Calvin et les « nicodémites » : une leçon sur la tentation de la compromission
10 décembre 2020

Cet article est l’adaptation sous forme écrite de la première de trois conférences données en Corée du Sud à l’automne 2018, sur quelques leçons qu’il est possible de tirer de l’histoire de l’Église réformée de France durant les premiers siècles de son existence. Je n’ai pas conservé la trace des sources utilisées : il est possible que certaines formulations soient directement reprises des ouvrages traitant de la polémique engagée à leur égard par Calvin, sans qu’il ne me soit possible à l’heure actuelle de vérifier précisément lesquelles. Le chapitre consacré par Patrick Cabanel à cette question dans son Histoire des protestants de France, en particulier, a fourni l’essentiel de la trame de cette conférence et donc de cet article.

Les lecteurs de ce blog connaissent certainement pour la plupart le personnage de Nicodème, ce pharisien venu dans la nuit s’entretenir en secret avec Jésus pour avoir avec lui la discussion qui est rapporté en Jean 3. Nicodème s’intéressait à Jésus. Il voulait en savoir plus pour lui. Il voulait néanmoins éviter que cela se sache. Il n’était pas prêt à affronter le regard désapprobateur de ses confrères pharisiens s’ils avaient su qu’il était allé voir Jésus. Dans cet article, j’aimerais indiquer comment Calvin considérait ceux qui se comportaient en leur temps à la manière de Nicodème.

I. Le nicodémisme : la tentation de la compromission

1. Définition du nicodémisme

Calvin forge le terme « nicodémites » pour désigner des personnes prêtes à adhérer de cœur à l’œuvre de la Réformation, mais non à l’assumer publiquement. Elles n’avaient pas le courage de leurs opinions. Par peur des conséquences, elles choisissaient de rester dans l’Église romaine, en conservant toutes les apparences de bons catholiques romains. Un nicodémite, c’est donc un protestant qui a honte d’être protestant ; un protestant qui ne veut pas qu’on sache qu’il est protestant ; un protestant qui accepte certains compromis dans le but de ne pas être persécuté.

Calvin avait lui-même été victime de la persécution en France et avait choisi alors l’exil à Genève. Il ne comprend donc pas que l’on puisse ainsi opter pour la tiédeur : ni vraiment catholique, ni vraiment protestant ! Et c’est pourquoi, dans plusieurs pamphlets, Calvin prend ces nicodémites pour cible. Les plus célèbres d’entre eux, parce que Calvin les a écrits en français et qu’il y manie avec une dextérité toute française le genre satirique, sont le Petit Traité montrant ce que doit faire un homme fidèle connaissant la vérité de l’Évangile quand il est entre les papistes publié en 1543 et son Excuse à Messieurs les Nicodémites publiés en 1544.

La constitution de ce groupe de « moyenneurs » est une menace pour les progrès de la jeune Église Réformée de France. En réprouvant vigoureusement leur attitude, il s’agit pour Calvin de définir précisément les contours et les limites d’une Église caractérisée par la pure prédication de l’Évangile. L’enjeu est grand : il faut choisir son camp ! Calvin introduit son Petit Traité avec cette phrase du prophète Élie : « Jusques à quand clocherez-vous des deux côtés ? Si le Seigneur est Dieu, suivez-le ; si c’est Baal, suivez-le. » (1 R 18.21) Calvin estime que la nouvelle situation exige un choix clair devant les deux options qui s’offrent à eux : continuer dans le papisme  ou rejoindre véritablement la Réformation. C’est le temps de la fin de la captivité babylonienne. Il est désormais possible de sortir de Babylone. Alors pourquoi parmi tous ceux qui aimeraient en sortir, y a-t-il encore des gens qui ne sont pas sortis ? Non ! s’écrie en quelque sorte Calvin, il ne faut pas s’accommoder de la situation, se chercher des excuses, renoncer à cause de la difficulté ou, pire, accuser Dieu de nous avoir mis dans cette situation délicate… Il faut refuser de considérer qu’on peut participer au sacrifice de la Messe, pourvu qu’on n’y consente pas de cœur. Il faut au contraire affirmer qu’il faut servir Dieu purement de cœur et de corps et se garder de toutes pollutions.

2. La réalité diverse du nicodémisme

Certains spécialistes de Calvin ont formulé l’hypothèse que les nicodémites en tant que groupe n’ont jamais réellement existé, et qu’il s’agirait là d’un groupe imaginaire inventé pour donner aux protestants une identité. Ces interprètes de Calvin s’appuient pour cela sur le fait qu’aucun traité théologique qui viserait à justifier l’attitude nicodémite n’a été retrouvé. En lisant Calvin sur cette question, il semble toutefois assez clair que Calvin ne désignait pas des adversaires imaginaires. Car si tel était le cas, pourquoi aurait-il pris le soin de proposer une classification aussi minutieuse que celle qu’il propose en quatre catégories ? Ces quatre catégories de nicodémites sont les suivantes :

  1. Les ecclésiastiques qui songent d’abord aux bénéfices qu’ils en retirent et qui pour cette raison demeurent dans l’Église romaine ;
  2. Les « mondains », surtout intéressés par la perspective de briller dans les dîners et d’échapper à la confession, mais qui en raison de leur attitude générale ne souhaitent surtout pas quitter l’Église romaine ;
  3. Les philosophes qui, à la suite d’Érasme, ne prennent pas trop les choses à cœur et attendent de voir comment cela tournera avant de prendre parti ;
  4. Les marchands et le petit peuple qui se soucient de ce qu’on vienne les inquiéter s’ils rejoignent le protestantisme.

Si les nicodémites n’ont laissé aucune trace écrite de leur existence, ce n’est donc sans doute pas parce qu’ils n’auraient jamais existé, mais plus probablement parce qu’il s’agissait non d’une communauté organisée, mais d’un état d’esprit qui s’était répandu. Aujourd’hui encore, il y a de nombreux chrétiens issus du protestantisme qui semblent partager certaines de ces idées. Puisqu’ils sont allergiques à l’idée d’Église visible, ils ne sont toutefois pas plus capables aujourd’hui qu’alors de se constituer en mouvement formellement organisé. C’est en fait assez normal qu’il n’ait pas existé de groupe formellement constitué et composé de personnes qui avaient peur de se déclarer publiquement comme protestantes, réformées, évangéliques ! Et ce n’est donc pas si anormal de ne pas avoir retrouvé d’écrits justifiant cette manière de faire !

3. La raison théologique de cette polémique

Il faut souligner que Calvin donne une vraie raison théologique de combattre cette attitude, cette tentation de la compromission ! Le Réformateur énonce très clairement dans ses pamphlets qu’il assimile le nicodémisme à une forme de manichéisme. Pour quelle raison ? En ce sens que le manichéisme est une doctrine qui incrimine la matière comme la cause des problèmes de l’être humain. Quel rapport avec l’attitude des nicodémites ? L’idée diffuse chez eux que Dieu ne prend en compte que les âmes, qui pourraient supposément rester pures même au milieu d’une cérémonie idolâtre, et que ce qui advient du corps n’importe pas, de telle sorte qu’il est possible d’assister à une messe sans pécher. Calvin réplique dès lors que l’âme et le corps sont également importants pour Dieu, qu’ils sont tous deux promis à la résurrection et qu’il n’est pas convenable de séparer ainsi ce que Dieu a uni. Dieu mérite qu’on lui rende un culte entier non seulement avec l’âme mais aussi avec le corps. Ce qu’on fait de son corps importe. On ne peut pas simplement dire : tout ce qui compte, c’est mon intention. Car ce que Dieu mérite, c’est un culte entier, qui nous implique corps et âme et non l’âme seulement. Calvin, dans une lettre écrite à Luther, s’interroge dès lors ainsi : « Quelle sorte de religion cela peut-il être, qui gît submergée sous l’idolâtrie de surface ? » Autrement dit, comment peut-on croire rendre un culte intérieur à Dieu lorsque nos actes montrent que nous avons cédé à l’idolâtrie ?

II. Les alternatives à la compromission

1. L’exil

La question qui se pose dans un pays où l’on est persécuté pour son protestantisme est donc de savoir quelle attitude adopter lorsqu’on a intérieurement rejeté le catholicisme et opté pour le protestantisme ? Calvin donne comme première réponse : « Optez pour l’exil », et ce fut d’ailleurs son propre choix. Il s’agit de partir s’installer dans une terre actuellement plus favorable à la pure prédication de l’Évangile.  

2. La fermeté

Si vous ne voulez pas partir, et surtout si vous ne le pouvez pas, ajoute Calvin en second lieu, choisissez la fermeté. Cela ne signifie toutefois pas qu’il faille rechercher le martyre par des discours publics iconoclastes et des injures publiques à la messe. La fermeté que Calvin évoque consiste simplement à ne plus assister à la messe, et à ne plus honorer ni images, ni reliques.

C’est certes déjà, dans le contexte du 16e siècle,  un geste de rupture majeure, visible, qui ne passera sans aucun doute pas inaperçu. Nul besoin d’en rajouter en le criant dans les rues. Calvin propose en quelque sorte une résistance non-violente. Comme Carlos Eire, un historien qui s’est penché sur cette question, l’explique très bien : « En s’opposant au nicodémisme et en rejetant toutes sortes de compromis, Calvin a revendiqué la nécessité du schisme et a posé de solides fondations théologiques pour l’établissement d’Églises réformées à travers la France et l’Europe. »

Ce n’est toutefois pas voir en Calvin un schismatique. Vous connaissez peut-être son épître au Roi adressée à François 1er, laquelle constitue la préface de l’Institution de la Religion Chrétienne de Calvin. Dans cette lettre introductive, il explique très bien que le schisme ne résulte pas d’abord de la volonté des protestants de se séparer de l’Église romaine mais de l’opposition par cette Église aux efforts de Réformation qui est allée jusqu’à l’excommunication des réformateurs. C’est l’Église romaine qui a la responsabilité du schisme en ayant refusé que le débat ait lieu en interne, en ayant exigé de Luther, par exemple, une soumission pure et simple. Et maintenant qu’il est clair que l’Église romaine ne veut pas se réformer et qu’elle en est incapable, il est impossible pour Calvin de laisser s’établir sans rien faire ce groupe de personnes secrètement protestantes au sein de l’Église catholique. Le schisme a déjà eu lieu. Et le nicodémisme représente alors un grand défi à la consolidation de la Réformation puisqu’il autorise à négocier un compromis entre la société et l’Église catholique romaine d’une part, et la foi privée, personnelle d’autre part.

III. Cette fermeté était nécessaire : pas de demi-mesure possible

1. L’Histoire donne raison à Calvin

Il faut à ce stade noter, au plan historique, que cette attitude de compromission que dénonçait Calvin chez les nicodémites fut finalement celle adoptée par de nombreux protestants au 18e siècle à la suite de la Révocation de l’Édit de Nantes interdisant la pratique du culte protestant en France. Que se passa-t-il alors ? Exactement ce que Calvin craignait si jamais les nicodémites avaient réussi à s’implanter durablement : à part en certains lieux (comme les Cévennes) où s’organisa une résistance héroïque, les protestants qui acceptèrent d’aller à la messe d’abord sans y adhérer, finirent, une génération après l’autre, par revenir à l’ancienne foi catholique romaine. Ce fait indique la perspicacité de Calvin à l’égard de la menace que représentait les nicodémites pour la consolidation de la Réformation protestante. Pour qu’elle progresse en France comme en Europe, il ne fallait surtout pas justifier l’attitude de ceux qui, tout en adhérant à la Réforme protestante, simulaient d’être catholique romain.

2. Le schisme avait déjà eu lieu en France

Qui plus est, la situation semblait figée dans le Royaume de France suite à « l’affaire des placards ». Antoine Marcourt avait fait afficher des thèses contre la messe romaine durant la deuxième quinzaine d’octobre 1534, dans tout Paris et dans plusieurs villes de France, et jusque sur la porte de la chambre du Roi, et même dans la poche où le roi mettait son mouchoir ! Le roi, jusqu’alors, s’était tenu à l’écart du débat entre les théologiens de la Sorbonne côté catholique et ceux du groupe de Neuchâtel dirigé par Guillaume Farel. Il réagit très mal à cette provocation des affiches et organisa désormais la riposte de « la France eucharistique » qui allait culminer dans une première période de répression de près d’une demi-année. Nous sommes alors en 1535, une dizaine d’années avant que Calvin n’écrive sur le nicodémisme. Les choses avaient donc déjà basculé de manière irrémédiable en France qui avait d’ores et déjà choisi de s’opposer à l’œuvre de la Réformation. C’est à cette époque que Calvin lui-même choisit l’exil et qu’il arrive à Genève. Pour d’autres protestants français, à cette époque, c’était le martyre. Comme le dit si bien Patrick Cabanel : « Le rôle historique de l’affaire des Placards a consisté à dissiper toute équivoque, à trier les convaincus des tièdes, à empêcher l’établissement d’une certaine réforme, celle qui n’aurait enlevé à l’Église ni ses dogmes essentiels, ni ses cadres, ni son chef. »

Lorsque, dix ans plus tard, Calvin encourage vigoureusement le choix de la fermeté et de la vérité, la logique est identique : il s’agit de renforcer la cohésion des communautés protestantes. Et cela a pour conséquence non-désirée, mais inévitable, la déstabilisation de l’ordre politico-religieux, un effet que le nicodémisme pouvait se vanter d’éviter complètement, une conséquence dont le protestantisme qui écoute Calvin sur ce point allait payer le prix fort dans la persécution, et ce jusqu’au martyre.

Conclusion : Pas de Réforme sans lutte contre la tentation de la compromission

La leçon impliquée me semble être que, pour qu’une œuvre de Réforme ait lieu, il faut savoir poser des limites. Il ne s’agit pas d’être intransigeant et radicalisé sur toutes les questions, mais il faut être en mesure de percevoir les enjeux. Ici, dans la question des actes idolâtres qu’on pourrait se permettre extérieurement en les refusant intérieurement, comme participer à la messe (laquelle, suivant les termes du Catéchisme de Heidelberg, « n’est au fond rien d’autre qu’une négation de l’unique sacrifice et passion de Jésus-Christ et qu’une maudite idolâtrie »), l’enjeu est théologiquement profond. Dieu est Seigneur de notre être tout entier pas seulement de notre âme. Notre corps aussi lui appartient. Ce que nous faisons avec notre corps, où nous allons avec notre corps, les choix que nous faisons avec notre posture extérieure ont de l’importance. Ils comptent. Dieu mérite que nous l’adorions de tout notre être, de toute notre âme, de toute notre volonté et de toute notre force. C’est là le premier et le plus grand commandement. Et s’il en est ainsi, alors ce que nous faisons de notre corps ne doit pas être en contradiction avec notre adoration du Seigneur : il faut être très ferme là-dessus. C’est ce que nous apprend Calvin dans sa réponse aux nicomédites.

Si la question de la participation obligatoire à la messe ne se pose plus pour nous parce que la France n’est plus tellement un pays catholique, il ne faudrait pas croire que nous sommes pour autant exempts de tout reproche. La tentation de la compromission est toujours là, même si elle a changé de forme – et qu’elle est plus ouvertement anti-chrétienne qu’elle ne l’a peut-être jamais été auparavant.


Illustration : Crijn Hendricksz Volmarijn, Le Christ enseigne à Nicodème, huile sur toile, 1640 (Rotterdam, collection privée).

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

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