซ assurรฉes du devenir commun, que celles-ci reposent sur la projection du dรฉveloppement continu et harmonieux de la nation ou sur le triomphe d’une classe libรฉratrice. Ces visions du futur ont jouรฉ un rรดle essential dans la lecture de l’histoire. Elles indiquaient ce qui devait รชtre retenu ou bien รฉcartรฉ du champ de l’analyse comme de celui du rรฉcit. Elles permettaient d’รฉcrire une histoire animรฉe d’un sens fort, dรฉterminรฉe par sa fin escomptรฉe, une histoire tรฉlรฉologique. Notre temps n’a plus ce type de certitude ou, pour le moins, de perspective. ยป25 Peut-รชtre pouvons-nous nuancer cette derniรจre phrase, qui semble-t-il n’est plus totalement d’actualitรฉ : la doxa sรฉculiรจre occidentale vรฉhicule une confiance considรฉrable en un futur toujours plus technologique et toujours plus รฉgalitaire ; elle exprime รฉgalement de l’anxiรฉtรฉ face ร un futur รฉcologiquement apocalyptique. Or, parallรจlement, et ร mesure que l’engouement pour le futur est cultivรฉ, l’engouement pour l’histoire diminue. Le snobisme chronologique (quand on pense que nous sommes meilleurs que nos prรฉdรฉcesseurs – plus et/ou moins lointains – , et que nos prรฉdรฉcesseurs – plus et/ou moins lointains – sont moins รฉvoluรฉs que nous) a toujours existรฉ, mais il s’est accentuรฉ au fil des trois derniers siรจcles, et atteint peut-รชtre son paroxysme alors que la rรฉcente rรฉvolution culturelle de l’Occident touche ร son aboutissement. Avec le Moyen รge qualifiรฉ d’obscure par les philosophes des Lumiรจres et relรฉguรฉ aux oubliettes de la mรฉmoire collective, s’ajoutent la Rรฉforme, les philosophes des Lumiรจres eux-mรชmes (en partie), et le reste de l’histoire qui ne correspond pas ร la sensibilitรฉ actuelle, car teintรฉe de patriarcat entre autres. L’histoire, aplanie tout naturellement du dรฉbut ร la fin du temps, chronologiquement, se voit aujourd’hui chiffonnรฉe en une boule de prรฉsent. La diachronie est niรฉe en faveur d’une synchronie qui excise tout ce qui ne convient pas ร l’idรฉologie dominante du prรฉsent.
Dรฉcouper lโhistoire en tranches
ร diffรฉrentes รฉpoques, nous dรฉcoupions lโhistoire selon les rรจgnes, les consuls romains, ou dโautres bornes temporelles marquantes pour la sociรฉtรฉ (Jรฉsus est nรฉ ยซย au temps du roi Hรฉrodeย ยป Mt 2.1). Diviser lโhistoire en pรฉriodes permet de mieux lโapprรฉhender.26 ยซ Platon comparait le philosophe au bon cuisinier qui sait dรฉcouper les poulets kat artha, selon les articulations. La comparaison est tout aussi valable pour l’historien : il doit trouver les articulations pertinentes pour dรฉcouper l’histoire en pรฉriodes, c’est-ร -dire substituer ร la continuitรฉ insaisissable du temps une structure signifiante. ยป27 En Occident, depuis Bรจde le Vรฉnรฉrable, le temps a pour point de repรจre la naissance de Jรฉsus, avec de nombreux points d’articulation tels que le premier Concile de Nicรฉe (325 ans aprรจs la naissance de Jรฉsus) – qui nous permet de parler de Christianisme antรฉ- et post-Nicรฉen -, le Schisme de 1054 entre les Eglises d’Occident et d’Orient, ou encore les 95 thรจses de Luther (1517), la Rรฉvocation de l’Edit de Nantes (1685), le Concile Vatican II (1962-1965) et ainsi de suite.
Aujourdโhui, nous faisons le plus souvent usage du terme de ยซ siรจcle ยป pour se situer dans lโhistoire. Bien quโon trouve dรฉjร cet usage aux 16e et 17e siรจcles28, Antoine Prost voit lโapparition de lโusage tel que nous le connaissons aujourdโhui ร la fin du 18e siรจcle. ยซ C’est, en effet, la Rรฉvolution qui a โcrรฉรฉโ le siรจcle ; auparavant, le terme avait un sens approximatif. Le โsiรจcleโ de Louis XIV est pour Voltaire un rรจgne un peu long, pas une pรฉriode de cent ans dotรฉe d’une claire identitรฉ. Mais, avec la Rรฉvolution, prรฉvaut le sentiment d’un changement majeur, d’un contraste, et le tournant du siรจcle est, pour la premiรจre fois, vรฉcu comme un tournant tout court. Produit d’une comparaison entre le siรจcle qui s’achรจve et celui qui s’ouvre, le siรจcle permet de penser la comparaison, c’est-ร -dire ร la fois la continuitรฉ et la rupture. C’est d’ailleurs pourquoi les siรจcles des historiens ont une certaine plasticitรฉ : le XIXe siรจcle se termine en 1914 et l’on connaรฎt des longs ou des courts XVIe siรจcles. ยป29
Danger de lโanachronisme
Peut-on parler du passรฉ sans le dรฉformer ? ยซ ร penser le passรฉ avec des concepts contemporains, on risque l’anachronisme. Le danger est particuliรจrement grand dans le domaine de l’histoire des idรฉes ou des mentalitรฉs. Lucien Febvre a bien montrรฉ dans son Rabelais combien les concepts d’athรฉisme et mรชme d’incroyance appliquรฉs au XVIe siรจcle constituaient des anachronismes majeurs. La tentation resurgit pourtant inรฉvitablement, car l’historien formule d’abord ses questions avec les concepts de son propre temps, puisqu’il les pose depuis la sociรฉtรฉ oรน il vit. ยป30
En revanche, il est des rรฉalitรฉs pour lesquelles l’historien n’a pas le choix entre les concepts d’รฉpoque et les concepts dโaujourdโhui : ce sont les pรฉriodes et les processus. Il est extrรชmement rare que les contemporains d’une รฉpoque aient eu conscience de l’originalitรฉ de la pรฉriode qu’ils vivaient au point de lui donner un nom au moment mรชme. Pour parler de la Belle รpoque, il faut avoir traversรฉ la guerre de 1914-1918 et vivre un temps d’inflation. L’expression bien commode de premier 20e siรจcle pour dรฉsigner la pรฉriode 1900-1940 n’est guรจre apparue avant les annรฉes 1970. Les Grecs de l’รฉpoque classique ignoraient qu’elle le fรปt, et pareillement ceux de l’รฉpoque hellรฉnistique. Il n’y a guรจre que les grands mouvements populaires, ou les guerres, qui suscitent chez les contemporains le sentiment de constituer une pรฉriode particuliรจre et qui demandent un nom : la Rรฉvolution a รฉtรฉ nommรฉe sur-le-champ et les Franรงais de 1940 ont eu clairement conscience de vivre une dรฉbรขcle.31 La crise du Covid-19 sera-elle un point de pivot entre deux รฉpoques, dont les historiens du futur รฉcriront de bien gros tomes ?
- PROST, Antoine, Douze leรงons sur lโhistoire, Paris : รditions du Seuil, 2010 (19961), 370 p. Ce livre est une lecture propรฉdeutique pour les รฉtudiants en histoire. Lโauteur y aborde le mรฉtier dโhistorien, la mรฉthode historique, ainsi que la place de lโhistoire et de lโhistorien dans la sociรฉtรฉ.[↩]
- Idem, pp. 14-15.[↩]
- Idem, p. 15.[↩]
- Idem, p. 16.[↩]
- Idem, pp. 26-7.[↩]
- CICERON, L’Orateur, Nisard (trad.), Paris : Didot Frรจres, 1869, XXXIV.[↩]
- Idem, p. 161.[↩]
- Idem, p. 63.[↩]
- Idem, p. 62.[↩]
- Idem, p. 67.[↩]
- Idem, p. 56.[↩]
- Idem, p. 69.[↩]
- Idem, p. 173.[↩]
- Idem, p. 88-9.[↩]
- Idem, p. 90.[↩]
- Idem, p. 91.[↩]
- BRUENING, Michael W., Refusing to Kiss the Slipper: Opposition to Calvinism in the Francophone Reformation, Oxford : OUP, 2021.[↩]
- PROST, op. cit, pp. 93, 99-100.[↩]
- Voir par exemple les mรฉmoires de Master de mes collรจgues d’รฉtude : Thomas Cristofis, Les rรฉsistances ร la Rรฉforme dans le Pays de Vaud (1525โ1590), Mรฉmoire de Master, Universitรฉ de Lausanne, 2020; Elias Jordan, Les testaments vaudois au dรฉbut de la Rรฉforme (1534โ1550), entre adaptations et rรฉsistances, Mรฉmoire de Master, Universitรฉ de Lausanne, 2020[↩]
- Voir par exemple FAREL, Guillaume, Epistre exhortatoire ร tous ceux qui ont cognoissance de l’Evangile, Genรจve : Jean Girard, 1544.[↩]
- PROST, op. cit, p. 116.[↩]
- Idem, pp. 107-9.[↩]
- SHAW, Benjamin, Ecclesiastes. Life in a Fallen World, Edinburgh : Banner of Truth, 2019, pp. 15-16.[↩]
- ยซย Introductionย ยป, in DELACROIX Christian, DOSSE Franรงois, GARCIA Patrick, OFFENSTADT Nicolas (dirs.), Historiographiesโ: concepts et dรฉbats. 1, Parisโ: Gallimard, 2011, pp. 15-16.[↩]
- Idem, pp. 15-16.[↩]
- ร ce propos, voir Faut-il vraiment dรฉcouper l’histoire en tranches, de Jacques Le Goff.[↩]
- PROST, op. cit, pp. 114-5.[↩]
- Voir par exemple les Centuries de Magdebourg, par Matthias Flacius Illyricus (1520-1575).[↩]
- PROST, op. cit, pp. 115-6.[↩]
- Idem, p. 127.[↩]
- Idem, pp. 127-8.[↩]





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