Les quatre sens de l’Écriture
10 juin 2022

La doctrine des quatre sens de l’Écriture, parfois appelée Quadrige (du nom du char romain à quatre chevaux), est une théorie exégétique ancienne, qui a des racines patristiques solides et qui a connu un développement conséquent à l’époque médiévale. Cette théorie exégétique a aussi engendré des excès malheureux de deux types. Le premier excès consiste à trouver dans l’Écriture des sens qui ne s’y trouvent en fait pas, cela revient simplement à faire une mauvaise exégèse — ce qui est possible même à partir de bons principes herméneutiques. Le deuxième excès consiste à appliquer de travers le principe, en se servant, par exemple, d’une allégorie pour fonder une doctrine. Les réformateurs ont critiqué avec raison ces excès.

Le but de cet article est de fournir quelques éléments de compréhension de cette théorie afin d’en donner une version qui soit orthodoxe et d’écarter les caricatures, puis de mentionner le bien fondé biblique d’une telle méthode et de donner quelques limites que les pères et les médiévaux les plus avisés mentionnaient pour ne pas abuser de l’allégorie.

Les mots de l’Écriture ont un seul sens

Une première mauvaise compréhension serait de considérer que les mots de l’Écriture seraient susceptibles de recevoir plusieurs sens. Une telle chose impliquerait une ambiguïté de la part de la Bible, dans sa constitution même. Le sens des mots de l’Écriture est un et il se détermine par les règles de la grammaire, de l’histoire, de l’étude des genres littéraires et figures de langage. C’est bien ainsi que les médiévaux comprenaient les choses :

En effet, une multiplicité de sens pour un seul passage engendre la confusion, prête à l’erreur et rend l’argumentation fragile. C’est pourquoi une argumentation véritable ne procède pas de propositions aux sens multiples ; bien plus, cela occasionne certains sophismes. Or, l’Écriture sainte doit être apte à nous montrer la vérité sans prêter occasion à l’erreur ; elle ne peut donc nous offrir, sous une seule lettre, une pluralité de sens.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a101.

Mots et choses

Si donc les mots de l’Écriture ne peuvent recevoir qu’un seul sens, comment est-ce possible que l’Écriture ait plusieurs sens ? Pour comprendre comment, il faut réfléchir un peu à ce qu’est le langage.

Dans le langage, il y a un signe : le mot ; et il y a une chose qui est signifiée par ce mot. Ainsi, « David » est un mot qui désigne tel roi d’Israël, père de Salomon. Le mot « David » n’est pas susceptible de recevoir plusieurs sens : soit il désigne le roi d’Israël en question, soit il désigne autre chose. Mais David lui-même, c’est-à-dire la chose désignée, peut à son tour figurer autre chose. Ainsi, une histoire nous parlant de David nous parle bien, littéralement, d’un roi d’Israël en particulier. Mais ce roi d’Israël, en raison de ce qu’il est, figure à son tour autre chose. David peut, par exemple, figurer le Christ. Pourtant, nous ne prétendons pas que le mot « David » dans l’histoire en question désigne littéralement le Christ. Le sens littéral reste unique. Mais il n’empêche pas aux choses désignées de désigner à leur tour d’autres choses.

Quand il est question de ce que les mots désignent, les médiévaux parlent de sens littéral. Quand il est question de ce que la chose désignée par les mots désigne à son tour, les médiévaux parlent de sens spirituel.

Thomas d’Aquin dit que, lorsqu’on utilise des mots, on peut décider quelles sont les choses qu’ils désignent. Mais Dieu étant non seulement le créateur des mots mais aussi des choses, il peut aussi ordonner certaines choses à la désignation d’autres choses :

L’auteur de l’Écriture sainte est Dieu. Or, il est au pouvoir de Dieu d’employer, pour signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que peut faire aussi l’homme, mais également les choses elles-mêmes. Pour cette raison, alors que dans toutes les sciences ce sont les mots qui ont valeur significative, celle-ci a en propre que les choses mêmes signifiées par les mots employés signifient à leur tour quelque chose. La première signification, celle par laquelle les mots signifient certaines choses, correspond au premier sens, qui est le sens historique ou littéral. La signification par laquelle les choses signifiées par les mots signifient encore d’autres choses, c’est ce qu’on appelle le sens spirituel, qui est fondé sur le sens littéral et le suppose.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.

Les différents types de sens littéral

Le sens littéral lui-même mérite notre attention et quelques distinctions. En effet, le texte biblique peut désigner la puissance de Dieu en parlant de « la puissance de Dieu » mais aussi en parlant, par exemple, du « bras de l’Éternel ». Pourtant, dans les deux cas, il s’agit bien du sens des mots, c’est-à-dire de ce que les mots désignent. Il s’agit donc du sens littéral.

Et c’est ici qu’il faut préciser que « littéral » ne s’oppose pas à « littéraire », dans cette classification. Il ne s’agit pas de nier le fait que le sens littéral puisse être symbolique, parabolique, analogique, par exemple. L’Écriture utilise une grande variété de styles littéraires qui forment ensemble son sens littéral.

