Les vidéos 29 à 32 de Peter Leithart sur le livre de l’Apocalypse
30 mai 2026

Peter J. Leithart du Theopolis Institute a publié il y a 5 ans une série de 36 vidéos très brèves (entre 1:50 et 4:39 minutes) consacrées au livre de l’Apocalypse. Peter J. Leithart est l’auteur d’un très beau commentaire sur l’Apocalypse en deux volumes dans lequel il développe une interprétation prétériste jusqu’au chapitre 19 avec d’excellents arguments à mes yeux. Je retranscris ici en français les vidéos 29 à 32 de cette série.

29. Une fornication

Lorsque Jésus envoie sept messages aux sept Églises d’Asie Mineure, il se concentre sur deux grands péchés. Il avertit les Églises au sujet de l’idolâtrie, en particulier du fait de manger des aliments sacrifiés aux idoles, et il les met en garde contre la fornication. En s’adressant à l’une des Églises, il évoque une femme nommée Jézabel, qui égare les membres de l’Église en les conduisant vers la fornication et les festins idolâtres. Une autre Église est confrontée à un faux prophète, semblable à Balaam, qui conduit également les gens à la fornication et à des festins idolâtres.

Ces deux péchés sont également des péchés d’une particulière gravité dans l’Ancien Testament. Ce sont deux des trois péchés susceptibles de souiller le pays et d’entraîner le vomissement de ses habitants. Dans l’Ancien Testament, si Israël répandait le sang innocent, commettait la fornication et d’autres péchés sexuels, et pratiquait l’idolâtrie, alors le pays devenait malade et vomissait ses habitants. Jésus applique ce même principe aux Églises. Si elles s’adonnent aux festins idolâtres et à la porneia (ou fornication), alors Jésus les vomira de sa bouche et retirera leur chandelier.

Mais que signifient ces deux péchés dans le contexte du premier siècle ? Pourquoi ces deux péchés en particulier menacent-ils les Églises ? Pour l’idolâtrie, c’est assez évident : ces Églises existent au sein du monde païen, et il y a la tentation de participer au culte des idoles. Beaucoup de leurs membres étaient issus de milieux idolâtres. Pour être citoyen d’une ville, il fallait souvent participer à des festins idolâtres. Ainsi, renoncer à l’idolâtrie était un appel au discipulat et impliquait d’abandonner les dieux auxquels on était autrefois attaché. Mais pourquoi la fornication, pourquoi un péché sexuel, est-il mis en avant dans ces messages initiaux aux Églises ? Je pense que nous ne comprenons pleinement cela que plus tard dans l’Apocalypse, au chapitre 17, lorsque Jean, au début de la troisième vision, voit la prostituée dans le désert. En grec, le mot pour prostituée est pornê, qui est lié au mot porneia utilisé pour la fornication. Jésus ne met pas en garde contre la fornication simplement ou principalement comme un péché sexuel. Il met en garde contre une sorte de loyauté envers, ou de communion avec, la prostituée. Mais qui est la prostituée ? C’est la question à laquelle nous répondrons dans la prochaine vidéo.

30. La grande babylone

L’Apocalypse 17 marque le début de la troisième des quatre visions que Jean reçoit, chacune étant introduite par la phrase « en esprit ». Jean est « en esprit » sur l’île de Patmos, où Jésus lui apparaît. Ensuite, il est « en esprit » et emporté au ciel, où il voit l’Agneau ouvrir le livre, suivi par les trompettes et les coupes déversées. Dans la troisième vision, il est « en esprit » et emmené dans le désert, où il voit la prostituée, Babylone la Grande. Enfin, dans la quatrième vision, il est emmené sur une haute montagne, où il voit la véritable épouse descendre du ciel : la Jérusalem céleste, la ville sainte, descendant sur la terre. Ces quatre visions s’articulent harmonieusement. Il y a deux ascensions : Jean monte de Patmos au ciel, puis du désert à une haute montagne. Dans la première ascension, Jean suit le chemin des martyrs, qui sont pris de la terre pour être emmenés au ciel. Dans la seconde ascension, il passe du désert à une montagne, tout comme Israël lors de l’Exode, quittant Babylone pour retourner vers la terre sainte. On observe également un mouvement qui va de Jésus à l’épouse. Jésus apparaît comme le Fils de l’homme dans la première vision, puis comme l’Agneau dans la seconde. Mais les deux dernières visions se concentrent sur des figures féminines : d’abord la fausse épouse, la prostituée, puis la véritable épouse, la Jérusalem céleste, descendant sur la terre.

