Alasdair MacIntyre et l’avortement — Christopher Kaczor
13 août 2026

Alors qu’au Massachusetts aux Etats-Unis, l’avortement vient désormais d’être légalisé jusqu’au dernier jour de grossesse, voici une traduction d’un article du philosophe catholique Christopher Kaczor où il reconstitue un argument contre l’avortement à partir de l’anthropologie du célèbre philosophe catholique Alasdair MacIntyre. Selon ce dernier, l’homme est dépendant par nature, et donc cette dépendance ne saurait être une raison de priver du droit à la vie les foetus et les nourrissons. L’article est originellement publié sur le site internet de l’association d’apologétique catholique états-unienne Word on Fire. Elle est notamment dirigée par le prêtre connu Robert Barron assez connu sur Youtube. Nous remercions le jeune réformé baptiste Natale pour cette traduction.


Introduction

On aborde généralement le débat sur l’avortement à travers le prisme, soit d’un cadre de droits d’inspiration kantienne, soit d’un modèle utilitariste axé sur la maximisation du bonheur. Ainsi, en rejetant ces deux approches, Alasdair MacIntyre pourrait apporter un nouvel éclairage sur l’éthique de l’avortement. »

MacIntyre rejette les arguments fondés sur le droit à la vie. Mais il rejette également les arguments en faveur d’un droit à l’autonomie reproductive. Il rejette les deux pour la même raison. Selon ses propres termes : « De tels droits n’existent pas, et y croire relève de la même croyance que celle aux sorcières et aux licornes. » Bien que le débat sur l’avortement soit souvent mené dans le langage des droits, MacIntyre rejette une approche fondée sur les droits.

De même, MacIntyre répudie le cadre utilitariste parce qu’il estime que la *« notion du plus grand bonheur du plus grand nombre est une notion totalement dépourvue de contenu clair. C’est en fait un pseudo-concept disponible pour une variété d’usages idéologiques, mais rien de plus. ».

Dès lors, comment l’auteur d’Après la vertu nous amène-t-il à penser l’avortement ? Pour y répondre, il faut d’abord comprendre ce que signifie être humain. Dans After Virtue, et dans une mesure plus grande encore dans L’homme, cet animal rationnel dépendant: Les vertus de la vulnérabilité, MacIntyre soulignait la nature incarnée, vulnérable et dépendante de tous les membres de notre espèce. Il rejette la vision paradigmatique de l’être humain que l’on trouve chez de nombreux philosophes des Lumières : un adulte (mâle) accompli, intellectuellement conscient de lui-même et autonome. La vulnérabilité et la dépendance radicales des êtres humains au début de la vie ne sont qu’une extrémité du continuum de vulnérabilité et de dépendance qui caractérise l’ensemble des êtres humains. Être dépendant, qu’il s’agisse d’une personne âgée lourdement handicapée ou d’une victime presque morte d’un accident de voiture, n’altère en rien l’identité animale de l’individu en question. En réalité, nous existons tous à un certain point de ce continuum de dépendance et de vulnérabilité. Nous avons tous commencé notre existence dans une dépendance radicale, et beaucoup d’entre nous y retourneront en raison de la vieillesse, de la maladie ou d’une blessure.


Les personnes sans défense offrent des occasions de croissance et de développement pour la communauté, et elles nous enseignent des leçons que nous n’apprendrions peut-être pas autrement sur notre propre vulnérabilité inhérente

La vulnérabilité, la dépendance ou le handicap ne devraient pas non plus exclure un être humain de la communauté de sollicitude humaine. Au contraire, plus un semblable est sans défense, plus cet être humain mérite notre aide. MacIntyre note :

« Ceux qui bénéficient de cette épanouissement communautaire comprendront ceux qui sont les moins capables de raisonnement pratique indépendant, les très jeunes et les très âgés, les malades, les blessés et les personnes autrement handicapées, et leur épanouissement individuel sera un indicateur important de l’épanouissement de toute la communauté. Car c’est dans la mesure où le besoin fournit des raisons d’agir aux membres d’une communauté donnée que cette communauté s’épanouit. »

Les personnes handicapées, les malades, les très jeunes, les très âgés ainsi que les victimes d’accidents et de maladies ne sont pas des obstacles au bien-être de la communauté, mais en font plutôt partie intégrante. Les personnes sans défense offrent des occasions de croissance et de développement pour la communauté, et elles nous enseignent des leçons que nous n’apprendrions peut-être pas autrement sur notre propre vulnérabilité inhérente. MacIntyre soutient qu’il faut inclure tous les êtres humains, y compris les personnes handicapées, les très âgés et les très jeunes dans la communauté morale. MacIntyre critique l’éthique de l’exclusivité, qui divise la famille humaine entre ceux qui nous ressemblent et méritent la justice, et ceux qui diffèrent de nous et échappent au champ du traitement vertueux.

De plus, MacIntyre estime que tous les êtres humains existent ancrés dans des relations de parenté humaine, qu’elles soient reconnues ou non. Ces relations sont parfois choisies, comme dans le mariage, mais parfois données. La conception individualiste du moi est une fiction. Aucun être humain n’émerge adulte et autonome comme Athéna de la tête de Zeus. Nous venons à l’existence ancrés dans des relations avec un père biologique et une mère biologique. En tant que membres de familles, de groupes sociaux plus larges et de nations, nos dettes, nos héritages, nos attentes légitimes et nos obligations constituent les points de départ de notre vie.

La particularité morale de la vie individuelle est donnée par la particularité et l’interdépendance de chaque être humain avec de nombreuses autres personnes au sein de la famille, de la communauté locale et de la communauté plus large. Les êtres humains sont socialement ancrés et interdépendants. Ainsi, l’histoire de l’individu isolé qui « s’est fait tout seul » est une fable qui renforce les mythes des Lumières sur ce que signifie être humain.

De plus, selon MacIntyre, nous ne sommes pas des intellects logés dans des organismes humains. Contrairement aux conceptions platoniciennes et cartésiennes, « pour l’aristotélicien, le corps et l’âme ne sont pas deux substances liées. Je suis mon corps et mon corps est social, né de ces parents dans cette communauté avec une identité sociale spécifique. » Plus tard, dans L’homme, cet animal rationnel dépendant, MacIntyre souligne la communauté de nature entre l’animal humain et l’animal non humain. Il écrit :

« Dauphins et humains ont tous deux une identité animale et une histoire animale. Les êtres humains sont capables à l’occasion d’ignorer ou de se masquer ce fait, peut-être en se considérant plutôt comme des personnes lockiennes, des esprits cartésiens ou même des âmes platoniciennes. »

MacIntyre met en avant l’identité animale de l’être humain de la conception jusqu’à la mort, car de la conception jusqu’à la mort, il y a un organisme vivant, un organisme de l’espèce humaine.

Pour autant que je puisse le déterminer, après avoir effectué une recherche électronique dans ses œuvres, il n’y a qu’un seul endroit dans ses écrits publiés où MacIntyre aborde explicitement l’éthique de l’avortement. Dans son essai « From Answers to Questions: A Response to the Responses », MacIntyre écrit :

« À mesure que les enfants et les adolescents deviennent de plus en plus indépendants au sein de la famille qui les a élevés, ils reconnaissent généralement — à un degré plus ou moins grand — qu’ils doivent leur indépendance croissante à ces aînés, en particulier leurs parents, qui ont pris la responsabilité d’eux lorsqu’ils étaient totalement dépendants. Le mal commis lors d’un infanticide par des parents ou d’autres membres de la famille ne réside pas seulement dans le fait d’ôter une vie humaine innocente, mais dans le fait que ces parents et membres de la famille ont la responsabilité particulière de prendre soin de cet individu humain précis et de veiller à ce qu’il puisse passer d’une dépendance totale à une indépendance adulte, tout comme ils l’ont fait eux-mêmes. Cette responsabilité de protéger et de prendre soin incombe tout particulièrement aux parents. S’ils ne peuvent pas s’en acquitter, comme cela pourrait être le cas pour une mère célibataire trop jeune et abandonnée par le père de l’enfant, alors il faut trouver quelqu’un qui prendra soin de l’enfant et le protégera. Ainsi, l’infanticide constitue une violation de ce devoir de protection et de soin. Or, le nourrisson trois mois après sa naissance est le même individu humain que l’embryon trois, six ou huit mois avant la naissance. C’est donc très exactement ce même devoir qui est violé par un avortement. »

Ce passage invoque la responsabilité particulière — parfois appelée misericordia — de prendre soin des humains dépendants et vulnérables, ainsi que les vertus de la parentalité pour ceux qui ont mis des êtres humains au monde.


Toutes les personnes de bonne volonté sont appelées à exercer les vertus nécessaires pour venir en aide aux êtres humains vulnérables dans leur besoin

Comment MacIntyre répondrait-il aux arguments en faveur de l’avortement fondés sur l’autonomie corporelle et le libre choix ? Je pense qu’il dirait qu’une éthique centrée sur l’autonomie réarticule le mythe de l’individualisme radical et manque à reconnaître adéquatement que tous les êtres humains sont des animaux rationnels dépendants et interdépendants. Nos relations et nos responsabilités ne sont pas créées uniquement par notre libre choix. MacIntyre a écrit : « Car si mon propre choix est tout ce qui fait autorité, je joue en fin de compte un jeu arbitraire et fermé sur lui-même, une sorte de jeu de patience spirituel où, si les cartes ne sortent pas dès la première fois, je peux, si je le choisis, m’accorder un nombre indéfiniment grand de redistributions. » En réalité, nos responsabilités éthiques nous sont en partie données par nos histoires, nos relations et nos communautés non choisies.

Dans ses remarques préparées pour sa conférence « Catholic Instead of What? », MacIntyre fonde la justice prénatale sur la nature de l’être humain en développement :

« À qui devons-nous la justice ? Les catholiques affirment à juste titre que nous la devons à l’enfant à naître, en affirmant l’identité de cet enfant avec un enfant après la naissance. L’enfant grandit. Mais s’il en est ainsi, nous la devons à l’enfant tout au long de sa vie, l’enfant ayant une identité animale et plus qu’animale. Nous devons donc défendre une conception métaphysique forte de l’identité humaine, de ce que cet enfant est et qu’il a en lui, en raison de sa nature, la capacité de devenir. Ce que nous devons en justice à chaque enfant, ce sont les ressources qui lui permettront de devenir ce qu’il a en lui le potentiel de devenir. Les agents qui doivent principalement cette justice à l’enfant sont ses parents, puis plus tard ses enseignants. »

Les parents ont la responsabilité première de prendre soin de leurs enfants et de veiller à leur épanouissement, mais d’autres, comme les enseignants, jouent un rôle important. De plus, de façon secondaire, toutes les personnes vertueuses partagent également le devoir d’aider les jeunes êtres humains à passer d’une dépendance totale à une indépendance adulte. Toutes les personnes de bonne volonté sont appelées à exercer les vertus nécessaires pour venir en aide aux êtres humains vulnérables dans leur besoin.

Nous pouvons résumer l’argumentation de MacIntyre. Il ne fonde pas sa position sur les droits kantiens ni sur la maximisation utilitariste, mais sur ce que signifie être humain. Nous sommes tous des animaux rationnels dépendants, vulnérables et liés les uns aux autres. Nous commençons notre existence ancrés dans des relations humaines, et nous restons ancrés dans des relations humaines jusqu’à notre mort. Le nouveau-né humain et l’être humain avant la naissance sont également des animaux rationnels dépendants, vulnérables et interdépendants. Ils font partie de notre communauté et ne diffèrent de nous que par le degré de dépendance, de vulnérabilité et de besoin temporaire. Notre propre bien est constitué par des réseaux de don et de réception. Ces réseaux de don et de réception exigent et sont constitués par l’exercice de vertus, notamment la vertu de misericordia, la vertu de justice et les vertus de la parentalité. Selon la vision de MacIntyre, l’avortement est contraire à trois vertus différentes, dont chacune suffit à démontrer que l’avortement est un acte contraire à la vertu.

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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