Au long de l’histoire de lโรglise, les thรฉologiens de toute dรฉnomination prirent l’habitude de distinguer les deux tables de la loi de la maniรจre suivante : la premiรจre contient les lois concernant la relation entre Dieu et lโHomme (que nous appellerons axe vertical) et la seconde, les lois concernant les relations entre les hommes (axe horizontal)1. Bien que cette scission physique des dix commandements en deux tables ait depuis รฉtรฉ largement remise en question au vu des donnรฉes archรฉologiques du Proche-Orient ancien2, la distinction entre ces deux grands aspects de la loi reste nรฉanmoins tout ร fait valable et utile thรฉologiquement parlant3.
Cette distinction nous permet, entre autres, de souligner le lien crucial qui unit les commandements de l’axe vertical et ceux de l’axe horizontal. Bien sรปr, nous affirmons l’unicitรฉ de la loi de Dieu : nous ne pouvons pas la sรฉparer en plusieurs parties en choisissant ce qui nous convient ou non car elle constitue un ensemble cohรฉrent et interdรฉpendant4. Mais en faisant cette distinction, nous pouvons mieux nous rendre compte des implications que les commandements directement liรฉs ร notre relation ร Dieu ont sur ceux liรฉs ร nos relations humaines5. Par commoditรฉ, nous dรฉsignerons cette distinction thรฉologique dans cet article en utilisant le terme classique des ยซย deux tables de la loiย ยป. Et il est justement question de ces deux grands aspects de la loi au dรฉbut de cette pรฉricope :
Un docteur de la loi se leva, et dit ร Jรฉsus, pour l’รฉprouver : ยซย Maรฎtre, que dois-je faire pour hรฉriter la vie รฉternelle ?ย ยป Jรฉsus lui dit : ยซย Qu’est-il รฉcrit dans la loi ? Qu’y lis-tu ?ย ยป Il rรฉpondit : ยซย Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cลur, de toute ton รขme, de toute ta force, et de toute ta pensรฉe; et ton prochain comme toi-mรชme.ย ยป ยซย Tu as bien rรฉponduย ยป, lui dit Jรฉsus ; ยซย fais cela, et tu vivrasย ยป. Mais lui, voulant se justifier, dit ร Jรฉsus : ยซย Et qui est mon prochain ?ย ยป
Luc 10:25-28
Le docteur de la loi fait une bonne synthรจse des deux tables : ยซ Aimer Dieu de ton son cลur, de toute son รขme, de toute sa force et de toute sa pensรฉe ยป rรฉsume bien les commandements de la premiรจre table, la relation verticale entre Dieu et lโHomme et ยซ aimer son prochain comme soi-mรชme ยป rรฉsume bien les commandements de la seconde table, les relations horizontales entre les hommes. Jรฉsus valide cette synthรจse et, en rรฉponse ร la question initiale de cet homme sur l’obtention de l’hรฉritage de la vie รฉternelle, l’encourage ร vivre selon les principes de cette loi afin de grandir en sanctification, vers la vie รฉternelle.
Mais directement aprรจs cette bonne rรฉponse, la mauvaise disposition de cลur du docteur de la loi ne tarde pas ร se confirmer ร travers cette question malhonnรชte au verset 29 : ยซ Et qui est mon prochain ? ยป. Cet homme connait la loi, mais il est รฉvident qu’il nโa pas le cลur bien disposรฉ ร la mettre en pratique : alors que sa question initiale a pour but ยซย d’รฉprouver Jรฉsusย ยป, il cherche par la seconde ร ยซย se justifierย ยป. Il cherche donc un moyen de se dรฉrober ร sa responsabilitรฉ de pratiquer les commandements de la seconde table envers ses semblables, envers son prochain. Mais Jรฉsus, connaissant son cลur, sait parfaitement comment lui rรฉpondre en utilisant cette parabole, afin de mettre en รฉvidence son hypocrisie :
Jรฉsus reprit la parole, et dit : ยซย Un homme descendait de Jรฉrusalem ร Jรฉricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dรฉpouillรจrent, le chargรจrent de coups, et s’en allรจrent, le laissant ร demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le mรชme chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lรฉvite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, รฉtant venu lร , fut รฉmu de compassion lorsqu’il le vit. Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit ร une hรดtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna ร l’hรดte, et dit : ‘Aie soin de lui, et ce que tu dรฉpenseras de plus, je te le rendrai ร mon retour’.ย ยป
Luc 10:30-35
Les deux premiers personnages que Jรฉsus prรฉsente ne sont pas surprenants pour un auditeur juif, mais leur attitude lโest. On sโattendrait ร plus de compassion et dโaide de la part d’un sacrificateur et d’un lรฉvite. Le troisiรจme personnage en revanche est bien plus surprenant pour un Juif et par contraste, son comportement lโest aussi. Comment ? Le sacrificateur et le lรฉvite nโont pas bougรฉ le petit doigt pour porter assistance ร cet homme blessรฉ mais cet idolรขtre de Samaritain ยซ fut รฉmu de compassion ยป, ยซ sโapprocha, banda ses plaies, le soigna, lโamena en lieu sรปr et pris soin de lui en sโassurant quโil ait le nรฉcessaire jusquโร son retour ยป ? Comment un sacrificateur et un lรฉvite peuvent-ils agir si misรฉrablement et un Samaritain si noblement ?
