La théologie sur les réseaux sociaux vue par un scolastique
9 mars 2026

Qu’est-ce que cela signifie d’être humble, pour un théologien ? Il semble que parfois l’idée que nous nous faisons de l’humilité soit une forme d’incertitude pleine de nuances. Un théologien humble, dans cette compréhension, serait celui qui n’ose pas être affirmatif sur grand chose. Pourtant, notre Seigneur était sur cette terre à la fois très humble et très affirmatif. Moïse était, selon le Pentateuque, l’homme le plus humble de son temps. Il ne manquait pourtant pas de conviction. Certes, nous ne sommes pas prophètes. Mais ces modèles de piété nous apprennent au moins que l’humilité ne consiste pas, pour un théologien, en l’incertitude.

L’humilité en théologie, à en croire un théologien scolastique hollandais dont la suite de notre article parlera, c’est en réalité une vertu qui peut singulièrement faire défaut lorsque nous faisons de la théologie à l’ère des réseaux sociaux, et qui se reconnaît à d’autres choses que l’incertitude.

La gloire de Dieu et les notifications

Pensez à quelques exemples de propos liés à Dieu ou à la Bible que vous avez pu lire sur les réseaux sociaux, dans une publication, en commentaires ou dans une discussion. La conception même des réseaux sociaux encourage les réponses rapides, les phrases accrocheuses, les memes mordants.

Ainsi, il semble que la tentation propre aux réseaux sociaux lorsqu’il est question de théologie soit la profanité et la légèreté, ce qui est une autre façon de parler de prendre le nom de Dieu en vain.

Et c’est dans ce contexte que je vous invite à lire les réflexions d’un homme qui a vécu bien longtemps avant les premiers smileys du dinosaure que l’on appelait MSN.

Petrus Van Maastricht et la modestie

Petrus Van Maastricht était un théologien hollandais contemporain de René Descartes avec qui il eut d’ailleurs de vifs débats. Son œuvre la plus célèbre est intitulée Théologie théorético-pratique. Derrière ce nom barbare se cache une résolution toute apostolique : joindre la doctrine et la vie dans son exposé. Ainsi, chaque question qu’il aborde est envisagée sous quatre angles :

  1. Un exposé exégétique, démontrant le fondement biblique du propos ;
  2. Un exposé dogmatique, formulant la doctrine avec précision ;
  3. Une défense élenctique (ou apologétique, dirions-nous aujourd’hui), répondant aux objections ;
  4. Une exhortation pratique, sur la base des vérités exposées.

Et, précisément, alors qu’il arrive à l’exhortation fondée sur la doctrine de l’indépendance de Dieu, il en tire que la majesté divine doit nous pousser à l’humilité lorsque nous faisons de la théologie. Et alors qu’il déroule ce à quoi ressemble cette humilité, nous pouvons constater l’écart entre cela et la tendance que nous pouvons prendre sur les réseaux sociaux.

La seconde exhortation nous encourage à prêter attention à la modestie qu’il convient d’avoir lorsque nous traitons de l’essence de Dieu et de ses attributs. Cette modestie se cultive en particulier par ces choses : (1) nous ne devrions pas nous préparer à la méditation de ces choses sans avoir auparavant cherché la direction divine et son illumination (Eccl 5,1 ; 2 Cor 4,6), à l’exemple de David (Ps 119,18). (2) Nous ne devrions pas entreprendre cette méditation sans une pieuse crainte et appréhension, car il est périlleux de dire des choses, même vraies, à propos de Dieu. C’est ainsi que Abraham se conduisait lui-même vis-à-vis de Dieu (Gen 18,3). (3) Nous ne devrions rien déclarer touchant cette matière à moins d’avoir consulté les oracles divins : « s’ils demandent « quel est son nom ? », que devrais-je répondre ? » (Ex 3,13-14). Et nous devrions faire toutes ces choses (4) en reconnaissant l’aveuglement et l’ignorance de notre esprit (Prov 30,3-4), et ainsi, (5), pour ainsi dire, retirer nos sandales (Ex 3,5-6) et couvrir notre face, selon l’exemple des anges (Es 6,2-3).

Voici les raisons [d’agir ainsi] :

(1) Dieu requiert cette modestie de ceux qui s’approchent de lui (Lev 10,3). (2) La nature de la matière le requiert, à savoir qu’un pitoyable être humain s’occupe de Dieu et des choses divines ne peut se faire qu’avec un zèle pour la modestie. Car si Moïse retira avec révérence ses sandales parce que le lieu où il se tenait était saint, à combien plus forte raison lorsqu’il s’agit du Dieu même avec qui nous avons affaire (Ex 3,5 ; 19,10-11) ? (3) Les jugements de Dieu, qui tombent sur ceux qui traitent les matières divines avec trop peu de révérence, nous enjoignent à une telle modestie (Ex 19,12) ; prenez par exemple les jugements sur Qoré, Datam et Abiram (Nb 16, en particulier le verset 35), Ouzzah (2 Sam 6,6-7), les habitants de Beth-Chemesh (1 Sam 6,19), et Ouzziah (2 Chr 26,16-20).

Et voici les moyens de nous soutenir [dans cette disposition] :

Finalement, afin que nous soyons rendus plus prompts à cette modestie, il nous sera utile d’utiliser ces moyens parmi d’autres : (1) nous devrions comparer religieusement la majesté de l’essence divine et des attributs divins avec notre indignité, à l’exemple d’Abraham (Gen 18,27). Ensuite (2), nous devrions tourner notre esprit vers l’infinie distance entre Dieu, les choses divines et notre entendement, car, « cela est plus élevé que les cieux, que feras-tu ? Cela est plus profond que le séjour des morts, qu’en sauras-tu ? Cela est plus long que la terre et large que la mer » (Job 11,8-9). L’on fera bien d’user du célèbre adage « Dieu est infini, nous sommes finis » (cf. 1 Cor 1,23 ; Rom 8,7). Et enfin (3), nous devrions penser à notre promptitude à errer dans des matières si éloignées de notre capacité naturelle (1 Cor 2,14), et combien périlleux et douloureux il est de chuter et d’errer dans des matières d’une si grande importance (Job 42,7)1.

Que faire donc ?

La théologie n’est pas un jeu ou un hobby. En tant que discours sur Dieu, elle doit être traitée avec un sérieux particulier. Parleriez-vous avec légèreté d’un grand monarque, de ses actions, de sa personne, en sa présence ? Il semble que quelques conseils très actuels tirés de ces réflexions pourraient s’appliquer à nos échanges, y compris sur les réseaux sociaux, à propos de la théologie :

  1. Prier le Seigneur de nous donner compréhension et justesse dans nos propos ;
  2. Prendre le temps nécessaire pour méditer, afin d’être saisi de la crainte de Dieu alors que l’on s’apprête à parler à son propos ;
  3. Consulter assidument la Parole de Dieu, afin de parler, pour ainsi dire, avec ses mots dans notre bouche.

Certes, il y a là quelque chose de plus exigeant qu’un vague appel à une humilité faite d’incertitude et d’hypothèse. Cette modestie est avant tout nourrie d’un sens aigu de la majesté de Celui qui s’est révélé à nous. Il vous semble peut-être étonnant de prier pour nos paroles sur les réseaux sociaux, mais puisque beaucoup d’entre nous s’y expriment régulièrement, et puisque Paul nous enjoint « soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Cor 10,31), alors sans aucun doute les réseaux sociaux sont un lieu où l’on peut chercher la gloire de Dieu.

Pour aller plus loin

La faculté de théologie Jean Calvin propose bientôt un séminaire consacré précisément à la Parole à l’ère des réseaux sociaux. Nous vous invitons à poursuivre la réflexion en le suivant.

  1. Petrus Van Maastricht, Theoretical-Practical Theology, volume 2, Reformation Heritage Books, 2019, pages 81-82.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *