Cet article est issu d’une discussion sur notre groupe Telegram « PLF Lectures Bibliques » associé à notre plan de lecture., d’où le style plus léger.
Nous lisons cette semaine ce qu’on appelle parfois « la grande apocalypse d’Esaïe » (Esaïe 24-27) [la « petite apocalypse d’Esaïe » est le nom parfois donné aux chap. 34-35]. Les interprètes qui appellent ainsi cette section le font généralement avec la conviction que le prophète se projette très au-delà de la perspective qui est généralement la sienne ailleurs dans le livre (i.e. celui de la domination assyrienne et celui du retour de l’exil de Babylone) pour exprimer, dans un langage qui serait celui du genre apocalyptique (à différencier de celui de la prophétie « normale »), des vérités qui servent soit à décrire des mécanismes cachés du fonctionnement du monde (perspective idéaliste-symboliste) soit à décrire la fin du monde (perspective futuriste lointaine). Ce sentiment est donné dès l’ouverture d’Esaïe 24 par les traductions qui parlent de ce que Dieu fait à « la terre ».
Ésaïe 24:1-3 (NEG1979) Voici, l’Eternel dévaste le pays et le rend désert, Il en bouleverse la face et en disperse les habitants. Et il en est du sacrificateur comme du peuple, Du maître comme du serviteur, De la maîtresse comme de la servante, Du vendeur comme de l’acheteur, Du prêteur comme de l’emprunteur, Du créancier comme du débiteur. Le pays est dévasté, livré au pillage; Car l’Eternel l’a décrété.
Mais comme le traduit ici la NEG1979, le mot traduit dans d’autres versions par « la terre » veut aussi bien dire « le pays ». Il n’est donc pas évident à la seule mention du mot hébreu que la perspective soit aussi universelle qu’on le pense parfois spontanément en lisant certaines traductions.
Ésaïe 24:1-3 (BDS) Sur les bouleversements à venir L’Eternel dévaste la terre. Oui, l’Eternel va dévaster la terre, il va la ravager, en bouleverser la surface ; il en dispersera les habitants. Un même sort atteint le prêtre et le commun du peuple, le maître et son esclave, la dame et sa servante, vendeur et acheteur, emprunteur et prêteur, débiteur, créancier. La terre sera dévastée totalement, pillée de fond en comble, car l’Eternel lui-même a prononcé cette sentence.
On peut donc tout aussi bien lire le début de « l’apocalypse d’Esaïe » comme une description de la fin du monde (désolation de « la terre ») que comme une prédiction de la chute de Jérusalem en 587 (désolation « du pays »). Le langage a effectivement par moment des accents qui lui donne des allures de fin du monde.
Ésaïe 24:19-20 (NEG1979) La terre est déchirée, La terre se brise, La terre chancelle. La terre chancelle comme un homme ivre, Elle vacille comme une cabane; Son péché pèse sur elle, Elle tombe, et ne se relève plus.
Ésaïe 24:23 (NEG1979) La lune sera couverte de honte, et le soleil de confusion; Car l’Eternel des armées régnera sur la montagne de Sion et à Jérusalem, resplendissant de gloire en présence de ses anciens.
Mais remarquez que ce langage « cosmique » pour décrire la destruction et le chamboulement annoncé par le prophète a déjà été employé aux chap. 13-14 (entre autres) pour décrire… la chute de Babylone.
Ésaïe 13:10 (NEG1979) Car les étoiles des cieux et leurs astres ne feront plus briller leur lumière, le soleil s’obscurcira dès son lever, et la lune ne fera plus luire sa clarté.
Le langage « cosmique » peut donc très bien servir à décrire un événement historique précis au sein de l’histoire, et non nécessairement à la fin de celle-ci. Et lorsque vous allez plus loin dans la grande apocalypse d’Esaïe, vous voyez des choses d’apparence contradictoires :
- d’un côté, il est question de l’abolition de la mort (Es 25.8), avec reprise en Apoc 21.4. Il semble donc qu’il faille y voir une description de l’état final
- de l’autre, le langage est celui de l’augmentation de la nation (Es 26.15) autour duquel est placé le langage de la résurrection (Es 26.14, 19)
- or le langage de l’augmentation de la nation est partout ailleurs chez les prophètes l’espérance exprimé pour le peuple d’Israël au retour de l’exil babylonien (et Ez 37 associe bien sûr le thème de la résurrection au retour de l’exil).
Cela semble plutôt indiquer que la perspective du prophète Esaïe en 24-27 demeure la même que dans le reste du livre : celle à court-terme de la domination assyrienne et à moyen-terme de la délivrance de l’exil babylonien.
Au final, je vous invite à vous faire votre opinion par vous-mêmes, mais à rechercher les indices possibles qui pourrait indiquer que ce qu’Esaïe a en vue (le « sens littéral » de la prophétie d’Esaïe 24-27) concerne la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, la chute de Babylone et le retour d’exil. Cela n’empêcherait certainement pas un « sens spirituel » « anagogique » (i.e. que les événements qui ont accomplis au VIe s. avant Jésus-Christ la lettre de la prophétie d’Esaïe sont eux-mêmes des préfigurations, des signes de la fin de toute chose), mais il est peut-être utile de distinguer l’un et l’autre dans la lecture du texte.
Pour les passages cités :
Ésaïe 25:8 (NEG1979) Il engloutit la mort pour toujours; Le Seigneur, l’Eternel, essuie les larmes de tous les visages, Il fait disparaître de toute la terre l’opprobre de son peuple; Car l’Eternel a parlé.
Apocalypse 21:4 (NEG1979) Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus; il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu.
Ésaïe 26:15 (NEG1979) Multiplie le peuple, ô Eternel! Multiplie le peuple, manifeste ta gloire; Recule toutes les limites du pays.
Ésaïe 26:14 (NEG1979) Ceux qui sont morts ne revivront pas, des ombres ne se relèveront pas; car tu les as châtiés, tu les as exterminés, et tu en as détruit tout souvenir.
Ésaïe 26:19 (NEG1979) Que tes morts revivent! Que mes cadavres se relèvent! Réveillez-vous et tressaillez de joie, habitants de la poussière! Car ta rosée est une rosée vivifiante, Et la terre redonnera le jour aux morts.





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