Francis Bacon défendait-il vraiment l’euthanasie ?
17 février 2026

Nous assistons en France à l’approche imminente d’une loi impie (la plus permissive, expéditive et répressive au monde) qui autorisera l’euthanasie et le suicide assisté. À cette occasion, je propose un extrait de Francis Bacon que certains utilisent pour prétendre qu’il y défendait l’euthanasie. Nous verrons que le contexte au moins atténue cette interprétation, voire la contredit.


L’office du médecin n’est pas seulement de rétablir la santé, mais aussi d’adoucir les douleurs et souffrances attachées aux maladies ; et cela non pas seulement en tant que cet adoucissement de la douleur, considérée comme un symptôme périlleux, contribue et conduit à la convalescence, mais encore afin de procurer au malade, lorsqu’il n’y a plus d’espérance, une mort douce et paisible (make a fair and easy passagepraebeat e vita magis lenem et placidum); car ce n’est pas la moindre partie du bonheur (…) que cette euthanasie (euthanasia, euthanasia) […]. Mais de notre temps les médecins […], s’ils étaient jaloux de ne point manquer à leur devoir, ni par conséquent à l’humanité, et même d’apprendre leur art plus à fond, ils n’épargneraient aucun soin pour aider les agonisants à sortir de ce monde avec plus de douceur et de facilité (for the facilitating and assuaging of the pains and agonies of deathfacilius et mitius e vita demigrent).

Du progrès et de la promotion des savoirs (édition Gallimard), Francis Bacon, Livre II, Partie 3, p. 150 cité dans Manières de penser. Arguments et tromperies en bioéthique, Bruno Couillaud, p. 43.

Certains se basent sur l’utilisation du mot euthanasie par Bacon pour avancer que le père de la méthode expérimentale et de l’empirisme défendait la pratique qu’elle désigne aujourd’hui (le fait de tuer un malade ou une personne éligible d’un certain type).

Or, si on lit cet extrait dans son contexte, cette interprétation ne semble pour le moins pas plausible. En effet, il est vraisemblable que Bacon dise simplement ici que les médecins ont, en plus de soigner des malades (soins curatifs), comme seconde tâche, certes plus négligée, de soulager leurs douleurs au cas où la guérison serait impossible pour qu’ils aient une mort aussi peu douloureuse que possible (soins palliatifs).

Deux éléments renforcent cette lecture. Premièrement, le terme euthanasie avant son usage contemporain dans la médecine d’aujourd’hui ne signifie pas toujours un suicide ou une mise à mort sans douleur ou peu douloureuse, mais plutôt parfois une mort naturelle dans des circonstances douces et apaisantes (pas ou peu de douleur, compagnie des proches) :

Le poète grec Cratinos (V° s. av. J.-C.) emploie l’adverbe euthanatôs pour désigner aussi bien une belle mort qu’une mort douce. Chez Posidippe (vers 300 av. J.-C.), euthanasia signifie autant bonne mort que mort douce : l’homme « ne désire rien de mieux qu’une mort douce» (Fragment 16). Suétone (63 av. J.-C., 14 apr. J.-C., Vie des douze Césars, « Auguste », 99) rapporte que l’empereur Auguste, expirant dans les bras de Livie, eut l’euthanasia (mort rapide et sans souffrance) qu’il avait toujours souhaitée. Mais une mort violente, un suicide, une reddition suicidaire peuvent être jugées préférables, c’est-à-dire bonnes, sans être douces. L’historien grec Polybe prête au roi de Sparte Cléomène, après son échec militaire, le désir de se suicider pour trouver une mort belle et honorable (euthanatesai) plutôt que de tomber entre les mains de ses ennemis (Polybe (202120 av. J.-C.), Histoires, V, 38, 9). Cicéron (106-43 av. J.-C.) paraît avoir souhaité une bonne mort (euthanasian) dont Atticus lui écrit qu’elle ressemblerait à une désertion (Lettres à Atticus, XVI, 7, 3). Flavius Joseph raconte l’histoire de ces quatre lépreux qui préférèrent avoir une mort « plus douce » en se rendant à l’ennemi pour périr égorgés, plutôt qu’en mourant d’inanition hors de la ville (Antiquités juives, IX, 4, 5). Le terme d’ « euthanasie » oscille donc entre deux significations opposées, celle de mort douce et celle de suicide, jugé préférable à une mort plus pénible.

L’euthanasie, Nicolas Aumonier, Jean-René Binet et Olivier Jonquet, pp. 33-34.

Les auteurs du livret sur l’euthanasie de la célèbre collection encyclopédique Que sais-je ? défendent cette même interprétation :

En 1623, Bacon réaffirme que la tâche du médecin n’est pas seulement de rétablir la santé, mais aussi d’adoucir les douleurs des maladies, jusqu’à procurer au malade, lorsqu’il n’y a plus d’espoir de guérison, « une mort douce et paisible » ; au lieu d’abandonner leurs malades lorsqu’ils sont à l’extrémité, les médecins devraient tout faire « pour aider les agonisants à sortir de ce monde avec plus de douceur et de facilité ». Cette recherche sur l’euthanasie extérieure qui prépare le corps, distincte de l’euthanasie intérieure qui a pour objet la préparation de l’âme, fait partie de ce qu’il faut souhaiter (F. Bacon [1623], De Dignitate et augmentis scientiarum libri novem (De la dignité et de l’accroissement des sciences), Instauratio magna, 1, IV, 2). Les exemples pris par Bacon et ses explications ne laissent donc aucun doute: l’euthanasie du corps consiste en une maîtrise de la douleur. Il ne s’agit pas de hâter la mort, mais de faire en sorte, lorsqu’elle viendra, qu’elle agisse sans douleur.

Ibid, p. 35.

Ensuite la traduction du mot anglais passage dans l’expression make a fair and easy passage par « mort » dans l’expression « procurer au malade […] une mort douce et paisible » n’est pas évidente. Il semble préférable de traduire par un procurer un passage doux et paisible. Mais même si le terme « mort » était la bonne traduction, on pourrait interpréter l’action du médecin vis-à-vis de la mort comme étant passive (des soins palliatifs) plutôt qu’active (l’euthanasie ou le suicide assisté comme compris aujourd’hui) :

La « mort douce » ici évoquée, est surtout un traitement de la douleur au seuil de la mort car le texte anglais d’origine dit bien un passage doux et paisible, les médecins devant faciliter et soulager des peines et des angoisses de la mort, « aider les agonisants à sortir de ce monde », traduit-on un peu librement ici ? Soit ! mais pas encore les pousser délibérément dans l’autre ! À moins que Bacon ne veuille se protéger d’éventuelles condamnations en cachant sa pensée sous des expressions ambiguës, mais cela n’est pas certain.

Manières de penser. Arguments et tromperies en bioéthique, Bruno Couillaud, Ibid.


Illustration de couverture : Paul van Somer, Portrait de Francis Bacon, huile sur panneau de bois, 1617.

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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