Septembre 1553 : martyre de Louis de Marsac, son cousin et Étienne Gravot à Lyon
15 septembre 2021

Ayant acquis récemment un livre de Théodore Monod sur les martyrs protestants1, je vous proposerai, selon le calendrier correspondant à leur martyre, des extraits de leurs histoires. Théodore Monod reprend le célèbre martyrologe de Crespin selon l’édition dite “de Toulouse”2. Monod republie ces textes au nombre de 52 par volume, un par dimanche de l’année, dans un but d’édification : il désire qu’ils puissent être utilisés par les Églises et les familles pour instruction et souvenir. J’ai modernisé l’orthographe des extraits quand c’était nécessaire.

On dit que le Phœnix vie en mort va reprendre ;
Si qu’un même bûcher est sa vie et sa mort,
Bourreaux, brûlez les saints : vain sera votre effort.
Ceux-là que vous brûlez renaissent de leur cendre.

Poème préfaçant les extraits du martyrologe.

“Nous sentons son assistance croître en nous de plus en plus selon que la fin de nos jours approche… Nous nous réjouissons tous de ce jour si heureux auquel nous espérons et croyons vraiment que notre Dieu sera glorifié par notre mort et nous donnera la force de persévérer dans la confession de sa sainte et sacrée parole jusqu’à la dernière goutte de notre sang.”

C’est ce qu’écrivaient Étienne Gravot, menuisier de Gien-sur-Loire, Louis de Marsac, gentilhomme bourbonnois et son cousin dans une épître adressée à leurs amis quelques jours avant leur martyre, vers la mi-septembre 1553. Voici quelques extraits de cette épître ainsi qu’une autre épître d’Étienne Gravot à ses proches, écrites toutes deux peu de jours avant leur mort.

Car, quant à nous, nous sommes si faibles en notre nature, que nous ne saurions endurer qu’on nous jette quelques gouttes d’eau froide sur notre corps sans tressaillir ni frémir. Comment donc pourrions-nous souffrir un demi-quart d’heure, puisque notre nature est si faible ? Mais l’espérance et vraie assurance que nous avons en notre Dieu est telle qu’il nous fortifiera, et non seulement nous donnera la force de souffrir en un si bref temps, mais aussi de surmonter tous les tourments, quand bien même on nous trainerait par les rues et les bourbiers et autres peines qu’il serait possible d’imaginer.

Voyons quels tourments ont endurés tant de Martyrs qui nous ont précédés et ce en vertu de la foi. Celui même qui leur a donné la force de surmonter toutes ces choses nous fera semblablement. N’étaient-ils point des hommes soumis aux mêmes passions et infirmités que nous-mêmes ? Il n’en faut nullement douter. Or donc, si nous voulons vivre avec Jésus-Christ, c’est bien raisonnable que nous souffrions aussi avec lui. Serait-ce raisonnable que nous eussions communion à ses biens, honneurs et gloire, sans communier à sa croix ? Que si les souffrances du temps présent ne sont pas dignes de la gloire avenir, qu’est-ce donc de souffrir ici un peu de temps ? Car notre tribulation, qui est de peu de durée et légère à merveille, produit en nous un poids d’éternelle gloire, quand nous ne considérons point les choses visibles mais les invisibles, car les choses visibles sont temporelles, mais les invisibles sont éternelles […].

Au reste, nous estimons, selon l’apparence des hommes, que demain, nous nous en irons avec notre Dieu, pour être sacrifiés et recevoir cette couronne de gloire incorruptible et l’héritage éternel, qui nous a été préparé dès la constitution du monde, de quoi nous nous réjouissons grandement, et prions ce bon Dieu que notre sacrifice lui soit en bonne odeur, comme il le sera sans doute. Nous sentons son assistance croître en nous de plus en plus selon que la fin de nos jours approche, mettant fin à cette vie si caduque et pleine de misères, où nous ne voyons que matière de désolation et occasion de pleurer et gémir, à cause des si nombreux blasphèmes qui se commettent à l’encontre de la majesté de notre Dieu […].

Et certes, nous ne pouvons entrer au royaume des cieux autre une voie que celle qui nous est enseignée par Jésus-Christ ; c’est par l’étroite, et comme dit saint Paul : “Par beaucoup de tribulations, il nous faut entrer dans le royaume des cieux.” Et, à la vérité, quand nous voyons que de telles choses nous adviennent, nous pouvons bien nous assurer que nous avons les arrhes et sommes vraiment enfants de Dieu, écrits dans le livre de vie. Ce ne serait pas juste que le serviteur fût bien traité, et cependant que son seigneur soit moqué, craché, souffleté, et mis en opprobre, et (comme j’ai dit) que le serviteur fût à son aise ; il faut bien donc que, si vous voulons vivre avec lui, nous souffrions aussi avec lui, et que nous pleurions et le monde se réjouira ; mais le change sera bien aussi à notre profit ; c’est qu’ils pleureront et nous nous réjouirons, même éternellement.

Réjouissez-vous donc avec nous, très cher frère, de ce que notre bon Dieu nous a tellement fortifié, que nous nous réjouissons tous de ce jour si heureux auquel nous espérons et croyons vraiment que notre Dieu sera glorifié par notre mort et nous donnera la force de persévérer dans la confession de sa sainte et sacrée parole jusqu’à la dernière goutte de notre sang ; en sorte que le règne de notre Seigneur Jésus-Christ sera avancé pour notre salut et pour l’édification de nos prochains et de sa pauvre Église si désolée […].

Épître complète de Gravot à ses proches :

Mes frères, j’ai bien voulu vous écrire la présente lettre, ma dernière, pour vous faire connaître de nos nouvelles ; c’est que nuit et jour nous prions notre bon Dieu, faisant mémoire de vous en nos oraisons, vous priant aussi de faire le semblable envers nous, pour que ce bon Dieu et Père nous maintienne toujours en sa sainte protection et sauvegarde par notre Seigneur Jésus-Christ et nous fortifie jusqu’à la fin, laquelle (comme nous espérons et selon que nous pouvons le voir selon les hommes) sera dans peu de temps ; car nous avons été ce jour, qui est vendredi au matin, présentés devant les juges, lesquels nous ont dit qu’ils étaient assemblés pour juger notre procès, je ne m’étonne pas qu’ils soient ainsi assemblés, même totalement regroupés, puisque jadis il a été prédit qu’ils s’assembleront contre Dieu et son Christ. Je vous prie, mes frères (comme le font aussi mes compagnons qui sont avec moi), de ne point vous endormir, mais de veiller et prier pour nous, pour ce que notre bon Dieu parfasse cette œuvre qu’il a commencé par sa grâce en nous et que son bon plaisir soit de nous agréer en son Fils notre Seigneur Jésus-Christ, afin que nous puissions lui rendre une obéissance volontaire, et qu’il agrée le sacrifice que nous lui offrirons.

Et, de notre part, nous nous présentons devant sa face, nous humiliant sous sa puissante main, pour le prier qu’il nous encourage par son saint Esprit, afin que par la foi que nous avons en lui par Jésus-Christ, nous puissions surmonter toutes tentations ici-bas et que menace, persécution, ni glaive, ni feu ne fassent trembler notre chair, mais qu’en vertu de cette foi nous allions constamment et allègrement hors des portes, portant sur nous son opprobre. Car, certes, mes frères et bien-aimés, c’est bien raisonnable que nous souffrions pour son Nom et avec lui, si nous voulons participer à ses biens. Voilà mes frères, ce peu qu’il a plu à notre Dieu de me donner pour me consoler avec vous, vous priant derechef d’avoir mémoire de nous. Car vous voyez comme notre bon Dieu conduit et gouverne tout par sa Divine providence. Tant mes frères qui sont avec moi que moi aussi, nous vous prions de n’être nullement troublés de ce que je vous envoie, comme si c’était quelque chose de nouveau ; mais qu’avec patience vous attendiez ce bon Dieu, lequel je prie de vous maintenir toujours sous sa garde, et de nous donner une vraie persévérance en cette sainte et heureuse vocation à laquelle il nous a appelés, au Nom de notre Seigneur Jésus-Christ, et en la vertu de son saint Esprit. Ainsi soit-il. Ce vendredi après le dîner.

Ils furent quelques jours plus tard brûlés vifs à Lyon. Les juges furent étonnés de ne pas voir ces trois hommes troublés de la sentence et sortir du tribunal en chantant un Psaume et rendant grâce d’être jugés dignes du martyre. Le Lieutenant les fit alors taire. On voulut aussi relever Louis de Marsac qui s’était agenouillé pour prier mais on le laissa achever, ayant répondu “Est-il juste de nous empêcher maintenant de prier Dieu ?”. Le jour du supplice, on mit à Louis et son cousin des cordes au cou pour les mener sur le lieu. On s’était abstenu d’une telle mesure pour Étienne, puisqu’il avait servi le Roi. Il demanda à haute voix si la cause de ses deux frères était différente de la sienne et ajouta : “Ne me refusez point le collier d’un ordre si excellent.” Le Lieutenant ordonna qu’il soit lié comme les autres. Attachés au poteau du supplice, ils entonnèrent le Cantique de Siméon alors que le bourreau allumait le feu.

Un des symboles des Églises réformées en France, figurant au dos du martyrologe de Théodore Monod pour les éditions La Cause.

Illustration en couverture : artiste inconnu, La pendaison de Guy de Brès et de Pérégrin de la Grange, gravure.

  1. MONOD Théodore (junior), Le livre des martyrs, Édition La Cause, 1930. Les extraits dont je me suis servi pour cet article sont tirés des pages 315 à 322. J’ai aussi trouvé la trace chez Voltaire d’une mention de ces martyrs.[]
  2. Édition reproduisant elle-même celle de 1619, accompagnée des notes de Matthieu Lelièvre et précédée d’une introduction par Daniel Benoît, en trois volumes (respectivement de 1885, 1887 et 1889).[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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