Et cโest bien la question que Jรฉsus voulait que ce docteur de la loi se pose. Les deux premiers hommes รฉtaient Israรฉlites et connaissaient la loi, mais ils ne la mirent pas en pratique. Le Samaritain รฉtait un idolรขtre aux yeux des juifs, mais il pratiqua naturellement la loi. Et voyez comment Jรฉsus inverse la question de cet homme au verset 36 afin de le mettre face ร ses responsabilitรฉs : ยซ Lequel de ces trois te semble avoir รฉtรฉ le prochain de celui qui รฉtait tombรฉ au milieu des brigands ? ยป Contrairement ร la question initiale, ici ce nโest plus celui qui reรงoit lโamour qui est le prochain, mais celui qui le donne, celui qui pratique la misรฉricorde. Autrement dit, Jรฉsus encourage cet homme non pas ร dรฉfinir qui doit รชtre son prochain, mais plutรดt ร saisir toute occasion dโรชtre le prochain dโun autre, cโest-ร -dire dโaimer chacun de ses semblables, quel quโil soit. Il nโy a donc aucune restriction aux commandements de la seconde table de la loi, contrairement ร ce que cet homme cherchait ร dรฉmontrer afin dโen limiter la portรฉe dans le but de justifier son inaction.
En quoi cette parabole met en รฉvidence le lien indissociable qui existe entre les deux tables de la loi ? Si ces hommes, qui connaissaient la loi, aimaient vรฉritablement Dieu, ils auraient manifestรฉ de la misรฉricorde envers le blessรฉ au bord du chemin. Leur attitude a mis en รฉvidence non seulement le fait quโils ne pratiquaient pas les lois de la seconde table, mais quโils nโavaient que faire des lois de la premiรจre table รฉgalement. Car notre bonne relation avec notre Dieu aura forcรฉment un impact positif sur nos relations les uns avec les autres. Si nous aimons vรฉritablement lโรternel selon les principes de sa loi, alors nous seront รฉgalement portรฉs ร gรฉnรฉreusement aimer notre prochain. Si ce Samaritain, un paรฏen idolรขtre, a pu manifester autant dโamour envers cet inconnu blessรฉ, comment nous, les enfants du Dieu de misรฉricorde, dans le cลur desquels lโEsprit de Dieu vit, ลuvre et combat contre notre chair, ne pourrions-nous et ne devrions-nous pas manifester cent fois plus de misรฉricorde envers tous nos semblables que ce Samaritain.
Si nous comprenons vรฉritablement la misรฉricorde que Dieu nous a manifestรฉ en nous extirpant de la boue de notre pรฉchรฉ6, en nous lavant7 et en nous revรชtant dโune somptueuse parure de fรชte8, alors nous pourrons grandir ร son image et รชtre ร notre tout le prochain des uns et des autres.
รlevons nos voix vers celui qui sโest arrรชtรฉ sur le chemin, qui a portรฉ le regard sur notre misรจre afin de nous sauver au prix de sa vie, et qui sโest assurรฉ que nous ne manquerions de rien jusquโร son retour9.
Illustration : Rembrandt van Rijn, Le bon Samaritain, 1633, hachures sur papier, 240 x 200 mm.
- Kline, Meredith George, ยซ The Two Tables of the Covenant ยป, Westminster Theological Journal, nยฐ22, 1960, p. 133-146.
Kline note en bas de la page 133 : ยซย Les perashiyoth (pรฉricopes indiquรฉes dans le texte hรฉbreu) reflรจtent apparemment l’opinion selon laquelle la ยซย deuxiรจme tableย ยป commence avec le quatriรจme commandement. (Ici et ailleurs dans cet article, la dรฉsignation des commandements spรฉcifiques se base sur l’รฉnumรฉration protestante classique). L’opinion majoritaire รฉtait que la ยซย deuxiรจme tableย ยป commence par le cinquiรจme commandement, mais les Juifs comptent gรฉnรฉralement le cinquiรจme commandement comme le dernier de la ยซย premiรจre tableย ยป, le respect filial รฉtant considรฉrรฉ comme un devoir religieux.ย ยป[↩] - Ibid., p. 139 : ยซย Ces considรฉrations mรจnent ร la conclusion que chaque table รฉtait complรจte. Les deux tables รฉtaient des copies de l’alliance. Et la validitรฉ de cette interprรฉtation est confirmรฉe de maniรจre dรฉcisive par le fait qu’il รฉtait de coutume, lors de l’รฉtablissement des pactes de suzerainetรฉ, de prรฉparer des copies du texte du traitรฉ d’alliance.ย ยป
Ibid., p. 138 : ยซย Mais en quoi le fait que le pacte ait รฉtรฉ inscrit non pas sur une mais sur deux tables de pierre a-t-il une signification ? Hormis le caractรจre symbolique douteux de la scission d’un traitรฉ en deux pour le partager en deux documents distincts, toutes les suggestions traditionnelles quant ร la maniรจre de procรฉder ร cette scission sont susceptibles de soulever l’objection qu’elles font violence ร la structure formelle et logique de ce traitรฉ.ย ยป[↩] - C’est ainsi qu’on peut suivre le Catรฉchisme de Heidelberg dans sa rรฉponse ร la question 93 :
ยซย Q.93 : Comment divise-t-on ces commandements ?
En deux tables (Ex. 34:28 ; Deut. 4:13 ; Deut. 10:3-4), dont la premiรจre enseigne en quatre commandements comment nous devons nous conduire envers Dieu et la seconde en six commandements comment nous devons nous comporter envers notre prochain (Matt. 22:37-39).ย ยป[↩] - Jacques 2:10[↩]
- Voici ce que dit l’auteur de l’article ยซย Love for God and Neighborย ยป, paru dans le magazine Tabletalk de Septembre 2012 : ยซย Cette division en deux parties a, ร son tour, influencรฉ la faรงon dont les thรฉologiens ont abordรฉ la loi de Dieu. La question et rรฉponse 93 du Catรฉchisme de Heidelberg divise les Dix Commandements en ยซย deux tablesย ยป, dont chacune correspond ร la division que nous avons relevรฉe dans le prรฉcรฉdent paragraphe. Encore une fois, cela est trรจs courant dans l’histoire de l’รglise. Par exemple, Jean Calvin divise les Dix Commandements de cette maniรจre (Institution de la Religion Chrรฉtienne II.8.11-12). Historiquement, les penseurs chrรฉtiens ont affirmรฉ que les tables de pierre donnรฉes ร Moรฏse (Ex. 31.18) reflรฉtaient cette division, les quatre premiers commandements apparaissant sur la premiรจre tablette et les six seconds sur la seconde. Les dรฉcouvertes archรฉologiques indiquent cependant qu’il est possible que chaque tablette ait portรฉ les dix commandements inscrits. En tout รฉtat de cause, la division des dix commandements est judicieuse sur le plan thรฉologique. Si nous voulons connaรฎtre les faรงons spรฉcifiques d’aimer Dieu et son prochain ร juste titre, nous devons nous tourner vers les dix commandements.[↩]
- Psaume 40:2[↩]
- Ezekiel 16:9[↩]
- Esaรฏe 61:10[↩]
- Matthieu 28:20[↩]



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