Du Bartas (1544-1590) : la création pour muse
28 avril 2020

Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas était un gentilhomme réformé d’Henri de Navarre (Henri IV). Il remplit pour lui des missions diplomatiques au Danemark et en Écosse1. Militaire, c’est en soldat qu’il mourut.

Mais il fut aussi poète. Plus que cela, Milton en Angleterre et Goethe en Allemagne le considéraient comme un grand poète. Nul n’est prophète en son pays et, après le bon accueil que connut son œuvre en France dans un premier temps, il fut oublié et même injustement critiqué. On peut imputer cela à l’influence de Malherbe et Boileau qui voulurent que le français fût une langue ordonnée et lisse, à la manière d’un jardin à la française. La langue de Salluste, était plus libre et sauvage.

Il maniait le latin, le français et l’occitan avec art et, dans ses Dialogues des Nymphes, il fit débattre trois Dames, la Latine, la Gasconne et la Française, chacune en sa langue. Mais son chef d’œuvre fut sa Première Sepmaine dans laquelle il raconta l’histoire biblique de la création. La Création fut donc sa muse. Non pas la nature seulement, mais l’œuvre créatrice elle-même. Reproduisons maintenant certains de ses poèmes tirés de la Première Sepmaine : la Nuit, Hymne à la Terre, Éloge du Soleil, Croissance et décroissance de la Lune et Création de la femme.

… Ô Nuit calme, par toi
Sont faits de tout égaux le bouvier et le roi,
Le pauvre et l’opulent, le Grec et le Barbare,
Le juge et l’accusé, le savant et l’ignare,
Le maître et le valet, le difforme et le beau
Car, Nuit, tu couvres tout de ton obscur manteau…
Celui qui, tout courbé, le long des rives tire
Contre le fil du fleuve un trafiqueur navire,
Et, fondant tout en eau, remplir les bords du bruit,
Sur la paille étendu, se repose la nuit.
Celui qui, d’une faux mainte fois émoulue
Tond l’honneur bigarré de la plaine velue,
Se repose la nuit et dans les bras lassés
De sa compagne perd tous ses travaux passés.

La Nuit

Je te salue, ô soeur, mère, nourrice, hôtesse
Du roi des animaux. Tout, ô grande princesse,
Vit en faveur de toi. Tant des cieux tournoyants
Portent pour t’éclairer leurs astres flamboyants.
Le feu pour t’échauffer, sur les flottantes nues
Tient ses pures ardeurs en arcade étendues…
Hé ! que je suis marri que les plus beaux esprits
T’aient pour la plupart, ô Terre, en tel mépris,
Et que les cœurs plus grands abandonnent, superbes,
Le rustique laveur et le souci de herbes
Aux hommes plus brutaux, aux hommes de nul prix
Dont les corps sont de fer et de plomb les esprits.
Tels ne furent jadis ces pères vénérables
Dont le sacré feuillet chante les faits louables,
Noé, Moïse, Abram, qui passèrent ès champs,
Laboureurs ou bergers, la plupart de leurs ans…

Hymne à la Terre

Postillon, qui jamais ne mets fin à ta course,
Fontaine de chaleur, de clarté vive source,
Vie de l’univers, clair flambeau de ce Tout,
Riche ornement du ciel, hé ! dis-moi par quel bout
Je dois prendre ton lot…
Je sors de la carrière et peu constant, désire
Chanter que si ton œil cessait un jour de luire,
L’air non purgé par toi en eau se résoudrait
Et sur les monts plus hauts, Neptune reflotterait…

***

Il est bien vrai qu’afin qu’une chaleur féconde
Rajeunisse de rang tous les climats du monde,
Et que tous les humains ressentent de plus près
Par ordre alternatif la vertu de tes rais,
Tu fais que ce beau char qui la clarté nous porte
Par un même portail chaque matin ne sorte
Ainsi, pour faire partout connaître tes travaux,
Tu changes chaque jour d’étable à tes chevaux
Afin que le printemps attifé de verdure
Règne ici cependant qu’ailleurs l’automne dure
Et tandis que l’été dessèche nos moissons
Ailleurs le froid d’hiver couvre tout de glaçons…

Éloge du soleil

Or cela ne se fait toujours de même sorte,
Ainsi d’autant que ton char plus vitement t’emporte
Que celui du Soleil, diversement tu luis
Selon que plus ou moins ses approches tu fuis.
C’est pourquoi chaque mois, quand une noce heureuse
Rallume dans vos corps une ardeur amoureuse,
Et que, pour t’embrasser, des étoiles le roi
Plein d’un bouillant désir, raye à plomb dessus toi,
Ton demi-rond, qui voit des mortels la demeure,
Suivant son naturel, du tout sombre demeure.
Mais tu n’as pas sitôt gagné ton clair côté,
Qu’en ton flanc jà blanchit un filet de clarté,
Un arceau mi-bandé, qui s’enfle où moins ta coche
Du cher ramène-jour de ton époux approche,
Ce qui parfait son rond soudain que ce flambeau
D’un opposite aspect le regarde à niveau,
De ce point peu à peu ton plein se diminue,
Peu à peu tu te fais vers l’occident cornue,
Jusqu’à ce que, tombant ès bras de ton Soleil,
Vaincue du plaisir, tu referme ton oeil…

Croissance et décroissance de la Lune

Bref, si bien engourdit et son corps et son âme,
Que sa chair sans douleur par ses flancs il entame,
Qu’il en tire une côte, et va d’elle formant
La mère des humains, gravant si dextrement
Tous les beaux traits d’Adam en la côte animée
Qu’on ne peut discerner l’amant d’avec l’aimée.
Bien est vrai toutefois qu’elle a l’oeil plus riant,
Le teint plus délicat, le front plus attrayant,
Le menton net de poil, la parole moins forte,
Et que deux monts d’ivoire en son sein elle porte.
Or après la douceur d’un si profond sommeil,
L’homme unique n’a point sitôt jeté son œil
Sur les rares beautés de sa moitié nouvelle,
Qu’il la baise, l’embrasse et haut et clair l’appelle
Sa vie, son amour, son appui, son repos,
Et la chair de sa chair et les os de ses os.
Source de tout bonheur, amoureux Androgyne,
Jamais je ne discours sur ta sainte origine
Que, ravi je n’admire en quelle sorte alors
D’un corps Dieu fit deux corps, puis de deux corps un corps,
O bienheureux lieu, ô noce fortunée,
Qui de Christ et de nous figure l’hyménée !

Création de la femme

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  1. Notre source principale pour cette article est CAZALIS Marc, Poésie Protestante, éditions E. LORMAND, pp. 47-54[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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