Ainsi, Thomas d’Aquin parle de sens littéral propre, quand il s’agit d’expressions comme « la puissance de Dieu » et de sens littéral impropre, quand il s’agit d’expressions comme « le bras de l’Éternel ». Les deux sont mutuellement exclusif : soit Dieu a un bras physique, soit il n’en a pas. Puisqu’il n’en a pas, c’est donc au sens littéral impropre que nous devons interpréter cette expression.

Le sens parabolique est inclus dans le sens littéral ; car par les mots on peut signifier quelque chose au sens propre, et quelque chose au sens figuré ; et, dans ce cas, le sens littéral ne désigne pas la figure elle-même, mais ce qu’elle représente. Quand, en effet, l’Écriture parle du bras de Dieu, le sens littéral n’est pas qu’il y ait en Dieu un bras corporel, mais ce qui est signifié par ce membre, à savoir une puissance active. Cela montre bien que, dans le sens littéral de l’Écriture, il ne peut jamais y avoir de fausseté.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.

Saint Augustin, quant à lui, distingue l’histoire, lorsque l’Écriture nous rapporte un évènement ; l’étiologie, lorsque l’Écriture nous explique la raison d’une chose et l’analogie lorsque l’Écriture explique l’accord entre deux choses2. Ainsi, même si cette classification pourrait être étendue, on comprend que les anciens recouvraient toute la palette littéraire derrière le sens littéral.

Précisons en passant qu’à strictement parler, tout notre langage sur Dieu est impropre, car aucun mot que l’on pourrait employer désigne parfaitement Dieu. Seulement, certains mots le désignent plus improprement encore que d’autres, car ils impliquent une négation plus grande. Par exemple, lorsqu’on parle de puissance de Dieu, on doit toutefois nier toute limitation temporelle à la puissance et dire que la puissance de Dieu est infiniment supérieure à la nôtre alors que lorsqu’on parle du bras de l’Éternel, on doit ajouter à ces négations la négation de la matérialité du bras : le bras de Dieu en question n’est pas matériel.

Les différents types de sens spirituel

Puisque le sens spirituel désigne la façon qu’ont certaines choses de désigner d’autres choses, il peut exister divers sens spirituels dans la mesure où il existe différentes façons pour une choses de désigner d’autres choses.

Ainsi, une chose de l’Ancien Testament peut figurer une réalité du Nouveau Testament, c’est ce que les anciens appelaient sens spirituel allégorique (ou typologique). Une chose de l’Ancien ou du Nouveau Testament peut aussi figurer une chose qui appartient au monde à venir, c’est ce que les anciens appelaient sens spirituel anagogique. Enfin, une chose peut nous être rapportée pour nous donner un modèle de la façon dont on doit agir, c’est ce que les anciens appelaient sens spirituel tropologique (ou moral). Contrairement aux différentes espèces du sens littéral, les différentes espèces du sens spirituel ne sont pas mutuellement exclusives. Un même événement ou une même personne de l’Ancien Testament, par exemple, peut tout à la fois figurer une réalité du Nouveau Testament (allégorie) et être rapporté pour nous offrir un exemple moral (tropologie).

Sur cette base, on peut encore préciser la classification : les sens spirituels sont soit ordonnés à une action droite (orthopraxie ; c’est le cas du sens spirituel tropologique), soit ordonnés à une foi droite (orthodoxie ; c’est le cas des sens spirituels anagogique et allégorique).

Le sens spirituel allégorique, en tant qu’il désigne des choses accomplies que nous devons croire, est lié à la foi. Le sens spirituel anagogique, en tant qu’il désigne des choses qui vont s’accomplir que nous attendons, est lié à l’espérance. Le sens spirituel tropologique, en tant qu’il désigne la façon dont nous devons agir, est lié à l’amour.

Nous voilà donc avec les quatre sens : le littéral (propre et impropre) et les 3 sens spirituels.

Les quatre sens

Un fondement biblique ?

À la suite de ce bref exposé, vous avez je l’espère une vision plus nette de cette théorie de l’exégèse patristique et médiévale. Mais cette belle théorie trouve-t-elle un écho dans la façon qu’ont les auteurs bibliques d’interpréter la Bible ?

Il semble clair que les auteurs bibliques considèrent effectivement les événements rapportés dans l’Ancien Testament comme ayant réellement eu lieu et qu’ils emploient très fréquemment une exégèse fidèle à la grammaire du texte. Mais, les auteurs bibliques, sur la base de ce sens littéral, tirent aussi des exemples de la façon dont nous devons agir3. Sans aucun doute aussi, ils pensent que certaines choses désignées par les mots de l’Ancien Testament figuraient les réalités du Nouveau Testament4. Rien d’exceptionnel non plus à dire que certaines choses désignées par les mots du Nouveau Testament figurent à leur tour des réalités encore à venir5. En d’autres termes, tous les éléments de la théorie des quatre sens de l’Écriture sont bien sous nos yeux dans le texte biblique, il ne tient qu’à nous de les organiser ainsi.

Mais un exemple biblique plus parlant montre ce genre d’exégèse à l’œuvre de manière explicite :

Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n’entendez-vous point la loi ? Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils, un de la femme esclave, et un de la femme libre. Mais celui de l’esclave naquit selon la chair, et celui de la femme libre naquit en vertu de la promesse. Ces choses sont allégoriques ; car ces femmes sont deux alliances. L’une du mont Sinaï, enfantant pour la servitude, c’est Agar, -car Agar, c’est le mont Sinaï en Arabie, -et elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui est dans la servitude avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre, c’est notre mère ; car il est écrit : Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantes point ! Éclate et pousse des cris, toi qui n’as pas éprouvé les douleurs de l’enfantement ! Car les enfants de la délaissée seront plus nombreux que les enfants de celle qui était mariée.

Galates 4, 21-27.

Paul parle ici explicitement d’allégorie. Et son exégèse est bien allégorique (ou spirituelle), au sens expliqué plus haut : il considère les deux femmes désignées par les mots « Sarah » et « Agar » et explique ce que ces femmes, les choses désignées par les mots, désignent à leur tour. Et, utilisant ces choses de l’Ancien Testament pour désigner des réalités du Nouveau Testament, il s’agit bien, selon la classification médiévale, d’un sens spirituel allégorique. Paul, bien entendu, ne nie pas que Sarah et Agar aient réellement existé et que le texte de la Genèse nous parle bien par ces mots de deux femmes. Mais il nous signale que, dans la trame du récit biblique, ces deux femmes se trouvent là pour nous figurer d’autres choses : deux alliances.

Quelques limites

Comme je l’ai dit plus tôt, cette théorie a servi de prétexte à bien des excès en exégèse. Mais comme je l’ai encore dit, les anciens ont énoncé diverses limites à poser pour bien user de ces sens :

  • Tous les sens reposent sur le sens littéral. Et cela est bien naturel : c’est seulement si tel mot en Genèse désigne bien Sarah que Sarah peut à son tour désigner autre chose.

Ainsi, Thomas dit :

La multiplicité des sens en question ne crée pas d’équivoque, ni aucune espèce de multiplicité de ce genre. En effet, d’après ce qui a été dit, ces sens ne se multiplient pas pour cette raison qu’un seul mot signifierait plusieurs choses, mais parce que les réalités elles-mêmes, signifiées par les mots, peuvent être signes d’autres réalités. Il n’y aura pas non plus de confusion dans l’Écriture, car tous les sens sont fondés sur l’unique sens littéral.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.

Ainsi, l’exégète doit d’abord s’atteler à démontrer, par une attention rigoureuse portée à la grammaire et au style du texte, ce que les mots désignent avant de méditer sur ce qui pourrait être figuré par ces choses désignées. Outrepasser le sens littéral pour sauter au spirituel est une méthode employée par les hérétiques dès l’Antiquité6 :

Outre que l’examen de l’inscription et de sa teneur conserve la signification légitime des mots, il aura de plus cet avantage que, confondant l’erreur de nos adversaires qui obscurcissent les choses les plus claires sous prétexte d’allégories et de figures, il fera prévaloir l’autorité de ce qui est plus manifeste, et réglera les choses douteuses d’après les plus certaines. Frappés du caractère de la langue prophétique, souvent, mais non toujours allégorique et figurée, que font-ils ? Ils détournent à un sens imaginaire la résurrection des morts que les prophètes annoncent clairement, pour soutenir que la mort elle-même doit s’entendre d’une manière spirituelle. […] Mais ces mêmes faits s’étant accomplis sur la chair, prouvent que les prophètes ont parlé dans un double sens sauf même qu’un grand nombre de leurs expressions ne peuvent se prendre que dans une signification naturelle et dégagée de toute allégorie.

Tertullien, De la résurrection de la chair, XIX, XX.
  • Seul le sens littéral peut servir de fondement pour une doctrine ou un argumentaire. En effet, le sens spirituel vient illustrer et renforcer ce qui est déjà établi par ailleurs par le sens littéral. Pas question, donc, d’aller inventer une nouvelle doctrine qui viendrait nous dire que Christ serait accompagné de cinq anges dans sa lutte contre le diable parce que David aurait ramassé cinq pierres alors qu’il allait combattre Goliath !

Tous les sens sont fondés sur l’unique sens littéral, et l’on ne pourra argumenter qu’à partir de lui, à l’exclusion des sens allégoriques, ainsi que l’observe S. Augustin contre le donatiste Vincent.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.

Ici, on pourrait se demander si, dans l’exemple biblique donné plus haut, Paul n’utilise pas un sens allégorique pour fonder un argument. Toutefois, dans la structure de l’épître aux Galates, ce n’est pas dans la partie doctrinale que se trouve cette allégorie, mais dans la parénèse débutée au milieu du quatrième chapitre. Ainsi, rhétoriquement parlant, Paul utilise bien l’allégorie pour illustrer son propos doctrinal exposé auparavant.

  • Tout ce qui est contenu dans le sens allégorique est contenu par ailleurs dans le sens littéral. Cette limite accompagne nécessairement la précédente. Certes, la victoire de David sur Goliath nous représente celle du Christ sur le diable, mais la victoire du Christ sur le diable est explicitée en toutes lettres par ailleurs.

Rien cependant ne sera perdu de l’Ecriture sainte, car rien de nécessaire à la foi n’est contenu dans le sens spirituel sans que l’Écriture nous le livre clairement ailleurs, par le sens littéral.

Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.

Cette dernière limite est conforme à l’analogie de la foi :

Par conséquent, le Saint-Esprit a, avec une sagesse admirable et le souci de notre bien-être, ainsi arrangé les Saintes Écritures comme par les passages plus simples pour satisfaire notre faim, et par les plus obscurs pour stimuler notre appétit. Car presque rien n’est sorti de ces passages obscurs que l’on ne peut trouver ailleurs dans le langage le plus simple.

Saint Augustin, Instruction chrétienne 2.6.8:1.

Maintenant, bien que je ne sois pas en mesure de réfuter moi-même les arguments de ces hommes, je vois encore combien il est nécessaire d’adhérer de près aux affirmations les plus claires des Écritures, afin que les passages obscurs puissent être expliqués à l’aide de ceux-ci. […] Mais qu’ y a-t-il de plus clair que les nombreux témoignages des déclarations divines, qui nous donnent la preuve la plus claire que, sans l’union avec le Christ, nul homme ne peut atteindre la vie éternelle et le salut, et qu’aucun homme ne peut être injustement damné, c’est-à-dire séparé de cette vie et de ce salut par le jugement de Dieu ?

Saint Augustin, Du mérite et du pardon des péchés 3.7.

Toute l’Écriture, donnée par Dieu, se trouvera cohérente. Les paraboles seront d’accord avec les énoncés clairs et les passages clairs expliqueront les paraboles. A travers la polyphonie des textes, une seule mélodie harmonieuse résonnera en nous, louant dans les hymnes le Dieu qui a tout fait.

Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 2.28.3.
Relation entre les sens de l’Écriture

Récemment, lors d’un débat avec un catholique romain concernant une de leurs doctrines, ne pouvant pas la fonder sur le sens littéral, mon interlocuteur en appelait au sens spirituel. Sur un autre sujet, étant insatisfait de ce que je tirais du sens littéral d’un texte, il prétendait qu’il fallait interpréter spirituellement (et non littéralement) le texte en question. On comprend ici que ce n’est pas la fonction du sens spirituel, qui est bien plutôt une méditation sur le sens littéral à la lumière de la trame biblique. Ainsi, il ne peut pas servir de joker lorsqu’une doctrine professée ne se trouve pas dans le sens littéral des Écritures ou lorsque le sens littéral ne nous convient pas. C’est donc à propos que je pourrais répliquer à cette personne :

Mais qui aurait l’impudeur d’interpréter à son profit quelque chose d’allégorique, sans avoir en même temps des témoignages évidents qui éclairciraient les passages obscurs ?

Saint Augustin, Lettre XCIII à Vincent.

Les Réformateurs contre l’allégorie ?

On trouvera sans peine des textes où les réformateurs critiquent l’usage d’allégorie par les polémistes papistes. Le professeur Ryan Hurd, qui donne un cours sur le sujet pour le Davenant Institute, me disait lors de l’une de nos conversations que, quand on prête attention aux cas où cela se produit, on constate qu’ils ne s’opposent pas, en réalité, à l’allégorie au sens où nous l’avons expliqué mais à la façon dont leurs détracteurs sautaient au sens littéral impropre quand le texte admettait en réalité un sens littéral propre. Dans d’autres situations, ils reprochent à leurs contradicteurs d’utiliser l’allégorie pour ne pas admettre le sens littéral. On remarque, par ailleurs, que les réformateurs usent en réalité bien d’allégorie, même s’ils utilisent parfois d’autres noms, comme « typologie » ou « figure », pour la désigner.

Il faut être conscient, en effet, que l’usage des termes a varié. Ainsi, comme le note Thomas7, Augustin parle de sens historique, étiologique, analogique et allégorique. Les trois premiers termes désignent en réalité des sous-catégories du sens littéral et le dernier désigne ce que Thomas appelle sens spirituel. À l’inverse, Hugues de Saint-Victor liste, dans son troisième livre des Sentences le sens historique, le sens allégorique et le sens tropologique : le sens historique correspond au littéral et le sens anagogique de Thomas est compris dans son sens allégorique. Il ne faut donc pas tant s’arrêter aux termes qu’à ce qu’ils signifient pour l’auteur qui les emploie. Ainsi, si l’on préfère parler de typologie pour la distinguer des mauvais usages de l’allégorie, cela convient tout à fait. Mais ne pensons pas qu’un auteur parlant de typologie ne serait pas, lui aussi, susceptible d’en abuser !

Une (presque) dernière précision

Précisons encore une chose : le sens spirituel ne doit pas sortir du cadre de l’Écriture. Autrement dit, il ne s’agit pas de faire jouer ses plus folles spéculations pour trouver toutes les choses qui pourraient, dans l’Ancien Testament, nous évoquer les réalités du Nouveau Testament. La rigueur nécessaire pour déterminer le sens littéral ne disparaît pas dès lors qu’on médite sur le sens spirituel des choses ainsi désignées. Il est nécessaire de justifier, en invoquant la trame biblique et sa symbolique, pourquoi David figure ici le Christ, pourquoi tel épisode nous livre un exemple moral et pourquoi cette réalité anticipe l’état de gloire. Prêter attention à la façon dont les auteurs bibliques font référence à d’autres livres bibliques est ici particulièrement précieux. Ainsi, on ne peut pas, quand bien même on aurait établi rigoureusement le sens littéral du texte, s’amuser ensuite à allégoriser sans frein. Les arguments qui fondent une interprétation spirituelle d’une réalité désignée littéralement doivent donc, là encore, faire appel au texte biblique, à sa symbolique, à sa structure et rester dans son cadre. Et il faut admettre ici que les réformateurs ont apporté une salutaire habitude de justifier leurs interprétations, étant donné le contexte polémique dans lequel ils évoluaient.

Là où le sens littéral se détermine principalement en se questionnant sur la façon dont les premiers destinataires pouvaient comprendre le texte (exégèse historico-grammaticale), le sens spirituel implique une approche canonique, c’est-à-dire à la lumière du canon biblique tout entier, car c’est lui qui offre un cadre symbolique fructueux et légitime8.

Puisque le monde créé n’est pas vierge de tout symbolisme mais est réellement ordonné par Dieu à porter une signification (pensons aux astres figurant les puissances ou aux masses d’eau figurant le chaos), le sens spirituel implique aussi une approche naturelle. Toutefois, là encore, cette approche naturelle n’est pas indépendante de l’approche canonique : c’est le livre de l’Écriture qui interprète pour nous le livre de la nature et nous dévoile sa symbolique, qui demeure néanmoins réelle et intrinsèque aux choses. Pour cette raison, je trouve particulièrement pertinent que le Theopolis Institute, lorsqu’il s’agit de réaliser une série de vidéos intitulée « Comment lire la Bible ? » se contente d’examiner dans celles-ci les différents éléments du monde créé tels qu’ils nous sont décrits dans les premiers chapitres de la Genèse. Apprendre à lire le monde à l’aide de l’Écriture est une étape indispensable pour déterminer la symbolique des choses du monde que l’Écriture désigne par ses mots.

Enfin, comme le relève Alastair Roberts, puisque la Bible s’adresse à l’Église et non à des individus isolés, il est nécessaire d’avoir une approche ecclésiale à l’interprétation. L’Église étant les prémices du monde à venir et une restauration du monde créé, elle offre une caisse de résonance idéale aux symboles bibliques. Bien entendu, là encore le texte de l’Écriture garde le contrôle, puisque c’est lui qui nous dit ce qu’est l’Église. Mais il le dit à l’Église, comprise comme peuple de Dieu lié à lui par voie d’alliance. L’académie doit donc être mise au service de l’Église.

Les auteurs du Nouveau Testament font-ils violence au texte de l’Ancien Testament en y voyant des figures et types ?

Une objection qui pourrait s’élever contre l’allégorie serait que cela fait violence au texte. Sans avoir la prétention d’y répondre de manière exhaustive, je mentionne en passant ce que Ian Provan relève à ce sujet, à savoir que les auteurs de l’Ancien Testament eux-mêmes, à l’intérieur de leurs écrits et en relation avec les écrits d’autres auteurs de l’Ancien Testament usent d’une trame typologique. Ainsi, par exemple, lorsqu’il s’agit de rapporter le péché de Jéroboam construisant deux veaux pour Israël, les allusions au péché d’Aaron et à l’épisode du veau d’or sont nombreuses.

Les auteurs du Nouveau Testament ne font que poursuivre la tapisserie typologique déjà débutée dans l’Ancien Testament. Ils l’interprètent conformément à la méthode qu’il suit lui-même. La typologie n’est pas principalement un moyen de considérer la façon dont l’Ancien et le Nouveau Testaments sont liés : c’est ainsi que toute la Bible est construite. Abraham, type d’Israël, descend en Egypte, s’ensuivent des plaies, un retour en terre promise accompagné d’une victoire militaire et d’une montée à Jérusalem. L’allégorie, que Thomas limite aux moments où une chose de l’Ancien Testament figure une réalité du Nouveau Testament peut donc être étendue pour englober toutes les fois où, au sein d’un Testament voire d’un livre, une chose figure une autre.

Pourquoi l’Ancien Testament ?

On pourrait encore se demander pourquoi il a fallu des types avant la réalité et, surtout, pourquoi nous profiterions aujourd’hui de la lecture des types alors que la réalité est venue. Alastair Roberts fait remarquer avec justesse que cela crée chez nous une disposition à la méditation. Si vous montez une montagne et que vous faites tout l’itinéraire, arrivé en haut vous le verrez comme une unité admirable conduisant au sommet. Bien sûr, tout est récapitulé en Christ et il est le sommet en ce sens. Mais si vous aviez été téléporté au sommet de la montagne, vous ne verriez pas aussi bien l’unité du trajet que si vous l’aviez parcouru pour aboutir au sommet. Toute l’Écriture est christologique, mais n’en faisons pas un prétexte à un raccourci : chaque étape du chemin scripturaire importe. Soumettons-nous à la patiente méditation que nous propose l’Écriture. Ce n’est qu’en se frottant au tabernacle, à l’Exode, à la conquête du pays promis que nous pouvons apprécier dans son contexte glorieux la révélation plus glorieuse encore du Christ. Ne diriez-vous pas qu’un mélomane rejouant sans cesse la section d’une œuvre musicale qu’il préfère, en sautant l’introduction et en ignorant le dénouement, manque profondément de sens de la musique9? Dieu a, de même, voulu une « polyphonie » et une « harmonie » des textes, pour reprendre Irénée, qui soit à même d’alimenter notre louange10.

Conclusion

Cette compréhension de la nature symbolique du monde donne à James Jordan un moyen d’étendre la signification au-delà de la simple référence à un objet matériel. Le symbolisme est inhérent à la création et donc au langage. Puisqu’un objet symbolise quelque chose au-delà de lui-même, le mot qui se réfère à ce symbole emporte aussi avec lui les connotations de ce qui est symbolisé.

R.S. Clarke, The Maximalist Hermeneutics of James B. Jordan, page 17 (traduction personnelle).

Cette citation concernant l’exégète réformé James Jordan nous montre que les médiévaux sont loin d’être les derniers à avoir compris que la création avait été conçue, avec la Bible, pour nous offrir un monde symbolique dont la Bible nous livre le sens et qui permet à certaines choses de désigner à leur tour d’autres choses. C’est avant tout en ayant une compréhension du monde créé comme étant ordonné symboliquement par son créateur que l’on obtient le fondement métaphysique justifiant l’existence d’un sens spirituel. Si, à l’inverse, on considère le monde de manière aseptisée du divin, sans symbolique intrinsèque, susceptible d’une lecture purement matérialiste et naturaliste, le sens spirituel paraît être un artifice littéraire et poétique. À l’inverse, c’est dans une trame symbolique bien réelle que James Jordan ou Alastair Roberts ancrent leur exégèse.

De même, lorsque Tertullien veut argumenter pour la résurrection de la chair et qu’il cite Ézéchiel, on lui réplique que la résurrection en question concerne, de manière figurative, le rétablissement d’Israël et non littéralement la résurrection de corps humains. Il répond en faisant remarquer que pour qu’une chose puisse servir de figure, il faut qu’elle s’ancre premièrement dans la réalité et ainsi pour que la résurrection de corps puisse servir de figure au rétablissement d’Israël, il faut qu’une telle résurrection existe :

Enfin, le rétablissement des Juifs figuré par ces os, qui reprennent leurs corps et se raniment, est un témoignage de ce que les os éprouveront eux-mêmes. Les os ne pourraient fournir un symbole, si ce symbole lui-même ne devait se réaliser en eux. Car si la représentation réside dans l’image de la vérité, et l’image elle-même dans la vérité de l’être, il est nécessaire que la chose existe pour elle-même avant de servir d’image à une autre. La similitude ne se fonde pas sur le vide ; ni la parabole sur le néant. Il faudra donc croire que les os revivront et s’animeront comme il est dit, afin que cet événement puisse s’appliquer au rétablissement des Juifs, tel qu’on le suppose.

Tertullien, De la résurrection de la chair, XXX.

Ces diverses considérations me permettent de conclure que, dépouillée de ses excès et maintenue dans ses limites orthodoxes, les réformés n’ont aucune objection à l’usage des sens spirituels de l’Écriture. Bien au contraire : c’est peut-être dans l’exégèse des réformateurs, qui se veut guidée comme par les rênes de l’Écriture, que le Quadrige trouve son meilleur cadre, un cadre qui peut être recouvré aujourd’hui encore.


Illustration en couverture : mosaïque romaine représentant un quadrige, détail, crédit Carole Raddato, sous licence Creative Commons.

  1. Je sais qu’il s’agit ici d’une objection dans la question disputée, mais si l’on considère la réponse première que donne Thomas, on constate qu’il admet cette partie de l’objection mais explique simplement que sa formulation n’implique pas une multiplicité de sens et c’est pour cela que je cite l’objection plutôt que la réponse, que je mentionnerai plus bas dans l’article.[]
  2. Saint Augustin tel que cité par Thomas dans la question disputée qui nous intéresse.[]
  3. Voir, par exemple, la façon dont Jacques tire de l’histoire d’Élie un modèle pour exhorter ses lecteurs à la prière (Jacques 5,17).[]
  4. Voir Hébreux 9 au sujet du tabernacle mais aussi 8,5 et 10,1 ou encore l’usage que Paul fait de l’expression « ombre des choses à venir » en Col 2,17, par exemple.[]
  5. Ainsi, lorsque Jean décrit la nouvelle Jérusalem, en Apocalypse 21, il la présente comme étant l’épouse de l’Agneau, à savoir l’Église. Le renouvellement de notre âme dans la régénération est aussi une figure du renouvellement cosmique et de la résurrection de nos corps que nous attendons encore.[]
  6. Tertullien parle plus précisément dans cette citation de l’abus qui consiste à invoquer un sens littéral impropre là où le sens littéral propre convient, mais sa remarque s’applique judicieusement aussi au fait d’invoquer une allégorie pour se défaire du sens littéral.[]
  7. Thomas d’Aquin, ST I, QI, a10.[]
  8. Ainsi, lors d’un débat public entre Ian Provan et Alastair Roberts (et d’autres) sur l’herméneutique, Ian Provan qui refusait de parler d’exégèse allégorique parlait plutôt d’interprétation littérale canonique ou à l’échelle du canon. Alastair semblait alors indiquer qu’ils disaient la même chose sous des termes différents.[]
  9. Ou, pour prendre d’autres images susceptibles de parler à d’autres, que diriez-vous d’une personne rejouant sans cesse la même scène d’un film sans avoir visionné par ailleurs l’œuvre dans son intégralité ? D’une personne citant sans cesse les mêmes phrases d’un livre qu’il n’a pas lu ?[]
  10. Voir Alastair Roberts, A Musical Case for Typological Realism.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

3 Commentaires

  1. Pottier Fabrice

    Merci Maxime, avec toi tout est clair .

    Réponse
  2. Poirée Bernard

    De tout temps, l’humain assoiffé de Dieu, croyant ou non, déchu, désorienté, séparé cherche vérité et certitudes absolues dans le doute, la nuit et parfois sans patience car ne fait-il que quérir, il prétend aussi les établir lui-même, voire à n’importe quel prix. Il est ainsi fait qu’il met alors, outre le sacré, du mystérieux, de l’inaccessible, de l’incohérent, de l’indiscutable, du rigide là où il ne reçoit pas encore la limpidité de l’heureuse angélie (εὐαγγέλια), ce Verbe mu de simplicité et du plus déconcertant humour du Divin. La lettre au sens strict exagéré abuse, aveugle, égare, tue l’esprit humain de redoutable efficacité : s’imposant à qui ne peut ou ne veut discerner rien d’autre, ni en mieux, ni en plus, elle asservit sa pensée. Or Jésus Lui-même, révélant l’Esprit Saint, qualifia d’un seul mot tous les chemins de son enseignement, ‘Tout cela, je vous l’ai dit en figures’ (Jean 16/25, Psaume 78/2). Ici, par l’énigmatique, étourdissante concision d’une ‘parole-divine’, en logique directe de la Source Fondatrice, l’Eucharistie unit en termes et gestes à la rémission des péchés l’immense parabole du ‘pain de Dieu’ (Jean 6/33) où, manger et boire étant vitaux, le réel signifié en transcende le palpable, la vision reçue des Apôtres du réel vécu, simple, dramatique et constant du Sanctuaire priant-adorant Dieu du Corps Mystique du Christ (Jean 2/19-21) et un indice christique de plus de l’identification bouleversante d’Amour du Divin à l’Humain : si, en Sanctification du Nom de Notre Père, l’Eucharistie exalte et rappelle la source parfaite de toute résurrection, la voie sainte restauratrice de notre gloire par gage et preuve d’un Amour inépuisable, insondable, manifesté au-delà de toute valeur par l’Humain dans le Christ, alors, en hoirie sûre de nature et d’esprit, le Corps ressuscité du Ressuscité venu, entré en nous pour toujours, c’est nous, Frères, Sœurs humains, du Christ ce seul Corps Aimant, Actuel, Actif qui, nourri de l’Esprit Saint, ‘avec’ et en Jésus, ressuscite, vainc tout mal et toute mort. Sinon, abreuvés d’acédie, aporie, honte, incohérence, misère, trouble d’un contresens mystique, nous, Croyants, restons-y attachés, bloqués, confinés, diminués, entravés, suscitant les observations de Jésus, ‘Vous aussi, maintenant encore, vous êtes sans intelligence ?’ (Matthieu 15/16), ‘Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ?’ (Marc 7/18), traits où se lisent la stupeur et même l’incrédulité, ‘Comment ne comprenez-vous pas que ma parole ne visait pas des pains ?’ (Matthieu 16/11).
    Sanctuaire, lumière, ciel, terre, feu, eau, sel, chair, corps, pain, sang, vin, manger, boire, arbre, fruit, vigne, sarment, pasteur, agneau, brebis, grain de blé, levain, moisson, semeur etc. sont ‘figures’ d’expression du réel divin ; que le Décret sur le Très-Saint Sacrement de l’Eucharistie soit même façon d’énoncer, image, métaphore, tournure ou trope, l’on en mesurera toujours l’incohérente complexité, l’étroitesse, l’impasse : édicté ainsi, que serait ce décret, l’image de quoi d’abord, et après combien de terrestres décrets sur décrets espérer la lever enfin ? Ô penseurs !
    (De la transsubstantiation, 15 août 2022)

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  3. Poirée Bernard

    Constat premier, vécue à tout instant, jamais quittée, la vérité, qui ne saurait attester, être, rendre la réalité et une autre aussi sûre, ni l’absolue certitude et son contraire, moins encore ce qui, faux, n’existe pas, porte ‘avant le réel’, par construction, l’inaltérable, ineffaçable constance reconnue. Sous les analyses, attaques, contradictions et critiques, la vérité tient bon, survit, demeure, avisée, le mensonge, néant dissimulé, naïf secret hostile, injuste, non cohérent, quasi sûrement obère l’avenir, se rend intenable et disqualifié sous l’opprobre, le menteur lié, isolé, discrédité allant au néant en état de fragilité et de cécité. Toujours recherché, le Vrai supporte le déni, mais pas le mensonge suspendu à sa seule affirmation. ‘C’est parce qu’on peut à la rigueur douter de tout qu’il y a du vrai’ se dit Alain (Histoire de mes pensées, Liberté). Or, sans ‘lumière’ que voit l’intelligence, qu’est la vérité ? Esprit sans mélange, universel ‘témoin-premier’ du réel que la vérité, jamais possédé en entier, hors du Temps, univoque de cohérence, justice, logique, dû à tous, dont tous ont à répondre. D’en sa gloire, la Nature toute nue ne saurait mentir : courageuse, humble, lumineuse, omniprésente, triomphante et virile, la vérité unifie, simplifie, protège, libère et féconde tout le futur, car le Vrai l’est à jamais !
    Dès lors, l’éternité rejetée ou niée, sur quel motif réel profond bannir les pratiques insensées du vol, des faux témoignages, trahisons, impostures, falsifications, duplicités, calomnies, crimes etc. qui tuent les sociétés ; comment, sauf cas de guerre ou légitime défense, abolir, refuser, vomir tout système de fausseté voulue, faire de la vérité le critère ou le sceau de réalité décisif en tout ? Sans pérennité-éternité, les horreurs, les boues, atrocités du mal, du mensonge, de la mort, des souffrances ne sont que de regrettables fatalités, des péripéties, non pas d’incompréhensibles incohérences et inadmissibles atteintes de Chacun de-par le sentiment intolérable, brûlant qu’on en a. Qui ne sait la force persuasive, les calculs, jeux abominables, ruses et fascinations des dosages du vrai et du faux savamment mêlés ? Sans l’éternité, contingente, dérisoire et vide est l’exigence sociale de vérité, fugace convention économique, politique, tactique, leurre grossier à peine apte à créer d’instables, fragiles rapprochements, équilibres, contrats, accords d’échange, à poser de caduques décisions, à parodier, simuler, singer une justice de honte et misère morale sur des durées imposées à la stricte mesure d’exigences de pure façade. Hors l’éternité, le principe de société établi sur la vérité, la réciprocité de la bonne foi, la confiance-cohérence, la science ou connaissance effective et durable est creux, ne tient pas, n’a aucun sens !
    Second constat premier, dialogue suprême, l’acte d’aimer restitue la justice, la cohérence, l’espérance et la vie attendues, exigées de partout, Les ordres étant distincts et les natures incomparables, ce constat sur le fond mystérieux de la vie est empirique, donné à vivre tel quel, ni logiquement, ni rationnellement concevable, démontrable ou explicable, l’amour n’étant jamais objet de logique, théorie ou imagination, mais réelle effective rencontre, tangible occurrence, fait prouvé. L’Humain peut rendre à tout moment ce témoignage clair, évident : la vérité et l’amour se révèlent face à face, se pratiquent, sinon qu’ont-ils de réel ? Amour et Vérité se rencontrent au concret, oui mais comment ? Comme la ‘lumière’ pardi, tout est donné ! Ainsi, jamais goûtée, une authentique saveur de miel peut-elle se penser, s’imaginer ?
    Qu’est-ce donc aimer ? Au sens figuré, hors tout savoir objectif de science, aimer c’est être en l’Autre, s’unir, s’apprivoiser, s’identifier à Lui et Le porter en soi, l’Autre communicant sans agir par l’être une nature en plus, l’autre façon d’Être. Qui par soi aime de vrai, de soi s’écarte aussi vers un autre projet et en esprit devient complice éclairé, grandi, informé, accru de décisives neuves connaissance et vie, voire de sur-connaissance et de survie.
    (Le sens de la vie : un fragment, 6 septembre 2022)

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