Mais qui est cette prostituée que Jean voit dans le désert lors de la troisième vision ? Beaucoup de lecteurs de l’Apocalypse supposent qu’il s’agit de la ville de Rome. Après tout, la prostituée est parée de vêtements somptueux, elle est infidèle, persécute les chrétiens, et elle est assise sur une bête ayant sept têtes, représentant sept montagnes – autant de caractéristiques qui semblent correspondre à Rome, la ville qui règne sur les rois de la terre.

Cependant, je pense que c’est une mauvaise interprétation. La prostituée est assise sur une bête représentant l’Empire romain, mais la ville de la prostituée elle-même est Jérusalem. Elle n’est pas seulement parée des plus beaux atours, mais aussi habillée comme un prêtre. Elle porte même une plaque sur son front, une inscription similaire à celle du grand prêtre, qui disait : « Consacré à Yahvé ». Mais sur Babylone la Grande, cette inscription révèle sa dévotion à son propre dieu : elle-même. « Babylone la Grande, mère des prostituées ». Il s’agit d’une ville sacerdotale.

L’indice clé se trouve toutefois à la fin du chapitre 18 de l’Apocalypse, où Jean est informé que cette ville est celle qui verse le sang des prophètes et des saints. Dans la Bible, la ville persécutrice est toujours Jérusalem. La ville prostituée, celle qui persécute les prophètes, est toujours Jérusalem. La ville que Jean voit dans le désert, la ville prostituée qui va tomber parce qu’elle boit le sang des martyrs, c’est Jérusalem : la Jérusalem qui, à ce moment-là, collabore avec Rome pour persécuter les saints. C’est par leur sang versé en union avec Jésus que les martyrs vainquent cette ville prostituée.

31. « Elle est tombée, babylone »

Lorsque Jean voit la prostituée dans le désert, au chapitre 17 de l’Apocalypse, au début de sa troisième vision, il ne fait pas que découvrir la prostituée. Jésus lève le rideau, tomber les masques, dévoilant l’existence et la réalité de ce qu’est la prostituant, mais aussi la chute qui sera la sienne. La ville prostituée va boire le vin de la colère de Dieu. Elle va s’enivrer, et comme toutes les villes de l’Ancien Testament qui ont bu de la coupe de la colère de Yahvé, elle finira par chanceler, tomber et s’effondrer. Le vin de la colère que boit la prostituée, c’est le sang des martyrs. C’est parce que les martyrs ont versé leur sang, parce qu’ils n’ont pas aimé leur vie jusqu’à la mort, que la ville tombe. Le sang des martyrs est répandu sur le cosmos dans le chapitre 16 de l’Apocalypse, et le cosmos s’effondre, laissant place à une nouvelle création. De même, le sang des martyrs est donné à la prostituée, elle le boit, et c’est alors qu’elle tombe. Cela constitue un immense encouragement pour les martyrs du monde entier, même aujourd’hui. Leur sang n’est pas oublié. Le Seigneur se souvient de ce sang, et ce sang renversera les villes prostituées et les monstres de notre époque.

La chute de la prostituée est suivie par l’un des chapitres les plus longs de l’Apocalypse : un chapitre de lamentations. Les rois de la terre, les marchands qui commerçaient avec la ville prostituée, et les maîtres des navires qui commerçaient avec elle, pleurent tous la chute de Babylone. Ce chapitre est étrangement long. On n’a pas l’impression que ce chapitre devrait être aussi long que cela, et on se demande quelle est sa fonction dans le livre de l’Apocalypse. Cela semblerait un peu beaucoup s’il ne s’agissait que de souligner la perte économique de ces groupes. Cela paraît un peu déplacé et inutilement long si l’on s’en tient à cette seule explication.

Je pense que pour comprendre les lamentations des maîtres de navires, des marchands et des rois, il faut remonter au début de l’Apocalypse, lorsque Jean annonce le thème principal du livre par deux citations de l’Ancien Testament. Il cite d’abord Daniel 7, au sujet du Fils de l’homme venant sur les nuées. C’est le thème de l’Apocalypse. Mais, comme nous l’avons vu, il ne s’agit pas de l’ascension de Jésus, mais de celle des martyrs et des saints qui meurent en union avec Jésus. Voilà ce que l’Apocalypse met en lumière : ce sont eux, le Fils de l’homme, qui s’élèvent. Jean cite ensuite Zacharie, en parlant de ceux qui pleurent en voyant celui qu’ils ont transpercé. Cela semble concerner Jésus, mais lorsque le livre de l’Apocalypse commence, Jésus a déjà été transpercé. Ceux qui sont en revanche transpercés dans ce livre, ce sont les martyrs. Jean annonce donc dès le début du livre que, lorsque les martyrs tomberont, ceux qui les ont transpercés les verront, et il y aura deuil et lamentations.

C’est ce que nous voyons dans le chapitre 18 de l’Apocalypse. Les lamentations de ceux qui commerçaient avec la ville prostituée, de ceux qui faisaient partie de cette ville, mais qui maintenant s’en tiennent éloignés, reconnaissent la justice de Dieu envers cette ville. Ils ne font pas encore partie du royaume, mais ils ont pris leur distance avec Babylone. En voyant la souffrance des martyrs, ils pleurent. Ils pleurent sur celui qui a été transpercé. Ce que nous voyons ici, vers la fin de l’Apocalypse, est une image complexe de la situation des Juifs au premier siècle. Ils ne s’associent plus à la ville prostituée, mais ils ne sont pas encore liés à l’épouse céleste, à la Nouvelle Jérusalem qui descend du ciel. Ils avancent vers le royaume, mais n’y sont pas encore. L’Apocalypse offre ce portrait d’un judaïsme en transition, éloigné de la ville apostate de Jérusalem, mais pas encore entré dans le royaume de Jésus. Je pense que l’Apocalypse laisse le judaïsme, et beaucoup de Juifs, dans cet état intermédiaire : ils pleurent la chute de la prostituée, reconnaissent la justice de Dieu, mais ne sont pas encore prêts à reconnaître Jésus comme Messie.

32. Ce qui doit arriver bientôt

Trois grands ennemis menacent l’Église. Tout d’abord, il y a le dragon, que Jean voit dans le ciel, attendant que l’enfant naisse pour le dévorer. Après sa chute du ciel, il poursuit la femme et tente de la capturer, mais le Seigneur la sauve. Alors, le dragon appelle un monstre de la mer, une bête marine, et un monstre de la terre, une bête terrestre. Ces deux bêtes se combinent pour devenir la seconde opposition, le deuxième ennemi de l’Église. Enfin, après le dragon et les bêtes, il y a la prostituée, qui apparaît buvant le sang des saints.

L’Apocalypse ne se contente pas de révéler et de dévoiler ces trois menaces, mais elle montre également la victoire de Jésus sur ces trois ennemis, qui sont vaincus dans un ordre inverse.

Tout d’abord, la prostituée est vaincue : elle tombe parce qu’elle s’est enivrée du sang des saints. Ensuite, Jésus arrive dans une procession triomphale et défait les deux bêtes, qui sont jetées dans l’étang de feu. Enfin, au début du millénium, il jette le dragon dans l’abîme et l’enchaîne, empêchant ainsi le dragon de tromper les nations.

L’Apocalypse concerne des choses qui doivent arriver bientôt, des événements qui se produiront peu de temps après que Jean a reçu ces visions et les a mises par écrit. Ces événements incluent toutes les menaces imminentes auxquelles l’Église est confrontée, mais aussi la victoire de Jésus.

Mais l’autre chose qui doit arriver bientôt, c’est la victoire de Jésus qui doit commencer par la chute de la prostituée : une ville tombera, Jérusalem en l’an 70. Les persécuteurs de l’Église dans l’Empire romain seront vaincus, l’Église sera établie, et le dragon sera mis à l’étroit. L’Apocalypse dévoile tous les dangers auxquels l’Église est exposée, mais elle dévoile aussi avant tout autre chose la victoire de Jésus : une victoire qui n’est pas à venir, une victoire que nous n’attendons plus, mais une victoire qu’il a déjà remportée, et dont nous continuons à récolter les fruits jusqu’à aujourd’hui. L’Apocalypse parle de la victoire de Dieu par le Seigneur Jésus-Christ.


Illustration de couverture : J. Martin, Le dernier homme, huile sur toile, 1849, Liverpool, Walker Art Gallery.

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *