Le Fils de l’homme et le temps des nations (Luc 21)
4 décembre 2025

Cet article est issu d’une discussion sur notre groupe Telegram « PLF Lectures Bibliques » associé à notre plan de lecture, d’où le style plus léger. Cette ressource est aussi accessible par notre index biblique des sermons, rassemblant toutes nos ressources d’exégèse et nos prédications sur des passages bibliques particuliers.


L’expression « le temps des nations » en Luc 21.24 est souvent lue comme l’annonce d’une longue période s’étendant de la destruction du Temple en l’an 70 jusqu’à un futur relèvement d’Israël. Beaucoup y voient l’intervalle entre la mise à l’écart du peuple juif et son retour eschatologique. Mais une lecture attentive de la Bible, et surtout de l’Ancien Testament, invite à comprendre cette expression d’une manière très différente.

Luc 21:24 (NEG1979) ²⁴Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.

La clé de lecture de ce passage me semble toutefois se trouver dans un passage d’Ézéchiel que Jésus connaissait certainement parfaitement. En Ézéchiel 30.3, Dieu annonce un jugement sur l’Égypte et parle d’un « temps des nations ». Cette expression ne désigne pas un âge spirituel universel, mais un moment historique très précis : l’entrée en scène de Nabuchodonosor, dont l’invasion inaugure une nouvelle phase de l’histoire du Proche-Orient ancien. À partir de là, et pour la première fois depuis David et Salomon, la région qui s’étend de l’oued d’Égypte à l’Euphrate se trouve durablement dominée par des empires païens. Babyloniens, Perses, Grecs et enfin Romains vont exercer sur ces territoires une souveraineté continue. C’est cette longue période qui forme le « temps des nations » selon le langage du premier Ézéchiel.

Ézéchiel 30:3 (NEG1979) ³Car le jour approche, le jour de l’Eternel approche,
Jour ténébreux: ce sera le temps des nations.

Cet arrière-plan vétérotestamentaire éclaire fortement les paroles de Jésus. Lorsqu’il dit de Jérusalem qu’elle sera « foulée aux pieds par les nations jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis », il ne déclare pas l’ouverture d’une nouvelle ère. Il parle au contraire d’un moment où cette période touche à sa fin. Le dernier des grands empires annoncés par Daniel domine déjà la Judée. Le temple existe encore, mais son effondrement est imminent. Pour Jésus, la guerre juive et la destruction de Jérusalem ne constituent pas l’entrée dans le temps des nations : elles en constituent l’achèvement. La ville sainte sera foulée, non parce qu’un nouveau cycle commence, mais parce que le dernier empire de la longue série de Daniel vient d’arriver à son apogée et s’apprête à écraser définitivement les vestiges de l’ordre ancien.


J’ai schématisé ainsi ce temps des nations dans le cours NT101 Etudier le NT que je professe à la Faculté Jean Calvin :

Cette lecture change profondément notre manière de comprendre le discours de Jésus. Le temps des nations n’est pas la période de l’Église, ni une parenthèse entre l’histoire de l’ancien Israël et celle de l’Israël restauré. Il s’agit plutôt de la période qui court du VIᵉ siècle avant Jésus-Christ à la chute du Temple en 70. À son accomplissement, un basculement historique se produit. L’opposition qui structura l’histoire d’Israël depuis l’exil, celle entre le peuple de l’alliance et les empires qui le dominent, cesse d’être déterminante. Ce n’est plus l’appartenance nationale, ni la souveraineté territoriale, qui définissent où se joue le plan de Dieu. Désormais, l’opposition fondamentale passe entre ceux qui appartiennent au Christ et ceux qui demeurent en dehors de lui. Le temps des nations se referme, et le temps de l’Église commence, non comme une étape intermédiaire, mais comme la réalité définitive de l’histoire du salut inaugurée par la résurrection du Fils de l’homme.

Dans cette perspective, Luc 21.24 ne contient aucune promesse, explicite ou implicite, d’un relèvement final de Jérusalem comme capitale d’un Israël restauré. Jésus n’annonce pas une alternance entre le peuple juif et les nations dans la domination de Jérusalem, mais l’achèvement d’un cycle impérial commencé six siècles auparavant. Ce qu’il révèle, c’est la dissolution prochaine du monde politique et religieux du Second Temple, et l’ouverture d’une nouvelle réalité où la centralité du peuple de Dieu n’est plus géopolitique mais christologique.

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

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