L’éducation est d’abord l’affaire des parents
20 octobre 2021

Récemment, en réaction à une de mes publications sur un réseau social au sujet de l’éducation, une connaissance a exprimé son désaccord en expliquant que, selon elle, l’éducation revenait premièrement à la République et qu’elle avait, entre autre, pour but de libérer l’enfant des déterminismes (religieux, philosophiques, sociaux, etc.) des parents. Il est de ce fait légitime que l’État cherche à imposer l’instruction publique à la population car l’éducation lui revient.

Cette idée n’est pas nouvelle. Platon déjà nous propose une société où les enfants sont éduqués par la société de telle sorte qu’ils ne savent même pas qui sont leurs parents1. Les premiers hérauts de la République en France tiennent un langage similaire :

II est temps de rétablir ce grand principe qu’on semble méconnaître : que les enfants appartiennent à la république avant d’appartenir à leurs parents. Nous avons assez fait pour les affections, devons-nous dire aux parents, nous ne vous les arrachons pas, vos enfants, mais vous ne pouvez les soustraire à l’influence nationale.

DANTON, II frimaire an II (1794).

La patrie a seule le droit d’élever ses enfants ; elle ne peut confier ce dépôt à l’orgueil des familles ni aux préjugés des particuliers.

ROBESPIERRE, 18 floréal an II (1794).

Voici donc les raisons pour lesquelles l’éducation revient premièrement aux parents que j’ai avancé à cette connaissance :

  1. Parce que c’est l’ordre naturel des choses. La famille précède en effet la société publique : c’est l’association entre elles de familles qui crée la société et non la société qui produit des familles.
  2. Parce que c’est la seule chose possible qui n’implique pas de diminuer gravement la liberté. En effet, à moins d’empêcher une famille de fuir une société et de s’exiler, la priver de sa liberté de mouvement, on ne pourra pas l’empêcher de vivre selon ses convictions. C’est d’ailleurs l’option que plusieurs envisagent au cas où l’instruction en famille leur serait refusée.
  3. Parce que c’est ce qui se passe dans les faits, quoi qu’on veuille. Les différences entre les élèves d’une même école publique en terme de réussite scolaire et de conviction proviennent majoritairement des familles. Dans mon école primaire, les enfants de musulmans l’étaient par leurs familles, les enfants de chrétiens aussi, les enfants de milieux défavorisés étaient généralement peu enclins à la lecture et à la culture, etc.
  4. Parce que plusieurs études comparatives entre l’école à la maison et l’école publique concluent sur la supériorité de la première en terme de culture, aptitude intellectuelle2 et sociale3. Les plus grandes universités du monde (Oxford, Cambridge) déclarent ouvertement sur leur site favoriser les élèves issus de ce mode d’instruction4. Puisque priver les parents d’une liberté est un mal, il faut pouvoir justifier cette privation par le fait qu’un bien supérieur serait atteint5. Or ces études n’indiquent pas que l’école publique permettrait d’atteindre un bien supérieur quant au développement de l’enfant. Si elles sont confirmées6, il se pourrait même que ce soit l’exact inverse.
  5. Parce que partout dans le monde les gouvernements sont susceptibles de virer à la tyrannie ou à la défense de choses contraires au bien commun ou à la vérité, emportant avec eux tous les enfants de la nation (cf. la Chine de nos jours) tandis qu’une famille qui vrille n’a de conséquences que sur un petit nombre d’enfants.
  6. Parce que généralement les parents sont ceux qui aiment le plus leurs enfants et sont donc susceptibles d’agir pour leur bien. Une myriade de faits statistiques le manifestent, un des derniers sur lequel je suis tombé dans mes études de médecine c’est le fait que les bébés secoués le sont majoritairement par des adultes qui ne sont pas du cercle familial (nounou, etc.) et le moins souvent par les mères, qui sont encore aujourd’hui, du fait de l’allaitement notamment, les personnes qui passent le plus de temps avec l’enfant.
  7. Parce que la neutralité intellectuelle et religieuse est un mythe, la laïcité est aussi une idéologie (qui veut, par exemple, que la religion n’ait rien à faire dans le débat public alors qu’il est aussi possible de penser tout l’inverse : c’est donc une prise de position, minoritaire dans l’histoire et le monde actuel).
  8. Parce que l’argument qui veut que la partie (la famille) soit en tout soumise au tout (la société) est autodestructeur pour la pensée que tu soutiens : ce même argument plaide en faveur de la soumission de l’individu comme l’enfant (partie) au tout qu’est la famille, à la différence que le fait que l’enfant soit partie de la famille est un fait de nature tandis que la participation de la famille à la société est un fait décidé dans un second temps (qu’il soit potentiellement nécessaire ne change pas cet ordre).
  9. Parce que le principe de subsidiarité, selon lequel on doit confier dans une structure verticale à l’inférieur une chose qu’il peut faire et non la confier au supérieur, pour assurer le contre-pouvoir, milite encore pour que les parents (inférieurs) prennent en charge plutôt que l’Etat (supérieur) quand ils peuvent le faire : voilà pourquoi ce n’est pas un fonctionnaire qui change les couches.
  10. Parce qu’un parent qui investit tant d’énergie et de temps dans un enfant mérite bien d’être en droit de juger des fruits et de la direction de cet investissement.
  11. Parce que ça n’est pas laïque mais contraire à la liberté religieuse et la liberté de culte : en effet, les 3 religions monothéistes comportent des commandements explicites à enseigner les enfants dans la voie de leur foi. La famille n’est pas laïque. Les « déterminismes religieux » des parents sur leurs enfants font partie intégrante de leur religion. S’opposer à ce qu’ils les enseignent et extraire les enfants à ce déterminisme ça n’est pas être pour la laïcité mais ouvertement contre la liberté de vivre sa religion.
  12. Notre désaccord même prouve que c’est une mauvaise idée. Parce que l’exercice de ma conviction philosophique, morale et religieuse dans l’éducation de mes enfants ne t’empêche pas de librement mettre tes enfants à l’école publique alors que si ta conviction est mise en pratique, ma liberté est restreinte.
  13. Parce que le bon sens nous montre que les parents apprennent à leurs enfants à parler et à manger proprement. Pourquoi ne pourraient-ils pas aussi leur apprendre à lire ou à discerner une vérité d’une erreur, le bien du mal ? Où placer la limite ? Pour quelle raison ? Il est évident que, les jours de week-end, durant les vacances ou à n’importe quel autre moment où les enfants ne sont pas à l’école, il est dans l’intérêt de ces derniers que leurs parents veillent à leur proposer des lectures, activités et occupations qui les stimulent intellectuellement, socialement et physiquement. Puisqu’ils peuvent le faire à ces moments, pourquoi ne pourraient-ils pas le faire le reste de l’année ? Faut-il aussi que l’État donne un programme et une liste des occupations autorisées en dehors de l’école ? De même, puisque le parent chrétien pense que l’existence de Dieu est aussi certaine que la loi de la gravité et qu’il doit être adoré de telle façon et non pas de telle autre, que c’est ce qui compte le plus dans la vie d’un homme, il serait absurde de penser qu’un parent ne voudrait pas agir pour ce qu’il considère être le bien le plus important de son enfant. Imaginer le contraire ce serait vouloir que les parents ne soient que des dispensateurs des besoins premiers de l’enfant, tel un éleveur de bétail qui veille simplement à ce qu’il ait à manger et à boire.
  14. Parce que cela repose sur une fausse conception de la liberté de l’individu qu’est l’enfant, que l’on oppose aux déterminismes familiaux. La liberté n’est pas la multiplication des possibles, mais la possibilité de faire des chois vertueux (cf. Olivier O’Donovan sur ce sujet). Dès lors, il n’est pas souhaitable pour la liberté de l’enfant de penser avec utopie qu’on puisse l’éduquer dans une neutralité religieuse, philosophique et idéologique. Le réalisme impose de penser que l’enfant est libre quand il sait tirer le meilleur de ses déterminismes qui, de fait, existeront, plutôt que de chercher toute sa vie à s’en soustraire vainement.
  15. Parce que la loi reconnait déjà la responsabilité morale des parents sur une foule de décisions aussi importantes que l’éducation (comme la santé), pourquoi dans un cas et pas dans l’autre ?

En bref, donc, c’est injuste, contre-nature, propice à la tyrannie, contraire au bien intellectuel et social de l’enfant, contraire au bien spirituel (ou, si tu préfères, à la liberté de culte), faussement neutre, inégal, opposé à la subsidiarité, contradictoire et illusoire, pour ces 15 raisons. Les parents peuvent décider de confier une partie de l’instruction à l’État, mais c’est une décision qui doit leur revenir.


Illustration en couverture : Anonyme, Le Maître d’école, entre 1650 et 1750.

  1. OWENS Joseph, A History of Ancient Western Philosophy, PIMS, Toronto, 1959. Il mentionne Les Lois VII, 804D comme source. Plus exactement, Platon dit que les mères ne doivent pas pouvoir reconnaître leurs enfants.[]
  2. SNYDER Mark, An Evaluative Study of the Academic Achievement of Homeschooled Students Versus Traditionally Schooled Students, 2011.[]
  3. MEDLIN Richard G., Homeschool’s Children Social Skills et Homeschooling and the Question of Socialization.[]
  4. C’était au cours d’une conférence que j’avais eu cette information, je ne suis pas parvenu à en retrouver la source.[]
  5. Ainsi, lorsqu’on nous prive de notre liberté de déplacement, on cherche à le justifier par le fait que cela permettrait d’atteindre un bien supérieur : la santé des populations et le recul de l’épidémie.[]
  6. Des études descriptives (d’autant plus si elles ne sont pas analytiques) ne peuvent pas apporter la preuve d’un lien de causalité. En effet, elles ne prennent pas en compte de potentiels facteurs de confusion comme le niveau d’éducation différent des parents qui font l’instruction en famille (et qui pourrait être supérieur). Par ailleurs, étant uniquement retrospectives et non-interventionnelles, elles ne peuvent pas être randomisées. C’est donc la force de l’association statistique qui renforcera la présomption de causalité (cf. critères de Bradford-Hill).[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *