Bradford Littlejohn a publié en 2021 sur le site American Reformer un article en trois parties dans lequel il explique pourquoi, selon lui, les chrétiens, et en particulier les protestants, devraient accueillir positivement le concept de « nation » et se reconnaître comme des « chrétiens nationalistes ». Cet article, rédigé par un auteur américain, s’adresse principalement à la situation des chrétiens aux États-Unis. Cependant, même si l’auteur ne vise pas directement un lectorat francophone, certaines de ses réflexions dépassent le contexte américain et peuvent intéresser les lecteurs francophones de Par la foi. Nous publions ici la première partie de cet article, avant de publier durant les semaines à venir les deux suivantes.
Introduction
Si vous n’avez pas vécu dans une grotte ces cinq dernières années, vous avez probablement entendu parler du débat de plus en plus animé autour du « nationalisme ». Il y a quelques décennies encore, le nationalisme était un concept qui ne prêtait guère à controverse1, mais dans le contexte actuel de révolte contre les frontières, les limites et les restrictions de toute sorte, le « nationalisme » est devenu un mot tabou. En tant qu’Américains, nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer ce débat : pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes toujours une nation, et nous devons décider si c’est une bonne ou une mauvaise chose. En tant que chrétiens, la question est tout aussi pressante. D’un côté, nous savons que nous sommes des « citoyens du ciel », partageant notre identité en Christ avec des personnes de toutes nations, tribus et langues. De l’autre côté, le nationalisme est le produit de la civilisation chrétienne, et plus particulièrement protestante. Devrions-nous donc l’embrasser ou le renier ?
Dans cet article en trois parties, j’espère vous convaincre que le nationalisme, bien qu’il soit certes imparfait et susceptible d’abus, reste la meilleure philosophie politique dont nous disposons, le moyen le plus fiable de rassembler dans l’histoire les êtres humains déchus afin qu’ils poursuivent leurs objectifs communs avec sens, détermination, justice et liberté. Dans cette première partie, nous examinerons les fondements moraux et théologiques du nationalisme, et ce que la Bible peut nous apprendre à ce sujet. Les deux derniers essais porteront sur l’histoire du nationalisme et son application contemporaine.
Les dérives du nationalisme
Avant d’aller plus loin, permettez-moi toutefois de dissiper certains malentendus éventuels.
Ce n’est pas parce que je pense que les chrétiens devraient être nationalistes que je souhaite pour autant cautionner le « nationalisme chrétien », du moins dans le sens où ce terme a été utilisé à tort et à travers ces derniers mois. Ce nouveau terme péjoratif désigne une forme particulière de l’ancienne erreur de l’« exceptionnalisme américain », qui est en réalité en contradiction avec un nationalisme mûr. Certains chrétiens ont tendance à croire que l’Amérique est la nation élue de Dieu, une nation qui ne peut jouer son rôle glorieux dans l’histoire mondiale que si elle renoue avec son identité chrétienne historique. L’Amérique a certainement joué un rôle crucial dans le gouvernement providentiel de Dieu sur le monde, et espérons qu’elle continuera à le faire ; et une Amérique qui assumerait son identité chrétienne serait certainement plus saine qu’une Amérique qui la renierait. Mais nous ne devons pas faire de l’Amérique une idole, ni présumer qu’elle doit jouer un rôle de premier plan dans la bataille cosmique entre le Christ et l’Antéchrist.
De manière plus générale, le nationalisme est certainement toujours vulnérable à la menace de l’idolâtrie. Le nationalisme reconnaît la nation comme un bien, mais nous ne devons pas lui permettre de devenir notre bien suprême. Même s’il s’agissait de notre bien suprême temporel, ce dont je doute, il ne serait que temporel. Nos cœurs sont agités jusqu’à ce qu’ils trouvent le repos en Christ, et si nous leur permettons de trouver prématurément le repos dans la nation, nous sommes certains d’être déçus et susceptibles de causer beaucoup de tort au nom de cette idole.
Le nationalisme peut également commettre l’erreur de définir les frontières de la nation de manière trop restrictive, en identifiant une partie de la nation comme « la nation véritable » et en ostracisant les autres. C’est une erreur que peuvent commettre les nationalistes chrétiens s’ils se permettent de penser que leurs voisins non croyants ne sont pas vraiment des compatriotes américains ; c’est également l’erreur du « nationalisme blanc », qui confond identité nationale et race. Les identités nationales peuvent impliquer la race et la religion — et, en effet, de nombreuses nations ont été historiquement assez homogènes sur le plan racial ou religieux —, mais l’identité nationale américaine est nécessairement plus souple et plus diversifiée.
Si le nationalisme ne doit pas être confondu avec ces abus contemporains, alors comment doit-il être compris ? Eh bien, fondamentalement, le nationalisme est une façon d’organiser la vie humaine en une communauté. Pourquoi la communauté est-elle si importante ?
L’individualisme
L’une des toutes premières déclarations bibliques sur la nature humaine est un rejet de toutes les formes d’individualisme : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. (Gn 2,18) D’après Genèse 2, l’humanité a été conçue pour vivre en communauté, d’abord au sein de la famille, bien sûr, mais la Genèse relate ensuite l’évolution de ces familles en clans, tribus et nations. Dieu ne se contente pas de tolérer l’émergence des nations, il la célèbre et l’intègre dans son dessein rédempteur ; il appelle Abram à quitter Ur en lui promettant : Je ferai de toi une grande nation. (Gn 12,1) Dès ce moment, Dieu traite avec son peuple en tant que peuple, en tant que communauté d’alliance, plutôt qu’en tant qu’individus. Tout au long de l’Ancien Testament, ils font l’expérience des bénédictions et des malédictions de Dieu, ils connaissent la victoire et la défaite, la justice et l’injustice, en tant que collectivité, en tant que peuple, en tant que nation.
Il vaut la peine de s’arrêter un instant pour réfléchir à quel point cela est, ou devrait être, choquant de notre point de vue libertaire moderne, où chacun d’entre nous s’attend à pouvoir faire ce qui est juste à ses yeux et à être jugé uniquement suivant ses propres mérites. Avec Caïn, chacun d’entre nous est enclin à s’exclamer : Suis-je le gardien de mon frère ? (Gn 4,9) La réponse implicite de Dieu à cette question, tout au long de ses relations avec Israël, est « oui ». Les prophètes perdent rarement leur temps à porter des accusations contre des Israélites individuels, à moins qu’il ne s’agisse des rois et des dirigeants qui représentent l’ensemble du peuple ; ils portent des accusations contre le peuple dans son ensemble pour ses échecs. Et le peuple dans son ensemble en souffre.
Bien que nous puissions penser que cela change dans la Nouvelle Alliance, dans laquelle le salut est beaucoup plus clairement lié à la foi individuelle et où les frontières nationales d’Israël sont abattues pour accueillir les païens, ceux-ci sont toujours invités à rejoindre une communauté d’alliance : l’Église. Si Dieu nous régénère individuellement, dans l’histoire, il continue de nous considérer — parce que nous devons nous considérer les uns les autres — comme les membres d’une collectivité : nous sommes membres les uns des autres.
On pourrait être tenté de penser que cette préférence accordée à la collectivité plutôt qu’à l’individu est propre à Israël et à l’Église. Mais il suffit de jeter un coup d’œil ailleurs ou de feuilleter les pages de l’histoire pour dissiper cette illusion. Lorsque Paul dit : Si un membre souffre, tout le corps souffre (1 Co 12,26), il parle d’une expérience humaine presque universelle. Nous trouvons tous instinctivement notre identité dans quelque chose qui nous dépasse, et nous vivons ses triomphes comme nos triomphes, ses échecs comme nos échecs, ses actions comme les nôtres. Pendant la majeure partie de l’histoire, ces identités étaient en grande partie une extension des relations familiales — le clan, la tribu ou la nation — mais à l’époque moderne, celles-ci s’étant affaiblies, nous avons cherché d’autres identités pour combler le vide : équipes sportives ou partis politiques, classes ou races — ou, dans sa dernière dérive contemporaine, dans une identité victimaire de groupe.
Du point de vue politique, cette tendance humaine est une très bonne chose. Sans elle, le gouvernement devrait être beaucoup plus imposant et oppressif, comme nous l’avons vu au XXe siècle. Si nous nous considérons comme faisant partie d’un tout plus grand que nous, nous sommes plus enclins à faire des sacrifices et à adapter notre comportement aux besoins de l’ensemble, sans qu’il soit nécessaire qu’une loi explicite ou une agence gouvernementale nous le prescrive. Si, en revanche, nous nous considérons comme autant d’individus indépendants à la recherche de notre épanouissement personnel, rien ne pourra résoudre nos conflits inévitables, sauf la loi, et rien ne pourra nous maintenir dans le droit chemin, sauf un État policier.
Le tribalisme
Ce n’est pas parce que les êtres humains ont besoin d’une communauté que la meilleure communauté politique est automatiquement celle que nous appelons aujourd’hui « la nation », une communauté à une échelle si vaste qu’elle risque de sombrer dans l’abstraction. Tout au long de l’histoire, le tribalisme a été plus répandu que le nationalisme. Cela n’a rien de surprenant, car la tribu repose sur les liens humains les plus fondamentaux qui soient, ceux de la naissance et de la loyauté familiale. La tribu est un réseau familial élargi qui, en tant que tel, canalise naturellement les volontés individuelles de ses membres vers une volonté collective, une conviction que ce qui arrive à l’un affecte tous les autres, et que chacun doit se sacrifier pour le bien-être et l’honneur de l’ensemble.
De tels contextes tribaux peuvent favoriser et favorisent effectivement de puissantes vertus humaines – des vertus susceptibles de nous laisser bouchées bée et honteux, modernes apathiques que nous sommes. Dans son magnifique Essai sur l’histoire de la société civile (publié en 1767), Adam Ferguson observait ceci : « L’affection agit avec la plus grande force là où elle rencontre les plus grandes difficultés : dans le cœur des parents, il est le plus sollicité face aux dangers et aux détresses de l’enfant ; dans le cœur d’un homme, sa flamme redouble lorsque les torts ou les souffrances de son ami ou de son pays requièrent son aide. » Mais le tribalisme présente également de nombreux inconvénients.
D’une part, les liens de parenté sont si forts et si omniprésents, les pressions en faveur de la conformité et du sacrifice si étouffantes, que la tribu laisse rarement de place au développement de la personnalité et des idées individuelles. Il n’est donc pas étonnant que la plupart des cultures tribales aient eu tendance à stagner pendant des siècles voire des millénaires, tandis que les sociétés plus individualistes ont pris une longueur d’avance. D’autre part, la tribu ressent très fortement ses amours et ses haines, et elle est suffisamment petite pour être en contact permanent avec les tribus rivales voisines. L’ordre tribal, à presque toutes les époques et dans presque tous les lieux, s’est révélé extrêmement violent, les querelles d’honneur et les disputes pour des ressources limitées consommant la plupart de l’énergie de la tribu et causant la mort de nombreux membres. De plus, comme les tribus sont petites et décentralisées, elles sont constamment exposées au risque de sa déstabilisation par des voisins puissants et déterminés qui parviennent à perturber temporairement l’équilibre local des pouvoirs.
Ces faiblesses sont clairement mises en évidence tout au long du livre des Juges, qui dépeint la nation d’Israël comme étant enlisée dans un stade pré-national. Bien que les douze tribus aient été contraintes de fonctionner comme un tout cohérent pendant l’Exode et la conquête sous la direction de Moïse et de Josué, elles sont rapidement retombées dans un état de division et de faiblesses croissantes, constamment exposées aux invasions étrangères et aux dissensions internes, et incapables de rendre la justice de manière fiable. Le livre se termine par le récit sombre d’une concubine violée et démembrée, et de la tribu de Benjamin presque exterminée par les autres en représailles. Quelles que soient les ambiguïtés de la demande d’Israël d’avoir un roi en 1 Samuel 8, les Écritures semblent clairement indiquer que l’unification politique était nécessaire ; le livre des Juges se termine par ces mots : Il n’y avait point de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui semblait bon. (Jg 21,25).
Le nationalisme
De manière intermittente sous le règne de Saül, puis de manière glorieuse sous les règnes de David et Salomon, Israël s’impose comme la « grande nation » promise par Dieu à Abraham, les douze tribus étant, au moins temporairement, unies en une puissante entité nationale, capable de vaincre ses ennemis étrangers et d’assurer sa paix intérieure. Ce récit préfigure le processus qui, à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne en Europe, a vu la politique tribale violente du système féodal progressivement intégrée dans les États-nations durables de l’Europe moderne. Comme le montre clairement le récit du livre de Samuel, il s’agit d’un processus empreint d’ambiguïté et de dangers, mais qui peut néanmoins apporter des avantages très réels aux peuples aux prises avec les limites du tribalisme.
En élargissant les frontières de la communauté politique, la nation bannit la violence vers la périphérie. Les guerres doivent toujours être menées, mais elles cessent d’être le lot quotidien et sont plus susceptibles d’être menées par des soldats professionnels aux frontières que de s’abattre sur chaque foyer et sur chaque propriété. Et comme la nation est capable d’unir durablement la force de nombreuses tribus, elle est moins susceptible d’être soudainement submergée par des voisins puissants. En effet, bien qu’Israël et Juda aient subi de nombreuses invasions étrangères au cours des livres des Rois et des Chroniques, il convient de noter que la plupart d’entre elles n’ont fait que réduire progressivement leurs frontières, plutôt que de réduire le peuple à un état de servitude totale, comme à l’époque des Juges. De plus, en remplaçant la justice sommaire des codes d’honneur, des vengeurs du sang et des racheteurs par des tribunaux établis, la nation promet une plus grande stabilité et une meilleure justice à ses membres. Enfin, en affaiblissant la pression de la conformité stricte qui existe au sein de la tribu, les nations offrent un espace pour le développement de nouvelles idées et la recherche de nouvelles formes d’excellence. Ce n’est pas un hasard si les règnes de David et de Salomon ont été caractérisés par un essor de la musique, de l’architecture et de la sagesse.
Bien sûr, la nation ne cherche pas simplement à abolir l’ordre des tribus et les liens du sang, mais à les intégrer dans une unité supérieure. Après tout, notre mot « nation » vient de la même racine que notre mot « naissance » : la nation est avant tout une communauté de naissance, même si elle peut accueillir des étrangers et des immigrants prêts à se soumettre à ses lois et, comme Ruth, à reconnaître son peuple comme leur propre peuple, son Dieu comme le leur. La plupart des nations qui fonctionnent le mieux ont une structure fédérale, dans laquelle les tribus constitutives conservent une partie de leur identité tout en se regroupant pour former un tout plus grand ; de cette manière, la nation peut encore tirer parti de la force des liens de loyauté et de cohésion qui unissent les tribus, tout en atténuant quelque peu le particularisme féroce de ces liens qui rend le tribalisme si propice aux conflits et si étouffant pour la diversité.
L’impérialisme
Si la nation offre tous ces avantages — réduction de la violence interne, dissuasion des menaces étrangères, renforcement de l’administration de la justice et augmentation de la liberté individuelle —, alors pourquoi ne pas faire la même chose à l’échelle supérieure ? Si nous pouvons faire des frères de douze tribus en guerre ou de cinquante États, pourquoi ne pas essayer de faire des frères de toute l’humanité ? Une chose désirable peut-elle, à un certain seuil, devenir excessive ? Il se trouve, en fait, que oui. George Will a dit un jour : « Les quatre mots les plus importants en politique sont : « dans une certaine mesure ». » Il en est ainsi du nationalisme.
Dans une certaine mesure, les frontières de la communauté peuvent être élargies sans que les liens internes ne soient étirés au point de se rompre. Dans une certaine mesure, les loyautés très concrètes de l’amitié et de la parenté peuvent être remplacées par les liens plus abstraits du droit et des idéaux communs. Dans une certaine mesure, les politiques identitaires conflictuelles des tribus peuvent être dissoutes dans un tout homogène. Dans une certaine mesure seulement.
À un moment donné (qui n’apparaît avec clarté qu’avec un certain recul), une nation qui s’étend finit par devenir un empire. Si les empires ont de nombreux atouts et ont indéniablement marqué de leur empreinte la civilisation humaine, leur disparition est plus souvent célébrée que regrettée. Et pour cause.
Pour gouverner efficacement une multitude de peuples et de cultures différents, les états impériaux doivent généralement affaiblir ces centres d’identité internes au point que les gens ne se considèrent plus comme des citoyens, mais comme des sujets. Plutôt que de voir leur volonté individuelle canalisée vers un projet commun, les peuples ont le sentiment qu’il n’existe aucun projet commun, si ce n’est peut-être la gloire de l’empire, une gloire trop vaste et trop lointaine pour avoir beaucoup de sens à leurs yeux. En fait, l’impérialisme va souvent de pair avec l’individualisme ; les empires ont tendance à dissoudre toutes les institutions et communautés subsidiaires qui s’interposent entre le régime et l’individu. Ce dernier dispose désormais de plus d’espace pour s’exprimer, mais n’a plus aucune possibilité de participer à la gouvernance de soi.
De plus, pour compenser l’affaiblissement des liens de loyauté concrets, les empires ont souvent recours à l’idéologie comme ciment pour maintenir la cohésion de leurs vastes populations et les mobiliser à l’action (qui prend souvent la forme de conquêtes). Alors que les nations encouragent certes leurs membres à être fiers des vertus de leur nation, elles ne prétendent pas que toutes les autres nations doivent être identiques. Les empires, en revanche, ont tendance à magnifier leurs caractéristiques ou institutions particulières pour en faire des idéaux universels que toutes les nations voisines — voire toutes les nations de la terre — doivent adopter. Le catholicisme, le républicanisme, le socialisme, le capitalisme et le libéralisme ont tous servi d’idéologies impériales puissantes et destructrices au cours des derniers siècles.
Ainsi, puisque l’empire n’a aucune forme d’engagement envers une communauté de naissance partagée comme fondement, il n’y a nulle limite naturelle à son expansion. Pourquoi ne pas annexer ce voisin ? Et celui-ci ? Pourquoi pas tout le continent ? Pourquoi pas le monde entier ? Les empires ont tendance à se caractériser par un expansionnisme insatiable, qui ne prend fin que lorsque leur portée dépasse leur emprise et que leur édifice surchargé s’effondre.
Finalement, les empires, tout comme les tribus, sont enclins à la stagnation. Dans les tribus, cela s’explique par le fait que la pression de la conformité est si forte qu’il n’y a pas de place pour les nouvelles idées. Dans les empires, en revanche, cela s’explique par le fait qu’il n’y a plus de rivaux voisins dont ils pourraient s’inspirer. Un état-nation se trouve entouré d’autres états-nations, avec des coutumes, des lois, des cultures et des religions différentes. Comme il a un fort sentiment d’identité collective, il a soif de les surpasser et cherche à apprendre de leurs forces et à éviter leurs échecs. L’ordre nationaliste de l’Europe moderne a été le plus puissant moteur d’innovation et de développement culturel que le monde ait jamais connu. Les empires, ces géants tentaculaires qui dominent tous leurs voisins, tendent, eux, à la stagnation et à la décadence.
Bien que le bon sens et l’histoire nous enseignent ces leçons, la Bible les amplifie avec force. Le premier projet impérial dans les Écritures fut celui de la tour de Babel, une tentative visant à étouffer la diversité culturelle émergente de la race humaine en construisant une grande ville impériale : Ils dirent alors : Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. (Gn 11,4) Le Seigneur ne fut pas impressionné. Ayant voulu que l’humanité fût féconde, se multipliât et remplît la terre, il souhaitait encourager, plutôt que retarder, la formation de nations distinctes. La Genèse décrit donc Dieu comme introduisant une diversité de langues — qui reste l’un des déterminants fondamentaux de l’identité nationale — afin de disperser ces groupes distincts à travers la terre. Il est important de noter qu’en Actes 2, lorsque la malédiction de la division de Babel est annulée par le don de l’Esprit, elle n’est pas pour autant inversée : l’Esprit répand le don des langues afin que ceux qui parlent des langues différentes puissent se comprendre, tout en restant distincts les uns des autres.
Cette unité dans la pluralité demeure, en fait, la vision biblique du royaume eschatologique. Contrairement aux empires bestiaux à l’unité oppressive prophétisés par le livre de Daniel et parachevés dans la grande Bête de l’Empire romain décrite dans le livre de l’Apocalypse, le royaume des cieux sera un royaume dans lequel les nations trouveront leur guérison (Ap 22, 2), mais non leur abolition. Les nations marcheront à la lumière de la gloire de Dieu, et les rois de la terre y apporteront leur gloire. […] On y apportera la gloire et l’honneur des nations. (Ap 21,24.26)
La vision biblique est celle dans laquelle, tout en surmontant la haine qui transforme les frontières nationales en lieux de conflits et de violence, le Christ ne supprimera pas les distinctions qui définissent chaque nation comme porteuse d’une forme particulière d’accomplissement humain commun, comme porteuse de sa propre gloire et de son honneur.
Conclusion
Bien sûr, l’histoire est complexe, tout comme les nations le sont. La nation d’Israël a certainement connu une histoire très mouvementée dans l’Ancien Testament, et les nations modernes ne s’en sont pas toujours mieux sorties. Et bien que les états-nations soient généralement plus sains, plus forts et plus durables que les états tribaux ou impériaux, il existe certainement des exceptions. Il n’est pas toujours facile non plus de dire exactement où finit une tribu et où commence une nation, ou où finit une nation et où commence un empire. Si le « nationalisme » désigne un attachement au bien des nations et à un ordre politique d’états-nations, il doit rester un attachement humble, plutôt qu’une idéologie dogmatique. Même si nous adhérons au nationalisme en principe, cela ne nous dit pas quelle est la taille optimale d’une nation, ni quelle diversité culturelle ou religieuse la nation peut tolérer sans sombrer dans le chaos. Tout cela doit être appris de l’histoire et d’une attention particulière à notre situation contemporaine. C’est donc vers ces questions que je me tournerai dans les deux prochaines parties de cet article (Partie II, Partie III).
Illustration de couverture : C. Hassam, Avenue in the Rain, Washington, Maison Blanche, huile sur toile, 106.7 x 56.5 cm, février 1917.
- NdT : du moins, aux États-Unis…[↩]




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